XIX. < 4 s
- nement fictif : il ne faudrait pas, pourtant, se persuader
qu’à défaut de ce rare et étonnant ensemble \ il n’y ait pas eu, dans ces temps réputés barbares, des orchestres organisés plus modestement, mais, enfin, de véritables orchestres. Cette race de France aimait passionnément la musique, et mille textes sont là pour le prouver. Les repas en musique, elles les a connus longtemps avant nous 2 ; mais, comme c’était une race militaire, elle se plaisait surtout aux fanfares et, dans une de nos chansons, on en trouve une qui est composée de di xgraisles, de dix cors, de vingt trompettes et de vingt tambours 3. La fanfare, d’ailleurs, ne suffisait pas à ces siècles qui n’étaient pas aussi primitifs qu’on le pourrait croire, et nous pouvons prêter l’oreille (il est vrai que c’est en Allemagne) à une symphonie, à un quintette exécuté par
1. Il faut bien se garder de confondre, avec de véritables orchestres, ces longues énumérations d'instruments qu’on rencontre si souvent dans nos chansons de geste et dans nos romans d'aventures; mais il importe seulement de se rappeler, devant ces textes, l’excellente observation d’Henri Lavoix : « La grande variété des instruments est un des côtés caractéristiques de l’histoire de l'instrumentation au moyen âge » (1. c., p. 322). 11 serait vraiment trop aisé de multiplier ici les citations, et nous ne voulons signaler que deux ou trois textes qui donneront l’idée de tous les autres : « Mult avoit à cour jugleeurs — Chanteeurs, estrumenteeurs ; — Mult puissiez oïr chansons, — Rotruenges e novels sons, — Lais de vieles, lais de rotes,
— Et vieler beaus lais de notes, — Lais de harpes, lais de festreles, — Lires, cympes et chalemeles, — Symphonies, psalterions, — Monocordes, timbres, corons. — Assès i out trageteeurs, — Joeresses et jugleeurs. » {Brut, vers 10823 et ss.) = « Là veïssiez maint parleor, — Maint joeor, maint jugleor, — Gigues et harpes et vieles, — Muses, fleüstes et fresteles, — Timbres, tabors et syphonies » ( Bolopathos , éd. Brunet et Montaiglon, p. 36). = « Li menestrel dont en alerent — Cascuns à son mestier servir — Pour leur soudées desservir. — Nus ne querroit la mélodie — Qui fu loeques en droit oie,
— Vielles, estives, fretiaus, — Muses, harpes et moyniaus, — Cytoles et psalterions, — Trompes, buisines environ ». [La Manekine , de Beaumanoir ; éd. Bordier, p. 191, v. 2292 et ss.) Etc., etc. — 2. V. Amis et Amiles, vers 1999, 2000; Brun de la Montagne , v. 1805-1807; Durmars , v. 6349 et ss. — 3. Destruction de Rome, v. 424, 425.
deux flûtes, deux violons et une musette : a joutons ,PART- L,v&- » que ce petit orchestre est dirigé par une sorte de chef qui est revêtu d’hermine et tient à la main le bâton de commandement l. Préférez-vous un trio?
En voici un, dans Berte, pour flûte, harpe et violon 2. N’auriez-vous du goût, par hasard, que pour la musique de danse? Vite, les jongleurs, avec leurs vielles, vont faire devant vous « queroler dames et puceles 3 ».
Mais à ces danses, qui n’étaient alors que des rondes, si vous préfériez un véritable concert 4, ces musiciens, là-bas, vont en donner ‘un, et vous pourrez même vous ménager la surprise d’assister à un concert exécuté par des aveugles 5 6. Encore un coup, et pour nous en tenir aux textes de France, la race est chanteuse, et, surtout aux xn° et xmc siècles, elle semble l’être un peu plus qu’aujourd’hui. Les seigneurs qui chevauchent de compagnie entonnent volontiers une chanson où chacun fait sa partie G. Ils sont gais et charmants, nos pères ; ils sont vivants.
