‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 12 sur 217 · CHAP. XIX. J. • O A · texte numérisé non relu

CHAP. XIX. J. • O A

- qu’ils ont dû simplement les réciter, sans aucun accompagnement musical. Elles sont agréables et spirituelles, ces fables que le moyen âge attribuait sans critique à Ésope , mais qu’il ne connaissait guère que d’après les recueils d’Avianus et du prétendu « Romulus imperator », comme aussi d’après certains récits d’origine indienne qui étaient venus, vers le xi° siècle, grossir le recueil de ce Romulus 4. Il semble qu’on n’ait pas encore rendu suffisante justice à Marie de France qui traduisit cette étrange collection, et je ne saurais ici partager l’avis de Gaston Paris qui déclare que les vers de Marie sont « élégants, mais un peu secs » . Je la trouve au contraire vivante et vaillante, cette femme-auteur du xiic siècle, et ses « moralités » sont autrement hardies et chrétiennes que celles de la Fontaine. Elle s’attaque de front aux gros seigneurs de son temps et à toutes les brutalités de ces féodaux. Dans sa fable « dou leu et de la grue ki li osta l’os de la goule » , elle compare le loup à ces méchants barons qu’il faut estimer très débonnaires et remercier fort humblement quand ils daignent laisser la vie aux pauvres gens de leurs fiefs 1 2. Dans « le Loup et l’Agneau » > même courage. Le loup, ce sont tous ces riches voleurs, tous ces juges iniques, tous ces mauvais comtes qui exploitent leurs justiciables : « Le char « leur tolent et le pel — Si com li leus fîst de l’aignel 3. »

1. G. Paris, La Littérature française au moyen âge , § 79, pp. 117, 118. Il n’est pas douteux que ces fables n’aient été au moyen âge débitées par les jongleurs : « Et trois mil chevalier sont sà fors au perron... — Qui esgardent le gieu des ours et des lions — Et font ces fables dire et escouter chançons. » (Aye d’Avignon, v. 2685 et ss.) —

2. « Autresi est du mal seignur. — Se povres hum li fet honur — E

puis demant le guerredun, — Ja n’en aura se maugré nun. — Por tant qu’il soit en sa baillie, — Mercier le deit de la vie. » — 3. Cf. la belle moralité du Coq et de la Perle : « Ainsi est-il de mainte gent, —

Devant des auditeurs plébéiens, de telles « sorties » devaient réussir, mais non pas aux châteaux où sans doute on ne les risquait point. En revanche, l’on s’amusait, nobles et vilains, à entendre la fable (très moderne celle-là) du « prestre qui mist un leu à lettre ». 11 s’agit d’un bon prouvaire qui s’évertue à apprendre l’alphabet à un loup, et lui demande d’assembler des lettres pour en faire un mot. « Respont li leus : « Aignel , aignel. » Et de rire.

Les fables nous conduisent tout naturellement aux fableaux *, et cependant l’esprit des deux genres n’est pas toujours le même. Il y a bien, dans les unes comme dans les autres, un caractère frondeur et bourgeois; mais c’est tout, et les fables sont rarement obscènes et impies, comme le sont tant de fableaux. Ces fableaux nous ont fait bien du mal, et les jongleurs qui les ont colportés par toute la France ont empoisonné des milliers d’âmes. Le poison, je le veux bien, était délicat et subtil : il n’en était que plus dangereux. En plein règne de l’Eglise, en plein triomphe des idées chrétiennes, au temps même où saint Thomas d’Aquin est en chaire et où saint Louis porte couronne, les auteurs des fableaux se montrent résolument sceptiques, et, pour employer ici le seul mot qui rende bien notre pensée, vraiment voltairiens. C’est le même rictus , c’est le même mauvais rire, et il n’est pas jusqu’à la forme de la plaisanterie qui ne soit à peu près la même. On en pourra juger par le récit que nous

Se tout ne va à leur talent — Corne du coc et de la gemme... — Bien voi honur noient ne prisent; — Le pis prendent, le mix mesprisent. »

1. « La plupart des fableaux ont une origine orientale, indienne .

