L1VR. II
1 PART. LIVR. Il CHAP. XIX,
Les chants historiques.
juif sauvé par la Vierge : De pitié tint et toutes - pleurent l.
D’autres jongleurs se consacraient plus spécialement aux « actualités », et leurs chants, par là même, avaient un caractère plus historique. La mort de saint Thomas Becket (s’il faut prendre un exemple décisif) provoqua, non seulement dans l’Angleterre, mais dans toute la chrétienté indignée, un dégagement de poésie vraiment extraordinaire. De même qu’on avait dit jadis, en parlant des présages qui annoncèrent au monde bouleversé la mort du neveu de Charlemagne : « C’est la grande douleur pour la mort de Roland », de même, et plus justement peut-être, on put s’écrier au xiie siècle, devant les manifestations de l’indignation et de la tristesse universelles : « C’est la grande douleur pour la mort de l’Archevêque 2. » Les jongleurs, qui n’étaient pas tous anticléricaux, se firent sans doute, en cette conjoncture, l’écho de l’opinion publique, et ce ne fut point un cas isolé. Il faut se les représenter un peu comme des colporteurs de nouvelles politiques, et parfois, disons le mot, comme de véritables journalistes. Ils étaient «la presse». On ne peut vraiment pas supposer qu’ils n’aient pris aucune part à la diffusion de ce libelle poétique, de ce pamphlet contre le roi d’Angleterre, qui « parut » en 1214 ; de la Complainte de Jérusalem, vers 1223; du chant sur la mort de Simon de Montfort : « Ore est ocys, la fleur de pris » , et de ces couplets enthousiastes à l’honneur des rois de France qui commençaient par ce vers fougueux : « Honni soit le roi d’Angle-
1. Gautier de Coincy, éd. Poquet, p. 282 et ss. Il existe plusieurs rédactions de ce joli conte. — 2. V. les Complaintes en l’honneur de saint Thomas de Cantorbéry, éditées par Fr. Michel, au tome III (p. 461) des Chroniques des ducs de Normandie .
terre 1 . » On ne connaîtrait pas complètement nos jongleurs, si l’on ne se les figurait pas un peu comme une manière de commis-voyageurs pour la politique, et ce n’est certes pas l’élément le moins intéressant de leur physionomie si complexe et si variée.
Jusqu’ici, nous n’avons eu affaire qu’à des chants brefs, dont l’interprétation était rapide et saccadée. C’est qu’en effet nous ne sommes pas encore arrivés au degré culminant de la hiérarchie des jongleurs, à ceux qui étaient vraiment constitués en dignité, à ceux qui chantaient les longs poèmes « de France, « de Bretaigne et de Rome la grant ». Enfin, nous y voici , et nous ferons, si vous le voulez bien, quelque halte auprès d’eux. Un d’eux exploite la légende d’Alexandre et de ses enfances : « Quand l’enfant fut « venu au palais, il descendit à pied de son palefroi, « et tout son baronnage alla au-devant de lui. Il y a « là plus de cinq cents barons qui sont tout blancs, et « plus de cinq cents autres qui sont des jouvenceaux « chevelus : « Voilà, voilà notre roi », s’écrient-ils « en le saluant; mais Alexandre s’irrite contre ces « paroles : « J’en atteste Dieu et les soes vertuz ; « celui-là ne sera pas mon ami, qui m’appellera roi. « Pourquoi m’appeler roi, quand mon doigt suffirait « à couvrir tout ce que je possède de terres 2. »
1. Sur tous ces chants historiques, y. Histoire littéraire, XXIII, pp. 384, 412-423, etc. — 2. Alexandre, rédaction en vers décasy Rabiques (Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge, I, p. 125.)=I1 convient de remarquer qu’il y eut une réaction contre les sujets de poèmes empruntés à l’antiquité, et c’est ce qu’on peut notamment constater dans ce « Récit en vers français de la première croisade fondé sur Baudri de Bourgueil » auquel P. Meyer a consacré deux articles de \&Romania (1876, p.l et 1877, p. 489) : « Or comence chanson sor autres esmerée : — Car cele de Eneas, ne cele de Lavinée, — De Troie, ne de Tliebes qui moult est renomée, — Neïs de
I PART . UVR. II.