Ce qu’il faut constater c’est qu’en dehors de la musique d’ensemble, nos jongleurs voyageaient le plus
1. Bibl. nat., fonds allemand, ms. 32, f° 399, r°. — 2. Ed. Scheler,
p. 11, vers 291 et ss. : « Trois menestrés i ot qui moult font à prisier: —
Li uns fu vieleres, on l’apeloit Gautier; — Et l’autres fu harperes, s’ot
non maistre Garnier. — L’autres fu leüteres...» On ne saurait cepen¬
dant affirmer, d’une façon certaine, que ces trois musiciens aient joué ensemble. La chose est seulement probable. — 3. Renart, vers 26768 et ss. — 4. « Les musiciens donnaient des concerts à part.» ( Ro mania, 1879, p. 352. Article de G. Paris, sur le Roman du châtelain de Goucy : il renvoie ici au v. 1862.) — 5. « A un avueilgle et à des autres de sa compaingnie qui avoient chanté et joué devant mon seigneur [à Rouvre], deus franz. » (Mandement du duc de Bourgogne, du 22 mars 1379; Archives, de la Côte-d’Or, B, 1454, f° 87, v°.) —
6. « Or chevalchent li conte à joie et à baldor... — Aallars et Guichars commencèrent un son; — Gasconois fu li dis et limosins li ton — Et Richars lor bordone belement par desos. » ( Renaus de Montaüban, p. 175, v. 1 ss.)» Uns bacbelers de Normandie — Chevauchoit la grande chaucie. — Commença cestui à chanter. — Si la flst jougler vieler. »
( Guillaume de Dol, cité par Freymond , Jongleurs et ménestrels, p. 15).
1 Pchap. L!S: souvent un à un, deux par deux, et pour leur propre compte. Ils se faisaient, onle comprend, une incessante et terrible concurrence; mais, dans les annales curieuses de ces conflits entre gens du même métier, il n’est peut-être pas d’épisode plus intéressant que la lutte presque épique entre les jongleurs de vielle et les « taboureurs » b Celte lutte ne fait pas honneur aux auditoires du moyen âge, qui, tout comme les nôtres, subissaient parfois les caprices de la mode et étaient « ondoyants et divers ». On se lassa un jour des chants que répétaient, trop souvent peut-être, les vrais ménestrels, les jongleurs chantants, et l’on se passionna soudain pour ces joueurs de tambourin, qui ont encore aujourd’hui tant de succès en Provence et que Paris a entendus avec moins d’enthousiasme. De tels revirements ne sont pas rares dans l’histoire de notre littérature et de nos modes. Ces taboureurs , c’étaient pourtant (au dire des jongleurs) de fort petites gens; c’étaient de vulgaires' campagnards qui, lorsque les travaux des champs chômaient, vous pendaient un tambourin à leur cou et se mettaient à parcourir, en tapant dessus, les villes et les villages 2. Ce n’est pas difficile à apprendre, le tambourin, ni
1. Les taboureurs étaient des musiciens ambulants qui jouaient (lu tambourin. « Le tambourin, comme le dit Mistral en son excellent Dictionnaire, est une espèce de tambour moins large et plus long que le tambour ordinaire, sur lequel on bat de la main droite avec une baguette, et qui sert d’accompagnement au galoubet dont on joue de la main gauche. » Les taboureurs du xme siècle sont de tout point assimilables aux tambourinaires actuels de la Provence, et le tambourin d’alors devait se fabriquer comme celui d’aujourd’hui :
« La caisso dou tambourin es facho en boues de noguier e mountado en pèu de chin. » (F. Vidal, cité par Mistral.) Quelquefois le tambourin était richement orné, et tel était celui du jongleur d’Ely qui était « depeynt de or e riche azour». {Histoire littéraire, XXIII, p. 103). — 2. « Poi trueve l’en en Brie, n’en vile, n’en liamel — Où l’on ne puist trover un vilain tabourel. — Entr’aus font un tabour à sarpe ou à coutel. » Puis, quand ils ont récolté assez d’argent, ils retournent à leur charrue et à leurs bœufs.
