‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 112 sur 217 · VI. EN ITALIE · texte numérisé non relu

VI. EN ITALIE

nages à Polichinelle et au Commissaire) et qu’il a i^RT. uvr. h.

° ' # X CHAI’. XXVIII

assisté, l’heureux homme! à la représentation d’une - t -

Hotta cli Roncisvalle dont il nous donne une analyse fort détaillée. Puis il nous parle longuement du cantastorie de là-bas. Il en a connu un qui s’appelait Rinaldo di Montalban (toujours!) et qui est

mort fou au Manicomio de Palerme l. Fou! Notre Epopée lui sera montée à la tête, et la race des Rinaldi ne sera plus bientôt qu’un souvenir.

Quel que soit l’avenir, le passé suffit en Italie à la gloire de notre Épopée nationale. Elle y a successivement traversé ces quatre périodes que nous avons essayé de mettre en lumière. Nos belles chansons françaises de la première époque, toutes rudes et héroïques, y ont d’abord été chantées avec de légers accommodements pour les oreilles italiennes; puis, les Italiens en ont voulu composer eux-mêmes, mais en français, ou du moins en un français mêlé d’éléments vénitiens, trévisans, lombards. Après quoi, enhardis par le succès, ils ont eu la prétention fort légitime de se donner à eux-mêmes la joie de lire nos vieux récits en un véritable italien, et, de là, ces récits en prose ou en vers, ces vastes compilations qui s’appellent les Reali et les Nerbonesi, et ces poèmes toscans en rimes octaves qui ont eu tant de lecteurs. Cependant l’élément héroïque s’efface, s’efface de plus en plus; tout revêt une couleur italienne, et nos antiques fictions se « défrancisent », jusqu’au jour où, continuant l’œuvre de Pulci et de Rojardo, le grand Arioste fait une sorte de coup d’État et où il aurait achevé de consacrer par son génie l’italianisa-

1. Romania, 1884, p. 315 et ss., et, en particulier, pp. 320, 328,

344 et 355.

T PART. LTVR. 11.

Conclusion des précédents chapitres.

tion de notre Épopée, s’il ne nous était encore resté, après lui, les publications populaires, les traditions orales, les chante-histoires... et les marionnettes.

« C est en Italie, malgré tout, que l’Epopée française est restée le plus populaire \ »

Mais nous nous apercevons que nous venons d’achever le récit de ses voyages à travers le monde chrétien. Halte !

Les pages qui précèdent sont peut-être faites pour offrir un double intérêt.

Elles montrent, tout d’abord, quel parti on peut scientifiquement tirer de toutes les versions étrangères de nos vieux poèmes. C’est dans le texte du Ruolancles Liet que Th. Muller a su trouver d’excellentes variantes pour son édition du Roland . C’est avec la Spagna et le Viaggio que nous avons pu nous-mêmes combler les énormes lacunes de Y Entrée de Spagne 2. Certaines chansons, dont nous ne possédons pas la rédaction française, nous ont été conservées dans les copies qu’en ont faites les autres peuples, et c’est ainsi que nous retrouvons Aimer le chétif dans les Nerbonesi \ le Roi Iwein dans la Keiser Karl Magnas Cronike 4 et le Siège de Milan dans une ver-

1. Pour achever ce qui concerne les races romanes, nous aurions à parler ici de la Roumanie; mais on n’y trouve que bien peu de traces de notre ancienne épopée : « Dans sa Literatura popularâ romand (qui a paru à Bukarest, en 1883) M. Gaster rappelle une Collection de contes publiée en 1881 sous le titre de : O mie si una de Zile. « Des trois contes qu’elle renferme, il en est un d’un intérêt plus général, à savoir une traduction de Bovo d’Antona... De tous les romans chevaleresque du moyen âge, il n’y en a que deux qui aient pénétré en Roumanie: Beuves d’Hanstone et TJgeru Banezul. Encore cette dernière traduction est-elle toute récente. « ( Romania , 1885, p. 151, article de Nirop.) — 2. V. plus loin, III, p. 447. — 3. V. notre tome IV, pp. 34 et 45. Le fait n’est pas encore suffisamment établi. —4. Histoire poétique de Charlemagne, p. 152i

sion anglaise de la fin du xiv° siècle \ Il y en a d’au- 1 PART- L,VK- n.

très encore. -

Mais surtout les pages qui précèdent sont toutes à

à l’honneur de l’Epopée française et attestent la belle universalité de sa gloire.