Romans
tirés
de l’antiquité; romans de la
Table ronde et
romans
d’aventures.
1 PchI'p Uxï. D’autres jongleurs, plus nombreux ceux-là, plus recherchés et tout à fait à la mode, vulgarisent les fictions d’origine bretonne, les aventures un peu monotones de ces chevaliers errants qui vivent trop volontiers dans le commerce des fées, les amours nomades, les afféteries, les langueurs et les fadeurs de ces romans de la Table ronde qui ont un jour envahi, pour notre mal-
heur, jusqu’à nos vieilles chansons de geste l.« Ecoutez, « écoutez, disent-ils, il n’y a pas un mot de vilenie dans « tout notre poème ; ainz est contes de cortoisie , — et de « beaux moz et de plaisanz2. » C’est d’ailleurs, un peu
Aliscandre qui mult bien est rimée — Ne valent vers cestui que [fins] or vers plumbée. » (Oxford, Bodléienne, fonds Hatton 77, pages 300, 301 ; Archives de l’Orient latin, II, 1883, Documents, p. 475.) Cf. un texte encore plus important dans la chanson de Doon de Nanteuil, laquelle est du commencement du xme siècle : « Or sunt nostre mestier moût forment décliné — Et chantent d’Apoloine, et del’ biel Tenebré, — Del’ viel Antiocus, de Porus et d’Otré, — Et de Y roi Alexandre et de V preu Tholomé.» (P. Meyer, Romania, 1884, p. 18.)
1. Il n’y a rien de si clair ni de si complet en sa brièveté, ni qui soit surtout plus au courant de la science, que les pages consacrées aux Romans bretons par G. Paris en sa Littérature française au moyen âge (chap. iv, § 53 et ss.; p. 86 et ss.). Cf. dans notre première édition le chapitre intitulé : Lutte contre les romans de la Table ronde : deux écoles poétiques en présence, que nous n’avons même pas songé à reproduire en cette seconde édition, à cause de son absolue insuffisance, mais où l’on trouvera un certain nombre de textes intéressants qui constatent l’influence exercée par le cycle de la Table ronde sur nos chansons de geste elles-mêmes (pp. 338 et ss.). Il est un texte de Pierre de Blois, beaucoup moins connu et qui, plus éloquemment que tous les autres, atteste cette regrettable popularité des nouveaux romans : « De Arturo et Gaugano et Tristanno fabulosa quædam referunt histriones, quorum auditu concutiuntur ad compassionem audientium corda et usque ad lacrymas compunguntur... Qui compateris Deo, compateris et Arturo. Ideoque utrasque lacrymas pariter perdis, si non diligis Deum. » {De confessione, Patrologie de Migne, CCVII, col. 1088.) — 2. Meraugis de Portlesguez, éd. Michelant, p. 2. = Le succès de tous ces romans fut certainement considérable; et c’est ce que nous avions ailleurs essayé de mettre en lumière : « A peine introduits dans la société française, les romans de la Table-Ronde y conquirent une vogue universelle. Ils eurent pour eux, à n’en pas douter, le suffrage des femmes. Les vieux trouvères s’étaient peu souciés de l’élément féminin : de temps à autre, apparaissait en ces anciens poèmes une jeune fille ou une femme qui n’y jouait pas toujours un rôle fort glorieux. Les jeunes filles y faisaient aux jeunes hommes des avances brutales, les princesses sarrazines trahissaient pour un amant chrétien
partout, la même histoire... Artus tient sa cour à Caerléon ou ailleurs ; un chevalier inconnu se présentes oudain devant lui, jette aux hôtes du roi un audacieux défi et, durant plusieurs milliers de vers, poursuit quelque dame, souvent inconnue, de château en château, de duel en duel, de fièvre en fièvre, d’aventure en aventure. Ces aimables, ces trop aimables jongleurs de la Table ronde, ils nous ont été presque aussi funestes que les conteurs de fableaux; ils nous ont imprégnés de je ne sais quelle mauvaise mélancolie;* ils ont été jadis ce que les lakistes ont été de nos jours; ils nous ont amollis et efféminés. Et vivent nos vieux chanteurs de geste!