même le galoubet1. L’apprentissage du vrai jongleur 1 était autrement long, autrement rude. Bref, les vrais artistes, les ménestrels se plaignirent hautement, et leurs plaintes nous sont restées dans une des pièces les plus intéressantes du xmc siècle, le Dit des taboureurs On trouvera peut-être que les jongleurs donnent à leur cas un peu plus d’importance qu’il ne convient. A leurs yeux, le monde est surje point de finir, et il semble « qu’Antecrist doie maintenant nestre ». C’est peut-être un peu excessif, à propos de quelques pauvres diables qui font danser au son de la musette et du tambourin: car j’imagine que le succès des taboureurs est venu de ce qu’ils faisaient danser les dames et les fillettes. Quelle est la femme, encore aujourd’hui, qui ne préférerait pas une valse à une tranche d’épopée, à une ode, voire à un sonnet? Il n’importe : les « bons ménestrels » s’emportent, et voilà qu’ils disent de gros mots à leurs trop heureux concurrents. Puis , ils s’étendent sur la gloire des vrais jongleurs, et racontent les miracles dont ils ont été l’objet : « Est-ce que la mère de Dieu a jamais aimé le tambour? Est-ce qu’il y avait des tambours à ses noces? Non, non, ce qu’elle aime, la douce mère de Dieu, c’est le son de la vielle. C’est à un jongleur qu’elle a donné un jour le fameux cierge, la chandelle d’Arras 3? C’est à un jongleur encore
1. « A mesure que la profession alla s’abaissant, le bon joueur de vielle devint plus rare. Le vulgaire tambourin, dont le premier venu pouvait apprendre en peu de temps à se servir, remplaçait la vielle, et les vrais artistes se plaignaient de la musique et du goût du jour. » (Jusserand, La vie nomade en Angleterre, p. 125.) — 2. « Des laboureurs » (Achille Jubinal, Jongleurs et Trouvères, Paris. 1835, pp. 164- 169.) C’est à ce Dit que sont empruntés les vers de la note 2 de la p.78.
— 3. « Au commencement du xne siècle, la vierge Marie étant apparue à deux jongleurs d’Arras, leur avait recommandé d’oublier leur ancienne querelle et leur avait confié un cierge dont la vertu divine guérissait le mal des ardents. » (. Histoire littéraire, XX, p. 612.)
iPAHT.Livn.il. que le saint Voult de Lucques a donné son soulier, alors que les vilains et les courtois ne voulaient rien donner au pauvre chanteur l. Puis, nouveaux accès de colère et d’indignation : « Maudit soit de Dieu le premier qui lit un tambour! » Puis, encore des moqueries : « Comment une oreille délicate peut-elle supporter le son de ces tambours qu’on entend d’une demi-lieue. » Et le tout se termine par ce cri de légitime orgueil 2: « C’est à ceux qui savent chanter d’Aubri le Bourgoin, de Girartde Viane, de Thierri l’Ardenois, de Guillaume au court nez et de son père Aimeri, c’est à ceux-là que sont dus l’honneur et la seigneurie dans le monde entier. »On n’est pas plus lier.
Les jongleurs- En cette nomenclature générale de toutes les espèces et de toutes les variétés de jongleurs, le Dit des taboureurs nous servira heureusement de transition pour passer, en suivant toujours une gradation ascendante, du groupe un peu bruyant des jongleurs musiciens au groupe évidemment supérieur des jongleurs chantants 3. Il est vrai que ces derniers chan-
1. Le texte du Dit des taboureurs porte expressément : « Et li saint Vou li donna son soler. » Il s’agit, en réalité (comme nous le verrons plus loin), d’une image populaire de sainte Wilgeforte, la sainte barbue et crucifiée. Or, cette statue que l’on voyait à Prague, n’avait qu’un soulier : l’autre avait été miraculeusement donné par elle (c’étaient des souliers d’or ou d'argent) à un pauvre jongleur, à un fidicen de passage. ( Acta SS. Julii, v, p. 63, etc.) Cette légende avait reçu force embellissements, et l’on avait sans doute fini par confondre l’image de Prague avec le saint Vou de Lucques. De là le vers de notre Dit. — 2. V. la p. 28 où nous avons eu déjà l’occasion de citer ce texte important. — 3. Les jongleurs chantants ont fini par prendre le nom générique de ménestrels ou menestriers « de bouche ». Guillaume Guiart, auteur de cette Branche des royaux lignages qui s’étend jusqu’à 1306, est qualifié de ménestrel de «bouche ». Dans une Ordonnance de 1395, il est sévèrement interdit aux « ménestrels de bouche », de chansonner le roi de France et le Pape, et nous aurons bientôt à revenir sur ce curieux incident. Dans les Comptes, le même mot se retrouve presque à toutes les pages : « A Jehan de Chaume, menestrier de bouche... A deux me-
tent le plus souvent les œuvres des autres, et se con- I PART. LIVR. II.
tentent modestement de les mettre en lumière; mais, -
parfois aussi, comme nous bavons vu plus haut, ils s’enhardissent, chantent bravement leurs propres vers et les font valoir. Voilà de quoi les relever.