Ces contes ont pénétré en Europe par deux intermédiaires principaux, Byzance et les Arabes... Ils proviennent de la transmission orale, et non des livres... Quelques-uns aussi sont sortis de l’invention même des auteurs.» (G. Paris, 1. c. §73; pp. 111-112.) Telles sont, on peut le dire, les dernières données de l’érudition.

prendrons ici pour type, et qui certes n’est pas des

- plus scandaleux : Li vilains qui conquiert Paradis par

plaît. . . Un vilain meurt et se présente un j our à la porte du ciel d'où il est insolemment repoussé par saint Pierre : a Nos n’avons cure de vilain, — Quar vilains « n’a riens en cestestre. » Ces deux vers, à eux seuls, constituent une infamie, et l’auteur de notre fableau aurait été bien embarrassé si on l’avait mis en demeure de citer un texte, un seul texte de l’Évangile, des Conciles, des Pères, et même des sermonnaires de son temps, où l’on ait seulement donné à entendre que les vilains ne sont pas reçus au ciel. On sait assez, au contraire, quel accueil leur a promis le Christ et de quelle voix il leur dit : « Entrez. » Mais le poète du xiii0 siècle (est-ce un poète) n’est pas embarrassé pour si peu, et malmène successivement tous les Saints qui ferment à son héros les portes célestes : « Vous, « saint Pierre, dit le vilain, vous oubliez que vous « avez renié trois fois Notre-Seigneur : mult fu petite « rostre foiz. » Saint Pierre baisse la tête, et appelle saint Thomas à son aide : « N’est-ce pas vous, dit le « vilain, qui avez refusé de croire aux plaies divines « et les avez voulu toucher de votre main? Fols i « fustes et mescreanz. » C’est au tour de saint Thomas de « baisser le col », et il cède la place à saint Paul qui crie au vilain d’une voix dure : « Wide « Paradis, vilains faus. » Mais notre homme ne se déconcerte pas : « Je connais votre vie, dit-il, et c’est « vous qui avez fait lapider saint Étienne. » La cause du vilain est alors portée devant Dieu lui-même, qui donne sur le champ la parole à l’accusé, et celui-ci s’en sert comme un véritable avocat, et des plus retors : « Je ne vous ai jamais renié, comme saint Pierre; « je n’ai jamais douté de vous, comme saint Tho-

<( mas, et n’ai pas été, comme saint Paul, la cause « de la mort d’un homme. » L’exorde est, comme on le voit, aussi subtil que méchant ; mais que dire de la suite où éclate un orgueil qu’aucun chrétien, digne de ce nom, n’a jamais étalé et n’étalera jamais devant le tribunal céleste : « Tant que j’ai vécu, « j’ai mené une vie toute pure; aux pauvres j’ai « donné de mon pain, je les ai logés matin et « soir, je les ai chauffés à mon feu, je les ai « gardés jusqu’à leur mort et ai porté leur corps en « sainte église ; je ne les ai jamais laissés manquer de « braie ou de chemise. Je me suis confessé enfin, et « ai reçu dignement votre saint corps. » Ainsi parle le vilain, et que pensez-vous que Dieu lui réponde? « Qu’il a mérité le ciel par tant de vertus, et qu’il peut s’asseoir parmi les élus »? Non pas : la conclusion du fableau est tout autre : « Tu as bien mérité le Paradis, dit Dieu, par la façon dont tu viens de plaider. Tu as été en bonne école — Et sais bien conter ta parole l. » Puis, l’auteur condense en un vers toute la moralité de son fableau : Miex valt engien que ne fait force. On ne sait vraiment ce qu’il y a de plus perfide et de plus abominable dans cet horrible petit conte qui est loin d’être sot et dut avoir un grand succès. Tout nous y révolte : la calomnie, l’inexcusable calomnie, qui consiste à représenter les pauvres gens d’ici-bas comme fatalement exclus du ciel ; l’excitation perfide à la haine de l’Eglise et des clercs ; l’insulte grossière jetée aux plus grands saints; saint Paul, ce géant, odieusement caricaturé par une sorte d’avocat sans vergogne ; la complaisance bavarde avec laquelle notre plaideur expose « la pureté de sa vie » ; mais surtout

1. Li vilains qui conquist Paradis par plaît, Méon, IV, pp. 114-119.

1 pÎhIp u'xlx moralité de toute l’œuvre, qui donne le premier

- rang dans le monde à l’habileté, à l’avocasserie, à la

rouerie du verbe. Encore un coup, ce tableau n’est pas des plus mauvais : on peut par là juger des autres.

