‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 117 sur 217 · Essai de classement des derniers romans en vers · texte numérisé non relu

Essai de classement des derniers romans en vers

I. Remaniements et Compilations. — 1° Remaniements : Chevalier au Cygne, Girart de Viane, Galiens li restorés, (en partie), Garins li Loherains, Girart de Roussillon, Huon de Bordeaux, Jourdains de Blaives, Ogier le Danois, Quatre fils Aimon, Reine Sibille, etc. — 2° Compilations : Charlemagne de Girart d’Amiens, etc.

II. Suites et Prologues. — 1° Suites, Bastart de Bouillon, Baudouin de Sebourc, Tristan de Nanteuil , etc. — 2° Prologues : Enfances de Garin de Montglane , etc.

III. Nouveautés : Brun de la Montagne, Charles le Chauve , Ciperis de Vignevaux, Florence de Rome, Florent et Octavian, Hue Capet , Lion de Bourges, etc., et, enfin, cette Chronique de Bertrand Duguesclin par Cuvelier, que l’on peut à bon droit considérer comme la dernière chanson de geste.

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choix de ces types sur lesquels nous voudrions concen- 1 PARJIAp7‘ m*

trer l’attention de nos lecteurs. Il faut pourtant se -

décider, et nous choisirons Hue Capet ou Brun de la Montagne pour représenter le groupe nombreux des nouveautés légendaires ou fabuleuses, et la Chronique de Bertrand Duguesclin pour montrer le point de jonction entre l’épopée dégénérée et la véritable histoire qui lui est tant de fois supérieure.

Nous allons examiner successivement chacune de ces catégories si nettement distinctes et consacrer à chacune d’elles assez de pages pour qu’on puisse désormais les bien connaître et les apprécier comme il convient.

Et, tout d’abord, les Remaniements.

C’est une œuvre bien singulière que Galien. Le Premièdrecs classe poème, qui est du xivc siècle, n’a été découvert qu’il y dcren veSTans a quelques années ; mais avant qu’il fut découvert, il Remaniements, avait été pressenti, et l’on avait pu dire très expressément : « Il a dû exister, il existe \ » Le manuscrit de

1. L’étude attentive des romans en prose avait aisément conduit plusieurs érudits à cette conclusion qu’il avait dû exister un Galien en vers. Dans le tome III de nos Épopées (p. 291), nous avons dit nous-mêmes : « Ce qu’il y a de certain et ce que nous démontrerons tout à l’heure jusqu’à l’évidence, c’est qu’il y a eu un Galien en vers de la fin du xme siècle, qui est l’original du ms. 3351 de l’Arsenal, du 1470 de la Bibliothèque nationale et du Galien incunable. » En 1875, Gaston Paris dans la Romania (p. 505) adoptait la même conclusion; mais le manuscrit restait à trouver. Or, dès 1861, Paul Meyer avait eu son attention attirée par le ms. 55 de la vente Savile, dont il avait donné une description sommaire. Il le retrouva plus tard à Cheltenham dans la Bibliothèque laissée par sir Thomas Phillipps, où il portait le n° 26092. Que l’on eut vraiment affaire à un Galien, c’est ce que personne cependant n'avait encore mis en lumière, et la composition exacte du manuscrit de Cheltenham resta assez obscure jusqu’au jour où Gaston Paris fut autorisé à s’écrier : «Un Galien en vers, source des rédactions en prose, existe à Cheltenham ». {Romania., XII, p. 427.) C’est celui que M. Stengel a publié. ( Ausqaben uncl Abhandlungen , lxxxiv, Marburg, 1890.)

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I 1>ART. LIVR. tll.

Etude sur Galiens li restorés considéré comme le type de ces

Remaniements.