A peine est-il besoin d’observer que les jongleurs- 1 chantants se divisent en un certain nombre de groupes qu’il importe de discerner et de décrire.
Il v a d’abord les chanteurs lyriques qui colportent, .chanteurs
j J 1 A A lyriques.
au nord comme au midi, les chansons et saluts d’amours; les chansons plus mâles de la croisade; les serventois qui sont de vraies satires, parfois emportées et trop souvent injustes; les descorz où le poète consacre parfois le premier de ses couplets au pour et le second au contre ; les retroenges, ou pièces à refrain ; les pastourelles, les rondeaux, les chansonnettes, les rondes à danser et les estampies qui se chantent aussi en dansant ; les aubades et les sérénades, sans parler des tensons1, des motets 2et des jeux-partis 3 qui exigent l’emploi de deux ou plusieurs voix. Certaines chansons, tout comme aujourd’hui, se chantent sur l’air de certaines autres, et les jongleurs sont parfois mis
nestriers de bouche qui avaient joué devant Monseigneur », etc.
(Mandements des ducs de Bourgogne en date du 17 octobre 1367 et du 23 mars 1375; Archives de la Côte-d’Or, B 1430, f° 43 r° et 1444, f°
77 v°, etc.) — Les ménétriers de bouche s’accompagnent souvent avec la guitare : de là le nom « de menestriers de bouche et de guiterne ».
(Mandement du duc de Bourgogne du 3 octobre 1367; Archives de la Côte-d’Or, B 1430, f° 43 r°, etc., etc.)
1. « Une des inventions les plus originales des troubadours, imitée par les trouvères, est la tenson où deux poètes composent chacun une strophe en soutenant des opinions contradictoires ou en s’adressant mutuellement des reproches qui sont souvent fort vifs. » (G. Paris,
La littérature française au moyen âge , § 126, p. 183.) — 2. Les motets sont de petites pièces françaises chantées le plus souvent à plusieurs voix, sur une musique préexistante et qui avait été d’abord adaptée à des textes liturgiques. — 3. « Ainsi appelés parce que celui qui ouvre le débat propose à son confrère une alternative dont celuici choisit et défend un des termes, le premier soutenant l’opinion contraire. » (G. Paris, 1. c. §§ 126, 183, etpp. 184.)
i part. U™. ». en demeure d’en prévenir leur auditoire. Il faut bien
- l’avouer : le plus grand nombre de ces chants sont
« gaulois » et, parmi les pastourelles où l’on serait en droit d’espérer quelque innocence, je ne connais peut-être pas dix pièces qui ne soient, à tout le moins, plus que badines. Pour être plus alambiquées et débitées en style « couvert », les chansons d’amour n’offrent guère moins de périls, et ce sont celles pourtant qui valent le plus de succès à nos chanteurs l. On les écoute avec une sorte de recueillement, et l’on essaie même de les graver dans sa mémoire, afin de les pouvoir chanter soi-même dans les vergers ou à la fin des repas. Ces habitudes
1. Il ne sera peut-être pas inutile d’indiquer ici un ou deux types (dont la plupart seront faciles à étudier) pour chacun des genres lyriques que les jongleurs ont été appelés à vulgariser : 1° Type de la Chanson d’amour : « Quant voi partir foille et flor et rosée, » d’Andrieu Contredit (. Histoire littéraire, XXIII, p. 518); —2° du Salut d’amour :