C’est par eux, c’est par ces chanteurs presque augustes, que nous sommes amenés à terminer cette longue nomenclature de toutes les espèces et variétés de jongleurs; mais, pour leur faire décidément la place nette, il faut, une dernière fois, déblayer le terrain. A côté des jongleurs et ménestrels, il y avait les jongleresses ou ménestrelles, dont nous n’avons pas encore parlé,
leur pays, leur famille et leur foi avec une rapidité scandaleuse ; les femmes étaient brutalement adultères. Puis, c’étaient d’éternels combats et d’éternels coups de lance qui n’avaient rien ni de varié ni de galant. La nouvelle école, celle des Romans bretons, se proposa de plaire à ceux qu’ennuyait l’antique poésie, surtout aux femmes. Les trouvères nouveaux mirent à profit tous les éléments de civilisation délicate, tous les raffinements récemment introduits dans le monde du xiie siècle. Ils connurent la nuance et pratiquèrent la galanterie. De là, leur succès. Puis, leurs Actions étaient toutes neuves : en apparence du moins, elles n’avaient jamais servi : et quelle joie que celle de lire du nouveau! Les primeurs littéraires sont avidement recherchées, surtout aux époques où elles n’abondent point. Dans les nouveaux romans, les descriptions pullulaient, et, durant les siècles qui ne sont plus primitifs, on adore les descriptions. Telles furent en partie les causes de ce succès du nouveau cycle. On se disputa dans les châteaux la joie de posséder les jongleurs qui chantaient les nouveaux romans : les vieux jongleurs furent laissés dans l’ombre, ou même tout à fait abandonnés. Ils représentaient une sorte d’ancien régime, dont l’ennui avait fait justice. » (lre éd. des Épopées, tome I, pp. 336, 337.)
Les jongleresses.
K chIp. x™‘ flui se divisaient en autant de groupes que les jongleurs eux-mêmes. Les choses ne se passent pas alors autrement que de nos jours. Dans toutes les troupes de saltimbanques, il y a des danseuses 1 qui marchent sur la tête et se trémoussent au son de la gigue ou d’autres instruments ; des sauteuses de corde ; des tomberesses qui font la culbute, des pantomimes et des joeresses de bateaux qui exécutent des tours de gobelets 2. Les musiciennes ne foisonnent guères moins, et nous rencontrons alors sur toutes les routes des « menestrelles de vielle » ou des vieller esses 3. Même, il y a de ces malheureuses qui ne craignent pas de souffler dans une trompette, et qu’on nomme des busineresses 4. Ce sont les clianteresses 5 qui sont ici le plus dignes de notre attention, et il y en a pour tous les genres, depuis la romance et la pastourelle jusqu’aux chansons de geste inclusivement. Quelle que fût, d’ailleurs, leur « spécialité », ces menestrières ne portaient pas le costume de tout le monde. Sans parler des couleurs plus ou moins voyantes de leur ajus-
1. V. parmi les miniatures du ms. de la Bibl. nat. lat. 14284 (f° 6 r°, 9 v°, 58 v°) des jongleresses qui dansent, et d’autres (f° 63 r°) qui jouent leur rôle dans une pantomime. Cf. le chapiteau de Saint- Georges de Boscherville au xne siècle, où l’on voit une jongleresse
marchant sur la tête, etc. (Schultz, 1. c. lre éd., p. 430.) — 2. Don à une « joeresse de bateaux » ( Mahaut , comtesse d’Artois', p. 111). —
3. Rémission pour Jehanne de Crotot, menestrelle de vielle, accusée d’avoir ensorcelé et envoûté Pierre Coquel , clerc du bailli d’Amiens. (Arch. nat., Trésor des Chartes, JJ, 68, n° 287, f° 444 r°. — Acte de septembre 1347.) La dite Jeanne est aussi appelée vileresse. — Cf., dans le ms. de la Bibl. nat. 14284, précédemment cité, les miniatures représentant des jongleresses jouant de la vielle. (f° 5 v°; 34 r°, etc.) — 4. « Tubicina, busineresse. » Catholicon, cité dans le Glossaire de F. Godefroy. — 5. « A deus chanteresses de Paris qui avoient chanté devant Monseigneur... » — « A une menestrière qui avoit chanté devant Monseigneur...» — « A plusieurs chanteresses de Paris, » etc...« A plusieurs chanteurs et chanteresses , » etc., etc. (Mandements des ducs de Bourgogne, des 19 déc. 1375; 6 mai 1377; 13 déc. 1378 : Archives de la Côte-d’Or, B, 1445, f° 93 r°; 1451, f° 88 v°; 1454, f° 80 r° et 82 v°.)