Cheltenham que M. Stengel a eu F excellen te fortune de placer enfin sous son véritable jour, cette heureuse trouvaille a justifié ces pressentiments scientifiques, et nous avons la joie de tenir aujourd’hui entre nos mains l une des plus anciennes rédactions de ce Galien qui était appelé à un si éclatant succès et qui devait un jour, — bien plus que notre Chanson de Roland si injustement oubliée, — vulgariser parmi nous la popularité du grand vaincu de Roncevaux.

Le Galien est à la fois une compilation et un remaniement; mais il nous offre, en outre, toute une série d’épisodes originaux qui lui mériteraient une place notable parmi ces autres poèmes qu’avec un peu d’audace peut-être, nous avons appelés des Nouveautés. Ces épisodes, qui sont romanesques dans le sens le plus actuel de ce mot, forment le centre de cette très médiocre chanson qui débute et qui se termine par une imitation fort affaiblie du Pèlerinage à Jérusalem et de la Chanson de Roland. Ces deux beaux poèmes sont le cadre et le reste est le tableau ; mais, comme il arrive trop souvent dans nos Salons contemporains, le tableau ne vaut pas le cadre.

Nous n’avons cependant à nous occuper ici que du* cadre, et nous allons voir ce qu’était devenue au xivc siècle la mâle, l’héroïque, la sublime poésie du Roland; nous allons voir ce que la pauvre cervelle d’un remanieur de dixième ordre, ce que ce « décadent » a pu faire un jour d’une œuvre très primitive et très nationale, d’une de ces œuvres dont l’humanité se souvient et dont elle est fière.

« Roland se refusant à sonner de son cor; Charlemagne arrêtant le soleil; la belle Aude tombant morte en apprenant la mort de Roland », voilà les trois tableaux de la plus ancienne de nos épopées que

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nous allons comparer, si vous le voulez bien, aux 1PARcTHArplvf- 1,1 très médiocres copies qu’en a osé faire le peintre médiocre qui a brossé le Galien. Nous plaçons plus loin le modèle et la contrefaçon sous l’équitable regard des juges compétents.

Il ne faudrait pas demander au versificateur du xiv° siècle de reproduire, même en les altérant, ces répétitions épiques sur lesquelles on a tant discuté et qui sont un des caractères saisissants du Roland; mais il convient d’ajouter qu’on n’aurait plus compris de son temps l’archaïque beauté de ce redoublement de couplets, et il ne serait pas juste de lui en faire un reproche. 11 y a, du reste, assez d’autres critiques à lui adresser, et il semble qu’il ait, de parti pris, éteint toutes les lumières et toutes les ardeurs de son modèle.

On ne trouve plus, chez cet imitateur sans talent, ni ce beau sentiment de l’honneur qui anime le Roland primitif, lorsqu’il s’écrie à pleine voix : « A Dieu ne plaise qu’il soit jamais dit par aucun homme vivant que j’ai sonné mon cor à cause des païens. » On n’y trouve plus cet amour sincère et un peu brutal de la guerre, ce tempérament de soldat, ce cri superbe :

« Quand je serai dans la grande bataille, j’y frapperai mille et sept cents coups, et de Durandal vous verrez le fer tout sanglant. » On n’y trouve plus le noble amour de la terre de France : « Ne plaise à Dieu ni à ses très saints Anges que France, à cause de moi, perde de sa valeur ; » ni l’espoir obstiné de la victoire au commencement d’une défaite presque certaine : a Les Sarrazins, je vous le jure, n’échapperont pas à la mort ; » ni enfin cette exclamation suprême qui est un jour devenue la devise de tant de familles chrétiennes : « Plutôt la mort que le déshonneur ! » Le

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iu* ver jusqu’à de tels sommets; il est uniformément — plat, et commet en outre l’ineffable sottise d’attribuer à Roland, en une heure aussi solennelle, des fadaises amoureuses qui seraient dignes à peine d’un jeune premier de mélodrame : « Pensez, dit le neveu de Charlemagne à son compagnon Olivier, pensez à l’amour de Jaqueline qui a le doulz semblant. Il n’y a d’homme hardi que les vrais amants » Et ils sont à Roncevaux, et ils vont mourir!