' «Bele, salus» (Bibl. nat. fr. 837, f° 269, xrae siècle); = 3° de la Chanson de croisade : « Seignor, sachiez qui or ne s’en ira, » de Thibaut de Champagne (Paul Meyer, Recueil d’anciens textes, II, p. 370; = 4° du Descort : « J’ai maintes fois chanté, » de Gautier d’Argies ( Histoire littéraire, XXIII, p. 570); = 5° du Serventois satirique : « Li xours commence xordement,» de Gontier de Soignies ( ibid ., p.604) et « Nus n’est sages se il ne set plaidier,» de Jacques de Cisoing (ibid., p. 634); = 6° de la Tenson :« Amors m’envoie àmesaige » (P. Meyer. 1. c., p. 379); = 7° de la Retroenge à refrain : « Bels m’est li ans en mai quant voi lou tens florir« (id., ibid., p. 377) et de la Retroenge sans refrain : « Retrowange novele — Dirai et bone el bele » de Jacques de Cambrai (Bartsch, Chrestomathie de l’ancien français, p. 311) ; = 8° de la Pastourelle : « En mai, au dous tens nouvel » (Le même, Romances et pastourelles françaises des xiie et xme siècles, p. 22); = 9° de la « Chansonnette » : « Sire, quant j’ai vielé » de Colin Muset ( Histoire littéraire, XXIII, p. 552) ; = 10° du Rondeau: «Diex soit en cheste maison» d’Adam de la Halle (éd. Coussemaker, p. 235); = 11° du Jeu parti : « Mahieu, je vous part, compains, » de Colart le changeur (Histoire littéraire, XXIII, p. 546); = 12° de l'estampie : « En mon cuer truis » (P. Meyer, 1. c., p. 372);= 13° de la Ronde à danser : « J’aim la plus sade riens » de Richard de Semilly (Histoire littéraire, XXIII, p. 732) ; = 14° du Motet : « Au départir plorer la vi » (Bibl. nat., fr. 844, f° 205, v°) et « La bele estoile de la mer » (Coussemaker, L'art harmonique, p. 215), etc. = Antérieurement à toutes ces variétés de la poésie lyrique qui ont été propagées et popularisées par nos jongleurs, une place d’honneur devrait être réservée à ces belles chansons lyrico-épiques, à ces « chansons de toile » qui ne sont pas postérieures au xne siècle, et dont le type le plus parfait es , Bele Boette. (P. Paris, Romancero français, etc.)
populaires n’ont pas notablement changé et, l’autre jour encore , dans un de nos carrefours parisiens, j’entendais un véritable descendant des jongleurs chanter un vrai « salut d’amour » au milieu d’un auditoire de fillettes qui avaient acheté la chanson et essayaient gravement d’attraper l’air. C’est en vain d’ailleurs que les sermonnaires tempêtaient du haut de la chaire et reprochaient aux chanteurs de préférer ces sornettes aux Saintes Écritures : les jongleurs ne chantaient pas une note de moins, et leurs auditeurs leur restaient fidèles. Puis, ces chansons rappelaient parfois d’aimables souvenirs à quelques-uns de ceux qui les écoutaient. C’est ainsi qu’Hervis s’attarda un jour aux chants d’un jongleur « qui chantait sons d’amor belement et souef ». Et il se prit alors à se souvenir de sa femme Béatrix qui était si loin : « Douce suer, douce amie, qui tant as de biauté, — « Or proi à Damedeu que il te doinst bonté 1 ! » Par malheur, les jongleurs n’ont pas toujours éveillé d’aussi purs et d’aussi charmants souvenirs.
Tous les chants que nous venons d’écouter sont lyriques; mais nous voici maintenant devant le groupe nombreux et imposant de tous les conteors et fableors, et nous allons, plus visiblement que jamais, suivre ici une progression qui sera vraiment ascendante. Les chants narratifs qui semblent le plus avoisiner les lyriques, ce sont les lais qui ont une origine certainement bretonne 2. Les jongleurs qui les chantent
1. Hervis, Bibl. nat. fr., 19160, f° 21, v°. — 2. « Les musiciens bretons sont très souvent mentionnés à cette époque (au xne siècle) comme parcourant les cours d’Angleterre et de France... Ils exécutaient des morceaux de musique qu’ils faisaient précéder d’une explication du sujet... Les morceaux de musique et les récits furent également désignés en français par le nom de lais... qui parait emprunté à l’anglais lag. Bientôt les sujets les plus célèbres fu-
Les conteurs et les fableurs.