tement, elles posaient sur leur tête une sorte de 1 PAC“T;PU™; 11 bourrelet et laissaient flotter leurs cheveux sur leurs épaules l. Les vielleresses pendaient leurs vielles à leur cou, et les chanteuses elles-mêmes ne se refusaient pas d’ajouter à leur toilette des clochettes ou des grelots. Ajoutez à cela des noms charmants comme Aiglentine 2 et Gracieuse 3, et représentez-vous au naturel ces pauvres créatures qui se traînaient sur tous les chemins et ne mangeaient pas tous les jours.
Tout ce monde étrange dansait, sautait, musiquait, chantait et dormait pêle-mêle. On peut deviner leurs mœurs, et l’Eglise ne leur a pas, à travers les siècles, ménagé ses condamnations, ni ses anathèmes. Hincmar, en un texte qui a été reproduit vingt fois, interdit à ses prêtres les rires grossiers, les chants frivoles et, en particulier, les turpia joca eum urso et tornatrid bus 4. Gautier d’Orléans fait à son clergé, sous une forme à peine différente, une recommandation analogue : « Si des prêtres, dit-il, sont invités à un repas d’anniversaire, qu’ils restent toujours purs et sobres; qu’ils se défendent des conversations effrontées et se mettent en garde contre les rusticæ cantilenæ. Mais, surtout, qu’ils ne permettent pas aux danseuses de se
1. V. le ms. de la Bibl.nat. lat. 14284, aux pages citées plus haut (p. 96, note 1), et le ms. allemand de la même Bibliothèque 32, f° 312, r°, etc. Cf. le passage suivant du joli Roman de Galerent , (éd. Boucherie, Montpellier, 1888, pp. 180, 181) : « Ainçoys que voisent au mosfcier, — Vouldra servir de son mestier — Fresne, car faire li convient... — Sa harpe prent à une main — Que Rose lues li a rendue. — Fresne à son cou l’a pendue. — S’a l’oreillier à son pis mis... — Fresne qui de chanter se peine — Les doiz en la harpe pourmaine. — Si va herpant tant doulcement — Que li menestrel erraument — Mettent leur instrument derrière. » Il s’agit ici d’un travestissement en jongleresse. —
2. « A Aiglantine la menesterelle et à sa compagne qui ont chanté
davant Monseigneur... » (Mandement du duc de Bourgogne, du 31 mai 1376. Archives de la Côte-d’Or, B. 1451, f° 71, r° et v°.) — 3. « A Gra¬
cieuse d’Espaigne, menesterelle de la Reyne »... (Compte de 1409, cité par F. Godefroy.) — 4. Hincmar, in Capitulis ad presbyteros diocesis suæ, anno 852; cap. xiv. (Labbe, Concilia , VIII, p. 571.)
