CHAPITRE I
LES DERNIERS ROMANS EN VERS
Rien n’est plus triste que l’histoire d’une décadence, et tel est pourtant le sujet que nous abordons aujourd’hui pour lui consacrer les derniers chapitres d’une œuvre où jusqu’ici l’enthousiasme a vibré, et qui ne sera pleine désormais que de désenchantements et de regrets.
Elle est longue, elle est compliquée, cette malheureuse histoire, et il importe de la diviser très clairement.
Nous nous proposons d’étudier tout d’abord les origines, les causes, la date précise de cette inévitable décadence, et aussi la région qui en a été principalement le théâtre ; d’établir la classification exacte de nos dernières chansons et de faire une plus longue halte devant celles qui peuvent être considérées comme le type de toutes les autres; de montrer ensuite quels sont, parmi les éléments littéraires de l’ancienne épopée, ceux qui ont persisté dans les pseudo-épopées des xivc et xv° siècles ; de préciser les caractères généraux de ces élucubrations sans fin, et de dissiper certaines obscurités au sujet de leurs auteurs et de leurs sources, de leur versification et de leur langue ; de mettre en balance les défauts et les
Plan des chapitres qui vont suivre.
Caractère
spécial
de
' l’époque où commence la décadence de l’Epopée française.
Causes de cette décadence.
qualités de cette versification qui va, de moins en moins, mériter le nom de poésie; de faire connaître « l’état d’âme » et l’état social, les idées et les mœurs que révèlent ces interminables rapsodies et de compléter enfin cette partie de notre œuvre en constatant la perte d’un certain nombre de ces poèmes et en exposant d’après quelle méthode on peut reconstruire, avec nos romans en prose, les romans en vers qui ne sont point parvenus jusqu’à nous. Tel est le plan que nous allons suivre.
Les causes de la décadence, nous les connaissons déjà, et c’est surtout ce scepticisme que nous avons eu lieu de constater en France dès le xme siècle, dès le règne de saint Louis et de ses premiers successeurs. Il est bien difficile de croire au cor de Roland quand on se délecte aux fableaux, et de goûter la première communion de Vivien quand on savoure le Renart. Guillaume Guiart se moque en fort méchants vers, mais très âpres, des romans de Charlemagne où l’on « raconte tant d’abusion — que c’est une confusion 1 ». Puis, l’histoire en langue vulgaire avait enfin conquis sa place au soleil, et l’on a observé, avant nous, que nos vieux épiques ont cessé de chanter, dès que nos premiers chroniqueurs se sont mis à conter. On voudra bien se rappeler qu’une réaction de même nature se produisait en Néerlande vers la fin du même siècle. Le scepticisme faisait tache d’huile.
Les contradictions sont chose commune dans l’âme humaine, et il ne faudra pas s’étonner si, malgré cette,
1. Branche des royaux lignages, vers 19 et suiv. Le poète ajoute en parlant des barons de son temps : « Et tout homme qui dit ces bourdes — Tiennent por fol et por musart » (v. 28, 29).
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réaction contre le fond de nos vieux poèmes, contre leurs antiques légendes et leur esprit primitif, on ait cependant continué à aimer leur forme, leur caractère narratif, les coups d’épée et les aventures qui y foisonnaient et le merveilleux, hélas! qui tendait depuis longtemps à y remplacer le surnaturel. Il y eut toute une vaste partie de notre France où Ton ne put se résoudre à se passer de nos chansons et où Ton prit plaisir à en commander de nouvelles. Les antiques légendes elles-mêmes n’avaient pas absolument cessé de plaire, et c’est ainsi qu’au xiv° siècle on lisait encore, au réfectoire de l’abbaye de Pothière, la vie latine de Girart de Roussillon h Nous avons établi plus haut qu’au xv° siècle, on chantait encore « de geste » à la cathédrale de Beauvais, et ce fait est loin d’être unique. Puis, si l’on aimait moins à entendre chanter 1 2, on s’était de plus en plus passionné pour la lecture, pour celle des romans surtout 3. Et c’étaient, comme aujourd’hui, les derniers parus, les « tout nouveaux » qui étaient le plus recherchés.