Les jongleurs qu’on appelait spécialement les conteors 1 vont peut-être nous faire oublier les fableors , leurs confrères. Cela dépend de leurs contes, et il est certain qu’il y en a eu de détestables, comme il y en a eu de pieux et d’excellents 2. Je n’ose me persuader que ces derniers aient été les plus nombreux; mais j’espère que les conteor s chrétiens ont eu quelque accueil auprès des honnêtes femmes, et même de leurs maris. J’ose même croire que , parmi ces contes édifiants, ceux de Gautier de Coincy ont emporté le prix. Je suis tout franchement un admirateur de ce Gautier, qui était un homme de cœur, d’indignation et

1. « Cil jugleor ont assez vielé; — Li conteor ont maint conte conté. » (. Moniage Benoart, p. 368, f° 263.) — « Après mengier vielent et cantent cil jogler, — Maint noble conteor peüssiés trover. » ( Enfances Godefroi, v. 1738) etc.) — 2. Deux des plus beaux sont, à coup sûr, la Segretaine et le Chevalier au barizel. La Segretaine est l’histoire d’une nonne qui déserte un jour son couvent et se jette dans les vanités du siècle. Dégoûtée de ces fausses joies, elle revient à son monastère et y trouve la Vierge Marie qui a pris son visage et a rempli pour elle, durant plusieurs années, les humbles fonctions de sacristaine. = La donnée du Chevalier au barizel est encore plus touchante. Un chevalier, qui a mené une vie mauvaise, se confesse un jour à un ermite et lui fait le récit de tous ses crimes. A cet aveu, il ne manque qu’un élément, mais le plus important de tous : la contrition. L’ermite, qui s’en est aisément convaincu, donne à ce pécheur peu repentant une pénitence qui est en apparence insuffisante et dérisoire : « Vous n’aurez, lui dit-il, qu’à remplir d’eau ce petit baril. » Le chevalier se moque du prêtre, mais c’est en vain qu’il essaie d’accomplir sa trop facile pénitence : les ruisseaux, les rivières, les fleuves, la mer elle-même s’enfuient devant lui, et le petit baril n’est rempli que le jour où le chevalier, enfin clairvoyant et converti, y laisse tomber la première larme d’un véritable repentir (Méon, I, p. 208). Avec de tels contes, avec le Tombeor Nostre Lame, que nous raconterons plus loin et plusieurs récits de Gautier de Coincy, on ferait un livre charmant, mais trop court, qu’on pourrait intituler : Les fableaux honnêtes .

d’esprit, et qui a gentiment flagellé les vices et les tra- 1 ™

vers de son temps. Le genre, d’ailleurs, me plaît par -

lui-même, et je conçois tout le plaisir qu’éprouvaient les auditeurs du xmc siècle (un peu plus antisémites que de raison), lorsqu’ils entendaient le conte intitulé: « Le petit juif de Bourges »... Donc, il y avait à Bourges un juif qui eut un fils, un juitel, et cet enfant, mult plus bel de tous les autres juitiaus, se plaisait vivement à la compagnie des petits clercs, des clerçons de la cité. Son père avait beau lui battre la char quil avoit tendre et mole : il retournait obstinément à l’école et au moutier. Une image de la Vierge l’avait surtout charmé : Aine mès ne vit chose tant bele, et il l’aimait dans son cœur. Certain jour de fête, les clerçons communièrent dans le moutier : le juitel , fort innocemment, fit comme eux et, plus naïvement encore, le dit à son père. Or celui-ci était verrier et, tout juif qu’il était, travaillait peut-être aux vitraux de la cathédrale. Il entra en rage, saisit l’enfant par les cheveux et le jeta dans la fournaise béante, dans la fournaise chauffée à blanc. C’est alors qu’il se fit un grand miracle : dans l’horrible brasier tout ardent, Celle que le petit juif aimait tant à regarder au moutier, la belle Dame entra soudain, rafraîchissante et douce. La mère de Dieu endormit l’enfant, le couvrit d’une touaille et éteignit si bien les ardeurs du feu qu’on trouva l’innocent étendu sur cette couche de braise com s'il geiist en un biau lit. Je ne pense pas qu’un tel récit ait été de nature à apaiser les rages de nos pères contre les juifs; mais, en luimême, il est charmant, et tous les auditeurs, en l’écoutant, devaient être aussi émus que les gens de Bourges eux-mêmes, quand ils virent sommeiller tranquillement, au milieu du four, le pauvre petit

Page 1