L'ANTÉCHRIST
tion immédiate de l'Antéchrist. Son heure n'est pas venue, car il est réprimé, contenu en quelque mesure et il ne se manifeste que partiellement : un pouvoir existe encore ( o xa-riyojv àpn, ToxaTsyo") qui limite son action; mais, son heure venue, il se montrera tout entier. Aujourd'hui, il ne fait que s'essayer. Le mystère d'iniquité et de péché, antagoniste du mystère du Christ, est noué dès aujourd'hui, son œuvre néfaste a commencé. Même il irait dès maintenant jusqu'au bout de ses intentions perverses, n'était le frein qui le limite et lui interdit de se traduire tout entier. »
Les paroles de l'Apôtre sont voilées : il faudrait pour en dégager tout le sens, avoir entendu l'enseignement oral donné à Thessalonique. Les Thessaloniciens n'avaient pas de peine à reconnaître dans les allusions obscures de la lettre, les personnages et réalités dont il leur avait été parlé plus clairement. Mais nous sommes réduits, nous, en face de ces lignes, à des conjectures : on pourra lire sur cette question saint Augustin (De civitate Del, XX, 19), qui ne dissimule pas la difficulté, et dit même avec quelque découragem.ent : Ego prorsus qiiid dixerit me fafeor ignorare. Pourtant nous devons quelque chose au texte de saint Paul.
Le mal ne se manifeste que dans la mesure des issues qui lui sont créées. Le travail satanique qui tend à la destruction de l'ordre et de la vie est réduit dans son effort par une part de bien, d'ordre, d'harmonie, qui existe encore dans les choses, qui est fixée dans les institutions, et endigue le mal. La structure des choses n'est capable que d'une part de désordre, et résiste de son mieux, pour durer, à l'invasion du mal absolu. Cette sourde résistance des choses qui veulent vivre est décrite par l'Apôtre tantôt sous une forme impersonnelle, To y.arsyov, et comme une force des choses, tantôt sous une forme personnelle ayant un nom, ô v.ajziyuyt apTi. Oui, il y a une force sociale qui limite le mal et l'empêche d'aboutir au désordre et au néant, il existe une armature stable, des lignes hiérarchiques qui contiennent et réduisent l'effort du méchant. L'expression réelle de cette force sociale
et de cette énergie de l'ordre était alors donnée dans l'empire romain avec la paix qui portait son nom : Pax romana. Ne nous arrêtons pas au jeu de mots qu'on a cru trouver en rapprochant l'un de l'autre, le terme personnel dont l'Apôtre s'est servi et le nom de l'empereur romain d'alors : Claudius h xa-ziyhiv ; nous n'en avons pas besoin pour reconnaître que la paix du monde était assurée par l'empire romain, et l'ordre par lui maintenu. Aussi nous expliquons-nous que les premiers siècles, comme nous le dit Tertullien, aient prié pour la durée de l'empire romain, comme si le monde devait finir avec lui (Apolog., XXXIX) : Oramus pro imperatoribus, pro ministris eorum et potestatibus, pro statu saeculi, pro reruin quiète, pro mora finis. Les barbares sont venus, et leur poussée violente a renversé l'empire romain, mais l'Eglise, la grande héritière qui avait recueilli la vérité juive et la pensée grecque, avait aussi recueilli la force sociale en se glissant dans l'empire romain comme dans son moule matériel ; par l'exercice de son autorité, elle conserva les cadres de l'empire romain, et transmit les conditions de l'ordre et de la vie aux sociétés nationales nouvelles dont elle fit l'éducation. Par la main de l'Eglise fut créée la civilisation européenne, qui se répandit par tout le monde habité : son influence et son action, aussi longtemps qu'elle fut obéie, maintint l'ordre dans l'homme, l'ordre dans la famille, l'ordre dans la société nationale, l'ordre dans la société internationale. Il n'entre pas dans notre dessein de dire ce qui se passe dans toutes les régions que nous venons d'énumérer, à dater de l'époque où cette puissance d'ordre qui est l'Eglise se voit contestée et réduite ; l'heure où nous écrivons nous montre trop ce que les peuples ont perdu lorsqu'ils se sont soustraits à sa magistrature affectueuse : nous ne voulons que rechercher le sens de saint Paul. Il est évident à tous les yeux que le jour où cette puissance d'ordre et de paix, qui des mains de Rome païenne a passé à la Rome chrétienne, après avoir été lentement minée par les légistes, secouée par la prétendue Réforme et par la Révolution, aura été définitivement ruinée