INTERVENTION DE SAINT PIERRE
Saint Pierre et saint Jean s'arrêtèrent : « Regarde nous », lui dit saint Pierre. Il convenait que le paralytique pût devant les Juifs désigner ses bienfaiteurs, et, -pour cela, qu'il les eût clairement reconnus parmi ceux qui entraient au Temple. II obéit donc, les regarde avec attention et avec souci de l'aumône espérée. C'était l'aumône de la santé qui allait venir. Saint Pierre comprit fort bien cette attente silencieuse : « De l'or ou de l'argent, dit-il, je n'en ai pas : ce que j'ai, je te le donne. Au nom de Jésus de Nazareth, lève-toi et marche. » Pierre parlait sous l'inspiration divine ; il avait reçu autrefois déjà le pouvoir de faire des miracles, et il commandait au nom de Jésus de Nazareth. Unissant le geste à la parole, il prit la main droite du paralytique, et le souleva. Aussitôt, dit saint Luc avec une précision toute médicale, la plante des pieds s'affermit, les talons s'appuyèrent ; le paralytique eut un élan de joie et entra en même temps que Pierre et Jean, dans l'atrium du Temple ; il marchait, il sautait de joie, il louait Dieu. A cette heure de la prière, devant la porte la plus fréquentée du Temple, les témoins ne manquaient pas. Ils virent le paralytique guéri, joyeux, ils l'entendirent louer Dieu, et bénir les auteurs du miracle. Ce fut comme aux jours de la guérison de l'aveugle-né (Joan., IX, 8, 18) : tous reconnaissaient dans le miracle ce même paralytique hier étendu auprès de la porte et demandant l'aumône ; leur surprise, leur admiration étaient au comble, et leur étonnement extrême de ce qui venait d'arriver.
On devine facilement avec quelle rapidité la nouvelle se répand en cet après-midi, dans la foule pieuse venue à l'heure de la prière. Le paralytique ne se séparait pas des deux apôtres, à qui il devait sa guérison : en un instant la foule émue les entoura dans ce même Portique de Salomon, où nous avons vu le Seigneur se promener durant la fête de la Dédicace (Joan., X, 23). Dans la destruction du Temple par les Chaldéens, l'édifice de Salomon n'avait pas péri tout entier ni le nivellement n'avait été absolu : les fondations sur lesquelles on avait assis le Temple avaient survécu ; quelques
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pans de muraille avaient même été conservés^ nous dit-on, qui trahissaient encore l'appareil de Salomon. A l'endroit même où se passe la scène racontée par saint Luc, on avait utilisé des portions anciennes ; elles avaient été accueillies dans l'édifice nouveau relevé par Hérode le Grand, et le portique avec colonnade qui les avait conservées portait, pour ce motif, le nom de Portique de Salomon. Là où le Seigneur s'était promené, la foule de Jérusalem se groupait de nouveau autour de saint Pierre, de même qu'aux jours de la Pentecôte, comme un auditoire amené de Dieu.
12 Videns autem Petms, respondit ad populum : Viri Israelitae quid miramini in hoc, aut nos quid intuemini, quasi nostra virtute aut potestate fecerimus hune amhulare? i3 Deus Abraham, et Deus Isaac, et Deus Jacob, Deus patrum nostrorum glorificavit Filium suum Jesum, quem vos quidem tradidistis, et negastis ante faciem Pilati, judicante illo dimitti. 14 F6>5 autem sanctum, et justum negastis, et petistis virum homicidam donari vobis : is auctorem vero vitae interfecistis, quem Deus suscitavit a mortuis, cujus nos testes sumus. ^^ Et in fide nominis ejus, hune, quem vos vidistis, et nostis, confirmavit nomen ejus : et fides, quae per eum est, dédit integram sanitatem istam in conspectu omnium vestfum. ^'' Et nunc, patres, scio quia per ignorantiam fecistis, sicut et principes vestri. ^^ Deus autem, quae praenuntiavît per os omnium prophetarum pati Christum suum, sic implevit.