1 PchIp Uxix. s’accompagnent autant avec la harpe qu’avec la vielle \ et le ton de leurs récits n’a rien qui s’accorde avec celui de notre vraie poésie nationale. « Ce sont des contes d’aventure et d’amour où figurent souvent des fées, des merveilles et des transformations, et l’on y parle plus d’une fois du pays de l’immortalité où les fées conduisent et retiennent les héros. On peut y reconnaître les débris d’une ancienne mythologie d’ordinaire incomprise et presque méconnaissable. Il y règne en général un ton tendre et mélancolique en même temps qu’une passion inconnue aux chansons de geste 2. » O puissance immortelle du faux! Les auteurs et les chanteurs de ces compositions plus alanguissantes qu’aimables, ces poètes et ces jongleurs étaient chrétiens, vraiment chrétiens, et cependant leur œuvre est païenne, absolument païenne. Il n’y est question que de Fées au lieu d’Anges; de je ne sais quel paradis étrange et matériel; d’amours romanesques et à demi morbides qui n’ont rien de commun avec la sévère notion catholique de l’amour et du mariage. Il faut avoir le courage de le dire : toute cette poésie est extrachrétienne, pour ne pas dire anti-chrétienne, et elle a néanmoins conquis une popularité à laquelle nous ne saurions applaudir, mais qu’il serait injuste de méconnaître : « L’homme est de glace aux vérités; — « Il est de feu pour les mensonges. »
rent racontés en de petits poèmes français appelés également lais. Nous en possédons une vingtaine en vers de huit syllabes. Dans le nombre une quinzaine au moins ont pour auteur une femme, Marie, qui née en France, était venue s’établir en Angleterre... et mit en vers aimables et simples, sous le règne de Henri II, un certain nombre de ces récits. » (G. Paris, La littérature française au moyen âge, § 55, p. 92.)
1. Il ne faudrait pas prendre au pied de la lettre un vers de Raoul de Cambrai : « Harpent breton et viellent jougler, » et il est certain que les lais ont été également accompagnés avec la vielle : « Cil vielleur vielent lais » ( Gilles de Chin., v. 1147 etc.) — 2. G. Paris, 1. c.
Donc, ils ont parcouru toute l’Angleterre et une I PART. LIVR. II.
grande partie de la France, ces harpeurs bretons qui ~ furent si longtemps à la mode et, entre autres récits amoureux et vivants, ils se plaisaient notamment à chanter ce Tristan et cette Iseut dont les aventures ont passionné et troublé tant d’âmes. Les jeunes bacheliers et les femmes devaient surtout s’éprendre de ces romans de la nouvelle école, tandis que les vieux s’entêtaient aux vieilles gestes. Les fictions celtiques, il faut l’avouer , avaient un charme « humain » que n’avaient pas les rudes décasyllabes du Rolant et de YAlisccins. On se pâmaiten écoutant la scène charmante où Tristan partage avec Iseut le mystérieux breuvage qui leur communique un amour sans bornes, un amour sans fin. On ne pouvait surtout se défendre de pleurer quand on voyait le pauvre Tristan, mortellement blessé et expirant, attendre cette Iseut qui doit le guérir. Si elle consent à traverser la mer et à revenir auprès de lui, le vaisseau tant désiré, le vaisseau qui la lui amènera, devra porter une voile blanche; sinon, une voile noire. O ciel! c’est une voile noire qu’on signale un jour à l’infortuné Tristan : il ne retient plus sa vie, il meurt. Mais on l’avait trompé : Iseut, voici Iseut, qui se hâte vers son Tristan, qui le trouve mort, qui tombe et meurt elle-même sur le corps de son ami. Certes il y a là des beautés de premier ordre, et je comprends que les wagnériens s’en inspirent; mais il est incontestable qu’elles ont amolli et déchristianisé les âmes, et c’est pourquoi nous nous permettons de les trouver moins charmantes.
Les lais sont déjà des contes, et ils deviendront un jour la matière d’un certain nombre de romans de la Table ronde; mais la parole est maintenant aux fableors. Si les jongleurs ont vraiment colporté les
T PART. LIVR. I). fables connues sous le nom cT Ysopet, ie me persuade