livrer devant eux à leurs exercices honteux, à la façon de la fdle d’Hérodiade J. » Les sermonnaires ne sont pas moins sévères, et ceux du xmc siècle, notamment, donnent à leur sévérité la forme saisissante de l’anecdote ou de la comparaison. On en peut dire autant pour les compilateurs de ces « Recueils d’exemples » qui servaient aux prédicateurs : « De même, dit l’un d’eux, que l’oiseleur se sert d’un oiseau apprivoisé pour attirer les autres oiseaux par ses battements d’ailes et par ses chants ; de même le Diable se sert des jongleresses, et en particulier de celles qui savent des chansons, pour attirer les autres âmes et pour les perdre 1 2. » C’est contre les chanteuses, en effet, encore plus que contre les écuyères (car vous ne doutez pas qu’il n’y eût alors des écuyères) 3, c’est, dis-je, contre les chanteuses que les prédicateurs se montrent fort légitimement le plus irrités : « Les cantatrices, disent-ils, sont vraiment les chapelaines du Diable. Elles portent des clochettes, sicut vacca ejus , quant cura audit, scit se non amisisse vaccam suam 4. » Tout cela, sans
1. « Walterii Aurelianensis capitula, cap. xvn : « Si quando autem in cujuslibet anniversario ad prandium presbyteri invitantur, cum omni pudicitia et sobrietate a procaci loquacitate et rusticis cantilenis caveant. Nec saltatrices in modum tiliæ Herodiadis coram se turpes facere ludos permittant. » (Labbe. Concilia, NUI, col. 640.) Gautier était évêque d’Orléans dans la seconde moitié du ixe siècle. —
2. Bibl. natJ lat. 16515, xnie siècle : « Item, sicut auceps ponit in
laqueo vel rethe aviculam unam doctam quæ volitando alas quasi libéra extendat et cantet : sic Dyabolus aliquam joculatricem quæ
sciât cantiones ad choreas adducit, ut alias secum trahat » (f° 204, v°). — 3. « Intravit quædam mulier, ornata liistrionali habitu, equum bonum insidens histrionaliter phaleratum, quæ mensas more histrionum circuivit, et tandem ad regis mensam per gradus ascendit, et quamdam litteram coram rege posuit, et, retracto fræno, salutatis ubique discumbentibus, prout venerat, inde recessit. » (Thomas Walsingham, xve siècle : Historia brevis , dans les Anglica, de Camden, 1603, p. 109; cité par Percy : An essay on the cmcient english minstrels, en tête des Relies of ancient english poetry, London, 1777, t. I, p. lxx.) — 4. « Cantatrix capellana est Dyaboli. » (Bibl. nat. lat. 16551.)
doute, était peu fin, et à l’emporte pièce, mais laissait 1 p^;uxv*; " son empreinte. Les auditeurs des sermonnaires se — laissèrent plus d’une fois convaincre par ces rudes et pittoresques admonestations, et l’on vit les rois eux-mêmes fulminer contre les jongleresses des ordonnances que l’on trouverait naïves aujourd’hui, et qui étaient alors nécessaires et sages1. Au reste, il est des textes plus importants encore et tout à fait décisifs : ce sont les Pénitentiels. Dans ces œuvres de casuistique, on traite, entre autres problèmes plus ou moins épineux, la question de savoir si la femme est strictement tenue à suivre son mari, lorsque celui-ci se propose de voyager en des pays très éloignés : il va sans dire que nos casuistes, fort bien inspirés, n’hésitent pas à se prononcer pour l’affirmative. Mais tout aussitôt ils se posent à eux-mêmes une objection : « Et les femmes des jongleurs, qu’en faites-vous? Sont-elles, oui ou non, forcées de suivre leurs maris sur tous les chemins, dans les tavernes, dans les maisons de jeu, partout? » La réponse est des plus catégoriques :
« Non, elles ne sont pas forcées de suivre leurs maris dans une vie aussi déshonnête et honteuse :
Si velit uxor ilia honeste vivere et vir inhoneste, non tenetur eum sequi 2. » Pour qui connaît le
1. Tel fut Jacme Ier, le Conquérant, qui, dans son Ordonnance de 1234, défendit aux dames nobles «de partager leur table ou leur lit avec une jongleresse et de lui donner un baiser ». (Ch. de Tourtoulon, Jacme 7er, le Conquérant , 2e partie, p. 159.) — 2. Le texte mérite d’être cité in extenso : « Item solet quæri in plurimis casibus utrum mulier teneatur sequi virum suum in remotas regiones... Si igitur joculator vel hystrio liabuerit uxorem et [præjceperit eam esse vagam et cum eo sequi aléas et tabernas; si ipsa tenetur eum sequi, quia forte habetres suas et familiares et parentes, et sufïicit igitur ad victum de artiflcio manuum suarum,et timet igiturimminereturpitudinemin vagoitinere; rursus autem formidat virum suum fornicaturum si ipsa eum non sequatur; — ad hoc, quod nullatenus tenetur sequi virum suum ad
1 pÎhIp Uxlx‘ Pr^x ^ue l’Eglise attache atout ce qui peut compro-
- - mettre l’unité dans le mariage, une telle décision est
capitale , et ce n’est pas nous qui condamnerons l’Église.