Voilà donc une situation littéraire assez étrange, qu’il est malaisé de bien peindre, et qu’il est cependant nécessaire de bien comprendre avant d’aller plus loin. Les temps héroïques sont passés, mais non pas le goût de la poésie. La rude et brutale chevalerie des xi e et xiie siècles a fait place à une chevalerie plus élégante et moins chrétienne, mais on adore plus que
1. Paul Meyer, Girart de Roussillon, Introduction, p. cxxviii. —
2. Les jpngleurs des xive et xve siècles se sont fort souvent contentés de lire nos derniers poèmes : « Et pour ce vous lyray la vie d’un guerier — De coy on doit l’istore et loer et prisier. » ( Hugues Capet, vers 7 et 8.) Quel abîme nous sépare du Roland! Et conçoit-on l’auteur inspiré de cette Iliade commençant son poème en disant placidement : « Je vais vous lire la mort de Roland à Roncevaux »? —
3. Les textes comme le suivant abondent : [Le sire de Menon et son fils] alerent à Compiengne ; et se loga à la Heuse et, après souper IL lisoit un ROMAN. » (Arch. nat. Xia, 4784, f° 64; année 1396).
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De la date à laquelle a commencé cette dernière époque de l’Histoire de nos chansons de geste.
jamais les batailles et les tournois, la petite et la grande guerre. On aurait quelque peine à saisir les beautés puissantes des deux débuts du Charroi et d 'Aliscans, mais on se plaît encore aux lourds couplets monorimes qui sont plus lourds que jamais. On rit au nez des vieux chanteurs, mais trente mille vers ne sont pas pour effrayer les vaillants lecteurs du xivc siècle, et l’on peut enfin appliquer à tous ces romans ce qu’on a dit si justement de l’un d’eux: « L’auteur ne s’adresse plus à des auditeurs qui soient disposés à prendre ces récits au sérieux. On ne lui demande plus des caractères vrais, des passions fortes, des vers bien frappés; mais seulement des contes plaisants, singuliers, bizarres; en un mot, de simples jeux d’esprit et d’imagination. Tel est le dernier écho de la chanson de geste française L »
A quelle époque cette décadence a-t-elle commencé? C’est ce qu’il est difficile de préciser, et nous hésiterons aujourd’hui à être aussi catégorique qu’autrefois, alors que nous en fixions la date à l’avènement des Valois. Il est trop certain que les véritables types de nos derniers romans en vers, tel que Baudouin de Secoure 2, remontent à Philippe le Bel. Il nous faut donc remonter jusque-là; mais n’est-il pas permis de considérer les poèmes d’Adenet comme des œuvres qui sont déjà marquées du même sceau? Les Suites d ' Huon de Bordeaux et les remaniements du Boland ne méri-
1. Histoire littéraire, XXVI, pp. 268, 269.11 s’agit de Tristan de Nanteuil. — 2. « Se me volés oïr, je vous cuit desrengnier — Jusqu’au biau roy Phyllippe, de France heritier,— Voire jusque aujourd’ui, s’en avés desirier. » ( Beaudouin de Sebourc, éd. Boca, II, p. 275. — « Or commenclie chanson, mais telle ne sera — Dite par jougleour tant que mondes durra. — Ch’ est des fais d’outremer et en sievant venra — Jusqu’au biau roy Phyllippe qui les Flamans mata » (Ibid., p. 263.) P. Paris place la compositfon de B. de S. entre les années 1297 et 1302-1303 ( Histoire litttèraire, XXV, p. 592).
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lent-ils pas la même note ? Voilà qui nous pousserait lPART-uva.m.
1 x l CHAP. I.
jusqu’en plein xm° siècle, et nous nous persuadons, en -
effet, que la décadence, dont nous nous faisons l’ historien, a commencé sous saint Louis. Il faut se hâter d’ajouter que son véritable siècle, c’est le xivc \ et il n’y a, parmi les érudits, aucun doute à ce sujet.