Les événements avaient créé au fond des âmes une anxiété religieuse dont saint Pierre s'empare avec habilité : le thème général de son discours est d'ailleurs le même qu'au jour de la Pentecôte : la mission divine de Jésus-Christ (12-18), et le devoir d'être à lui (19-26). Comme l'attention de tous se porte alternativement sur le miraculé, et sur les
apôtres : «Pourquoi, demande saint Pierre, vous étonner du miracle, et pourquoi nous en regarder, Jean et moi, comme les auteurs ? Nous n'avons pas guéri ce paralytique. Mais le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, le Dieu de nos pères a voulu glorifier son serviteur Jésus. » Avant même de pousser plus loin, observons avec quel soin saint Pierre unit, une fois de plus, les deux Testaments : il n'y a nulle rupture, nulle scission ; c'est la même histoire religieuse qui se poursuit, et ceux qui accueillent la doctrine nouvelle demeurent conséquents avec tout leur passé. 11 ne fallait rien moins que cette considération pour diminuer l'austérité des paroles qui vont suivre. Non plus que l'Apôtre des Gentils, saint Pierre ne rougit de Jésus-Christ crucifié. Il poursuit : « En la guérison de ce paralytique, notre Dieu a voulu glorifier son serviteur Jésus, que vous avez livré aux Gentils, après l'avoir renié comme votre Messie et votre roi, devant Pilate qui protestait ne trouver en lui aucun crime, et voulait le laisser en liberté. C'est ainsi que vous, vous avez forcé la main de Pilate ; vous avez renié le saint et le juste, vous avez réclamé la délivrance d'un meurtrier, et mis à mort, par la main des Gentils, l'auteur même de la vie. Mais Dieu l'a réveillé d'entre les morts, nous l'avons vu, nous en sommes les témoins. Et ce n'est ni notre force ni notre piété qui ont accompli ce miracle. C'est l'appel de notre foi à la puissance de son nom, qui a guéri cet homme que vous voyez, que vous connaissez : c'est le seul nom de Jésus qui l'a affermi : c'est la foi qui s'appuie sur lui, qui, sous vos yeux, a rendu à cet homme la pleine santé. »
Avec un grand esprit de mesure, saint Pierre s'efforce de tempérer ce que son langage contenait de reproche et d'aspérité. Il y a toujours, souvent du moins, une large part d'ignorance dans la malice humaine : selon la parole du Seigneur, les hommes ne savent pas ce qu'ils font ; leur responsabilité s'amoindrit d'autant, et la charité des hommes, le pardon de Dieu y trouvent leur compte. « Je le sais d'ailleurs, ajoute saint Pierre, il y a eu chez vos guides, et chez vous
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surtout une part d'ignorance. — On est toujours coupable de se laisser entraîner aveuglement, de condamner et de haïr sur un ouï-dire : frappée par des malfaiteurs, la fausse monnaie circule, grâce à l'inattention, et se transmet, hélas ! par des étourdis qui sont de bonne foi. — Mais, selon sa coutume, Dieu a tiré le bien du mal, le bien souverain d'un grand crime, et accompli par vous dans votre ignorance partielle, ce qu'il avait prédit par ses prophètes : la passion et les douleurs de son Christ. »
19 Poenitemini igitur, et convertimini, ut deleantur peccata vestra : 20 ut cum venerinf tempora refrigeril a conspectu Domini, et misent eum, qui praedicatus est vobis, Jesum Christum, 21 quem oportet quidem caelum suscipere usque in tempora restitutionis omnium, quae locutus est Deus per os sandorum suorum a saeculo prophetarum. 22 Moyses quidem dixit : Quoniam Prophetam susdtabit vobis Dominus Deus rester de fratribus vestris, tamquam me, ipsum audietis juxta omnia quaecumque locutus fuerit vobis. 23 Erit autem : omnis anima, quae non audierit Prophetam illum, exferminabitur de plèbe. 24 Et omnes prophetae a Samuel et deinceps qui locuti sunt, annuntiaverunt dies istos. 25 Vos estis jilii prophetarum et testamenti, quod disposuit Deus ad patres nostros, dicens ad Abraham : Et in semine tuo benedicentur omnes familiae terrae. 26 Vobis primum Deus susdtans Filium suum, misit eum benedicentem vobis : ut convertat se unusquisque a nequitia sua.