Depuis le petit libraire de Reikiavik qui vend pour quelques sous une Saga sur Ogier jusqu’au pauvre « rinaldo » de Palerme ou de Naples qui raconte en pleine rue la défaite de Roncevaux, depuis les brumes de la Hollande ou de l’Angleterre jusqu’aux champs ensoleillés de l’Espagne et du Portugal, nous l’avons rencontrée à chaque pas, cette chère poésie nationale de la France à laquelle nous avons consacré une si longue partie de notre propre vie. Dans la Rohême et dans la Hongrie, en Grèce et en Russie, nous pouvons aussi retrouver ses traces, moins profondes sans doute, mais encore visibles. Elle a pénétré partout avec les héros et la gloire de la patrie française, avec notre Charlemagne, avec notre Guillaume, avec notre Godefroi de Bouillon, et j’allais presque dire (en pensant à la chanson du Cuvelier) avec notre Du Guesclin.

« Notre épopée est allemande d’origine, elle est latine de langue ; mais (dit un de ceux qui l’ont fait la mieux connaître) elle est profondément, intimement française. Elle est la première voix que l’âme française, prenant conscience d’elle-même, ait fait entendre dans le monde et, comme il est arrivé souvent depuis, cette voix a éveillé des échos tout à l’entour. Ainsi, quand l’olifant, dans la Chanson de Roland, fait « bundir » ses notes puissantes, des montagnes et des vallées lui répondent mille cors qui les répètent 2 ».

1. Romania, 1882, pp. 151, 152. — 2. G. Paris, art. de la Romania,

Résumé de tout le second livre.

Gloire passée.

DERNIER COUP d’œIL SUR LA PÉRIODE DE SPLENDEUR. SYMPTÔMES D’UNE DÉCADENCE PROCHAINE

L’Épopée française a atteint au xiiic siècle le maximum de sa gloire. Même il faudrait, pour être juste, avouer nettement que le xmc siècle ne lui a rien ajouté et qu’elle était, dès le xii°, dans la plénitude de sa vie, de sa force, de sa beauté. Et le mot de Jules Quicherat : « Le plus grand siècle du moyen âge, c’est le le xiT », reçoit ici une consécration nouvelle.

Quoi qu’il en soit, notre épopée nationale, aux xnc et xiii° siècles, possède tous ses éléments de vitalité et de puissance.

Elle a sa forme définitive que nous avons essayé de faire revivre; elle a sa versification, elle a sa charpente, elle a son style. Distribuée en un certain nombre de couplets ou de laisses qui sont d’inégales proportions, mais où tous les vers, décasyllabes ou alexandrins, ont d’abord offert la même assonance et offrirent plus tard la même rime, elle présente tous les caractères d’une poésie qui ne se lit pas, mais qui se chante. Un grand nombre de nos poèmes débutent par un pressant appel au silence, qui nous permet de croire à des auditoires difficiles et houleux; on y trouve encore, çà et là, de fréquents rappels à une

attention plus soutenue: ils se terminent enfin par 1 PART* n.

r 7 1 CHAP. XXIX.

quelque prière pour ces auditeurs qui, plus ou moins -

enthousiastes et ravis, ont écouté la chanson jusqu’à la fin. Quant au style de toutes ces œuvres, — sauf certaines nuances qu’il serait souvent assez malaisé de définir, — il est presque partout le même et, s’il faut tout dire en un mot dont nous avons déjà eu l’occasion de nous servir, ce n’est pas un style individuel, mais « national » Nous avons mis nos lecteurs à même d’en juger en écrivant pour eux une Chrestomathie épique.

L’Epopée française a ses chanteurs que nous avons rencontrés, vielles au dos, sur tous les chemins de l’Europe chrétienne et qui ont été ses propagateurs actifs, intelligents, convaincus ; son véhicule vivant, sa voix, son verbe.

L’Épopée française, toutefois, eut misérablement péri, si elle ne s’était conservée que sur les lèvres des jongleurs; mais, par bonheur, sa durée a été assurée par de nombreux manuscrits dont une partie seulement est arrivée jusqu’à nous. — Petits manuscrits de jongleurs qui sont généralement les plus anciens et les meilleurs; beaux manuscrits de bibliothèque, à deux ou trois colonnes, et ornés de miniatures encore grossières; énormes manuscrits cycliques, — ils sont tous précieux, à des titres divers, et il n’en est pas un seul qu’on soit en droit de dédaigner. C’est un des trésors de la vieille France.

L’Épopée française a eu sa magnifique et victorieuse diffusion dans tous les pays de la chrétienté et est allée plus loin. Partout on la désire, on l’appelle, on l’accueille, on lui fait fête, et c’est ainsi, c’est dans cette lumière et dans cette gloire qu’elle fait rapidement le tour de tout le monde occidental. Elle voyage d’abord

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