Voici donc les jongleresses jugées et bien jugées, et, d’autre part, nous laissons aux jongleurs euxmêmes le soin de flétrir comme il convient les « faux ménestrels » qui gâtaient le métier et leur faisaient parfois une concurrence redoutable *. Ces faus menestriers ne méritent pas de constituer une espèce, un groupe à part. Nous les abandonnons à leur sort.
Il ne reste donc plus devant nous que les
chanteurs de geste qui doivent être considérés comme le degré supérieur , le sommet de notre
longue ascension. En voici un qui précisément,
vitarn turpem et inhonestam; unde, si velit honeste vivere et vir inhoneste et circuire vicos et villas, non tenetur eum sequi. » (De Pœnitentia , Bibl. nat. lat. 16419, f° 93.)
1. Les plaintes contre les faus menestriers abondent dans nos textes : « Si doi amer lesmenestreus — Qui aiment honnour et franchise; — En ceus est courtoisie asise; — Les faux menestreus doi fuir. » {Dit de la lampe, cité par H. Lavoix, 1. c. pp. 372, 373.) Ces « faus menestreus » étaient probablement les saltimbanques, les joueurs de gobelets, les tdboureurs dont nous avons parlé, et peut-être aussi les anciens goliardi et les diseurs de grosses farces. En Angleterre, il y eut une vraie crise dans la vie de la jonglerie. Des ouvriers et des paysans, voyant combien ce commerce était lucratif, s’improvisèrent ménestrels, voire ménestrels du Roi et portant sa « livrée ». Les vrais jongleurs se plaignirent et le Roi accueillit leurs plaintes. C’était sous Edouard IV, en 1469 : « Ministrallorum nostrorum accepimus qualiter nonnulli, rudes agricolæ et artifices diversarum misterarum regni nostri Angliæ, fînxerunt se fore ministrallos, quorum aliqui liberatam nostram, eis minime datam, portarent;seipsos etiam fingentes esse ministrallos nostros proprios, cujus quidem liberatæ ac dictæ artis sive occupationis ministrallorum colore, in diversis partibus regni nostri prædicti, grandes pecuniarum exactiones de ligeis nostris deceptive colligunt, etc., etc. » (Rymer, t. II, p. 642; cité dans l’édition Didot de du Cange, au mot Ministelli , t. IV, p. 414.)
en ce moment, commence un chant nouveau. Écou- 1 PART- UVR* ,r'
tons :
Anqui orrés assaut et mult ruiste meslée Et canchon mult saintisme, tele ne fu cantée,
Si com la sainte Vile fut prisé et conquestée Ou li char Damledeu fu plaiée et navrée,
Et mise ens el1 sépulcre et cochîe et posée,
Et d’iluec au tiers jor si fu resuscitée.
Moult puet cil estre liés qui, par bone pensée,
Va baisier le Sépulcre outre la mer salée 1 !
Voilà ce que chantaient les jongleurs de geste, et s’il y a dans l’épopée des autres peuples des poèmes dont la forme soit plus achevée, il n’en est pas dont le souffle soit plus puissant et la donnée plus haute.
Et ceux qui chantaient de tels vers ne sont certes pas inférieurs aux rapsodes qui, sous le beau ciel bleu de la Grèce, faisaient retentir les chants immortels du grand Homère.