Même décoloration, même infériorité dans l’é de Charlemagne-Josué qui arrête soudain le soleil en plein ciel. Le petit poétaillon de la décadence a supprimé tout simplement l’intervention si poétique de cet Ange « qui a coutume de parler avec l’Empereur » et qui lui dit alors, de sa grande voix céleste : « Chevauche, Charles, chevauche ; la clarté ne te fera pas défaut. » Il est difficile d’évaluer le degré de médiocrité auquel il faut descendre pour en arriver à de telles suppressions ; mais c’est dans le récit de la mort d’Aude que cette médiocrité triomphe. Le vieux poète du xic siècle avait eu l’esprit de comprendre que les grandes douleurs sont muettes ; notre bavard du xivc siècle fait bavarder la belle Aude qui s’écrie à la nouvelle de la mort de Roland : « Je ne veux plus désormais ni manger ni boire », et il ose également faire bavarder le grand Empereur, qui devant le corps inanimé de la fiancée de son neveu, la regrette en ces termes étranges : Haa , gentil pucelle , blanche comme faée. Il est difficile de pousser plus loin la puérilité et le « chevillage. »

Nos exemples ont été, jusqu’ici, tirés du seul Galien ; mais les autres remaniements ne sont pas d’une autre tonalité. C’est la même inintelligence et la même méconnaissance de l’antique élément héroïque. La page

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immortelle de Girart de Roussillon où nous voyons 1 PART* L,VR- m

le vieux Duc porter le charbon et la Duchesse se “ -

faire couturière et si bien travailler « qu’on ne vit jamais femme si active de ses doigts », cette page si simple est gâtée par le rajeunisseur bourguignon du xivc siècle qui ne trouve rien de mieux que de nous raconter à ce propos « comment Auguste César faisait apprendre des métiers manuels à toutes ses fdles, nièces et cousines. » L’auteur du premier Ogier qui soit parvenu jusqu’à nous, ce rude et vraiment épique Raimbert, nous avait fait une peinture brutale de la colère de Charles contre l’enfant Ogier qui était son otage, et dont le père, Gaufroi, avait gravement outragé les ambassadeurs français.

L’élégant Adenet, au xmc siècle, avait déjà efféminé ce mâle récit; mais que dire de ce rifacimento du xive siècle où l’on supprime la touchante supplication que le pauvre Ogier adresse aux barons de France, et l’intervention de la Reine en sa faveur, et tous les traits vigoureux d’une aussi belle esquisse? Partout, c’est partout cette filandreuse, monotone et endormante médiocrité. Nous avons eu jadis l’idée de publier, sur deux colonnes, une « Chrestomathie comparative » des textes du xne et de ceux du xive siècle. Nous y avons renoncé... parce qu’on n’aurait lu que les premiers \

1. Nous donnons ici, à tout le moins, quelques extraits de cette « Chrestomathie comparative » pour l’intelligence des pages qui précèdent. Il s’agit de trois épisodes de Roland (le Cor, Charlemagne arrêtant le soleil, la mort d’Aude) et d’un épisode du Pèlerinage à Jérusalem (l’entrée de Charles dans la Ville-Sainte), que nous comparons avec les passages correspondants du Galien. Il va sans dire que tous les auteurs des Remaniements du xive ou du xvc siècle ne se sont pas imposé l’obligation de suivre leurs modèles d’aussi près. = Cf. ci-dessus (I, page 463 et suivantes) la Colère de Charles d’après YOgier du xne siècle et celui du xive, et la Mort deBau-

ir.

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Les Compilations. Après les Remaniements, les Compilations.

Il y a plusieurs familles de compilateurs, plusieurs espèces de compilations.

Le véritable compilateur est celui qui n’a besoin

douinet d’après les deux mêmes poèmes (lre édition, pp. 482, 483), etc., etc.

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