Vient ensuite la partie pratique et d'exhortation. Sans attendre, cette fois, que ses auditeurs lui demandent, comme au jour de la Pentecôte : Quid fademus, viri fratres ? saint Pierre suppose la question, et y répond sur l'heure : « Faites pénitence, regrettez les erreurs de votre vie passée, entrez dans une vie nouvelle, afin que vos péchés vous soient remis.»
Il y a continuité, disions-nous, entre les deux Testaments. Mais la révolution religieuse qui s'accomplit est néanmoins
profonde, aujourd'hui que, selon la parole de saint Paul, la voie du sanctuaire éternel est ouverte par le sang du Seigneur. La conversion sollicitée par saint Pierre nous établit sans doute dans la paix et la sérénité du temps ; mais, finalement, elle nous oriente vers la joie de l'Eternité. Les âmes se tournent vers Dieu, afin d'obtenir de lui la vie définitive, les jours futurs de rafraîchissement et de repos. Ils nous seront donnés, lorsque le Christ Jésus en son second avènement nous viendra du ciel, selon les oracles de Dieu et la promesse des anciens prophètes, pour renouveler toutes choses.
On le conçoit facilement, si étonnant qu'eut été le miracle du paralytique guéri, de telles pers'pectives ouvertes soudain aux yeux des Juifs, eussent paru des rêveries, si le témoignage de Dieu ne les avait appuyées. On les aurait mises au compte de l'enthousiasme et de l'exaltation. Aussi saint Pierre les montre-t-il comme le terme régulier et l'aboutissement final de toute l'ancienne économie religieuse, en les abritant d'une autorité que les Juifs ne pouvaient récuser. C'est Moïse luimême (Deut., XVIII, 18, 19) qui a parlé ainsi : « Le Seigneur votre Dieu vous suscitera, du milieu de vos frères, un prophète tel que moi. Vous l'écouterez : vous accueillerez tout ce qu'il vous dira. Et voici : toute âme qui n'écoutera pas ce prophète sera exterminée, et n'appartiendra plus à mon peuple. »
Ce prophète, prédit par Moïse, ce n'était pas Josué, ce n'était pas l'ensemble tout entier des voix prophétiques entendues par les Juifs dès le commencement, mais un prophète comme Moïse, législateur et chef de peuple comme lui. Et que ce prophète fût attendu à l'époque du Seigneur, nous l'avons vu en saint Jean (I, 21-25, 45 ; IV, 25 ; VI, 14, 15). L'histoire de l'ancien peuple, à ce point de vue, est résumée en la parabole des méchants vignerons (Matth., XXI, 33-45).
« Ce n'est pas Moïse seulement, poursuit saint Pierre, mais tous les prophètes à partir de Samuel et depuis, qui nous ont annoncé les jours qui se lèvent à l'heure présente, les jours du Messie. » Le Seigneur lui-même s'était plu, dans sa
conversation avec les pèlerins d'Emmaûs, à relever dans les prophètes tous les traits qui le concernaient (Luc, XXIV, 27) . «Ces espérances vous sont familières à vous, les privilégiés, les disciples des prophètes, les héritiers de toute cette richesse surnaturelle que Dieu a promise aux patriarches, et en particulier à Abraham en lui disant : « Dans un fils ' né de toi seront bénies toutes les nations de la terre. » Encore donc que cette bénédiction doive s'étendre au monde entier, c'est néanmoins à vous qu'elle est offerte en premier lieu. C'est du milieu de vous que Dieu a suscité le prophète, son serviteur : c'est à vous qu'il a été envoyé tout d'abord, c'est vers vous les premiers que vient sa bénédiction, et l'invitation adressée par lui à chacun de se convertir de son péché. »
Saint Pierre en eût peut-être dit davantage, si son discours, à cp moment, n'eût été brusquement interrompu. Du moins nous est-il facile de reconnaître dans cet enseignement si complet, avec le privilège assuré aux Juifs (à raison d'une longue préparation religieuse antérieure), d'être appelés les premiers à l'Evangile, la conscience très exacte aussi que l'économie religieuse aujourd'hui inaugurée est de caractère universel. Il est donc vrai qu'en se souvenant de la promesse faite aux patriarches, Dieu se tourne vers toutes les nations : Recordatus est misericordiae suae, et veritatis suae domui Israël : viderant omnes termini terrae salatare Dei nostri (Ps. XCVII, 3).