La provenance de ces romans est plus facile à pré- Provdc°ancc ciser que leur date. « C’est dans la partie septentrio- dor"|frvs0™mans nale des pays de langue d'oui qu’on a continué, r<5si^éSrits.ont plus longtemps qu’ailleurs, à composer des poèmes en forme de chansons de geste 1 2. » Flandre, Artois,
Picardie, tels ont été les pays de production, et il n’y aurait à signaler ici que de très rares exceptions 3. La carte, comme on le voit, est aisée à dresser.
Ce qu’il est plus difficile d’établir, c’est une classifî- Esÿ tdo cation rationnelle de ces œuvres de notre décadence épique. A vrai dire, il est possible d’imaginer ici vingt classements divers, et dont aucun ne serait méprisa-
1. C’est au xive siècle qu’appartiennent les poèmes suivants : Le Bastart de Bouillon (sous Philippe-le-Bel ou ses fils) ; Baudouin de Sébourc (1297-1303) ; Brun de la Montagne; Charlemagne de Girart d’Amiens (commandé par Charles de Valois) ; Charles le Chauve; le Chevalier ait Cygne (?) ; la Chronique de Buguesclin, par Cuvelier; Ciperis de Vignevaux (sous Philippe de Valois ou Jean le Bon); Enfances Garin (?); Florence de Rome; Florent et Octavian; Galien; Girart de Roussillon (1330-1334): la Jeanne de Bourgogne, à laquelle il est dédié est la femme de Philippe de Valois, et non celle de Philippe le Long) ; Hue Capet; Huon de Bordeaux (remaniement en alexandrins); Reine Sibille (?) Ogier (remaniement en alexandrins); Tristan de Fauteuil , etc., etc. — 2. Paul Meyer. ( Brun de la Montagne, Introduction, p. xiv.) Le même critique a dit ailleurs avec la même précision : « Dès le milieu du xme siècle, on ne compose plus guères de chansons de geste en dehors de la France septentrionale, où le goût pour cette forme littéraire semble avoir persisté jusqu’à une époque avancée du xive siècle » ( Alexandre , t. I, p. 300). Et ailleurs encore, en parlant d’un poème perdu qui était consacré à Charles Martel : « C'était un de ces romans volumineux et compliqués que les pays
wallons ont produits en si grand nombre depuis le xme jusqu’au xve siècle. » ( Girart de Roussillon, Introduction, pp. clxiii, clxiv.) —
3. Girart de Roussillon, composé dans le but de flatter le duc de Bourgogne, est écrit par un poète bourguignon, etc.
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i part. uvr. in. ble. Nous nous arrêterons à celui qui nous semble de
CHAI*. I
- nature à faire le mieux saisir la physionomie exacte
de nos derniers romans. Il en est, en effet, qui ne sont que des Remaniements, plus ou moins serviles, de nos anciennes chansons; ou des Compilations, plus ou moins intelligentes, de ces chers vieux poèmes des xne et xme siècles: et voilà un premier groupe dont les types classiques seront Galiens li restorés \ d’une part, et, de l’autre, le Charlemagne de Girart d’Amiens. A côté de ces Remaniements et de ces Compilations qui ne laissent que peu de carrière à l’imagination des nouveaux poètes, voici le groupe plus original de ces romanciers plus hardis qui tirent de leur cerveau certaines Suites, voire certainsPrologues,dontils gratifient les vieilles chansons ou les gestes d’autrefois, et c’est ainsi que l’auteur inconnu de Baudouin de Sebourc a prétendu continuer le cycle déjà si riche du Chevalier au cygne. Ce Baudouin de Sebourc, pétillant de verve et d’esprit, mérite d’être considéré comme l’échantillon le plus parfait de ces Suites toujours étranges et souvent ennuyeuses. Il ne nous reste plus qu’à confondre,
sous le nom de Nouveautés, tous nos autres récits en
vers ; mais nous ne sommes ici embarrassés que de leur trop grand nombre, et c’est ce qui rend plus difficile le