‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 129 sur 217 · CHAI*. II. J- I I T · texte numérisé non relu

CHAI*. II. J- I I T

- et je me demande seulement si nos poétaillons en

comprenaient vraiment la très belle et très haute portée.

ii en est de même Même emploi, même abus de ces singulières for- « négation mules que nos pères aimaient à emplover pour don-

expletive »j •

ner plus de force à leurs négations et à leurs jugements, et c’est vraiment à toutes les pages de nos derniers romans qu’on rencontre ces antiques « clichés », quelquefois assez drôles : « Vous ne valez pas un ail pelé 1 ; une feuille de mente 2, un poirel 3, la monte d’un bouton ou d’un dé 4 », etc., etc., etc. J’en passe, et des meilleurs.

et de toutes les C’est, à vrai dire, tout le vocabulaire ancien qui est

lormules épiques 77 u .

xn» et xï siècles. reslé dans nouveau. On pourrait croire que les auteurs de nos dernières chansons conservaient, dans autant de petits casiers spéciaux, toutes les phrases de leurs devanciers et qu’ils étendaient sans cesse la main vers ces précieux casiers pour y puiser sans cesse les mêmes lignes toutes faites. Écoutez plutôt5. Veulent-ils affirmer la vérité de leurs dires, ils s’écrient comme autrefois : « Seigneur, c’est vérité ; de ce ne doubtez ja 6 », ou encore : « 11 est bien vérité, si com dit li escrips 7 », ou : « Ce dit l’auctoritez », ou enfin «La matière nous dit 8 ». Ont-ils peur d’être trop verbeux : « Seigneur, que vous iroie alongant la chanson? 9 » Veulent-ils attirer plus vivement l’attention de leur auditoire, ils ont recours à cet éternel Là veïssiez 10, ou à des commencements de couplets vigoureux et entraînants, tels que : « Fu grande la bataille

1. Cuvelier, v. 19635, etc. Cf., dans Bauduin de Sebourc, (I, v. 13-16) une sans pelée. — 2. Bauduin de Sebourc, etc. — 3. Cuvelier, I,p. 154. — 4. Ibid., v. 1815, 3166, 12826, etc. — 5. Ibid., v. 11415, etc. — 6. Ibid., v. 19639, etc. — 7. Ibid., v. 14355, etc.— 8. Ibid., v. 18725, etc.— 9. Ibid., v. 12692, etc. — 10. Ibid., v. 21565, etc.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

et fîère la mellée », ou « Horible fu l’assaut, si dura longuement. 1 » On croirait lire Antioche ou Ogier , et c’est la Chronique de Duguesclin qu’on a sous les yeux. Nil novum.

Ils n’ont rien rajeuni, ces prétendus rajeunisseurs du xivc siècle, et n’ont été, à vrai dire, que des imitateurs serviles. Ils ne se sont pas bornés à saupoudrer leurs romans de petites formules à la mode antique : ils ont été plus loin, et ont imité « en grand ». Les débuts de leurs poèmes sont les mêmes que ceux du temps de Philippe-Auguste. Mêmes appels au silence : « Seigneur, or faites pais pour Dieu le tout puissant 2 » ; même prière pour les auditeurs de la chanson : « Que nostre sire Dieux qui de l’eaue fist vin — Le jour qu’à noces fust de saint Archetreclin

— Vous veille tous garder et donner bonne fin 2 » ; même attestation (quelque peu impudente) de l’origine latine et cléricale du roman : « A Saint-Amant, à Bruges, en la liberarie — En sont li fait escript 4 » ; ou encore : « Tout droit à Saint-Denis, ens ou maistre moustier — En librarie, là où est mis le psaultier,

- — Illec est un cronique du dannois Ogier. 5 » Dans tout le cours de nos poèmes, l’imitation est aussi visible, la copie aussi étroite. Ces « recommencements » que nous avons signalés plus haut et qui permettaient peut-être au jongleur de débuter où il voulait, ces sempiternels recommencements, nous les trouvons

1. Cuvelier, v. 4618; 21, 228, etc., etc.— 2. Florence de Rome , citée dans Y Histoire littéraire, XXVI, 336. L’auteur continue ainsi : « Que Jhesus qui nasqui pour nous en Bethleant — Nous veulle au jugement faire à l’ame garant. — Je vous dirai tel chose par le mien enssiant

— Dont li vier seront noble et li fait avenant. » Cf. Bauduin de Sebourc, I, pp. 1-3. — 3. Cuvelier, v. 1-4. Il ajoute : « Or me veilliez oïr, chevalier et meschin, — Bourgoises et bourgois, prestres, clercs, Jacobin, etc. » — 4. Bauduin de Sebourc, I, p. 123. — 5. Oqier le Danois, Brit. Mus., Royal, 15 E VI, f° 86 v°.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

I PART. UVR. III.

La charpente même

des anciennes chansons est conservée dans les nouvelles.

cent fois répétés en des œuvres qu’on ne chantait peut-être plus et qu’on se contentait de lire. Le bon Cuvelier s’arrête à tout moment pour nous dire fort gravement : « Or escoutez, seigneur, pour Dieu du Paradis 1 » ; ou encore : « Or commence chançon de noble sentement 2 ». L’auteur de Bauduin de Sebourc, qui n’est pas un sot, ne s’interrompt pas moins souvent et profite volontiers de l’occasion pour faire valoir ses petits talents : « Se je vous ai dit boin, je vous dirai meliour 3. » Cet homme du Nord est quelque peu gascon.

En réalité, toute la charpente de nos vieilles chansons est conservée dans les nouvelles. Ces pauses au milieu du récit, qui ont permis aux éditeurs modernes de partager un roman en plusieurs chants, on les peut aisément constater dans toute cette famille de poèmes dont Bauduin de Sebourc est le type 4, et il en est de même pour ces annonces, vraiment classiques, des événements qui doivent être racontés dans la suite de la chanson. Ces annonces deviennent même de plus

1. Cuvelier, v. 2088, etc. — 2. Ibid., v. 206 et ss. — 3. Bauduin de Sebourc ; II, p. 128. — 4. Les « recommencements » abondent en effet dans Bauduin , et c’est parfois ce qui a déterminé l’éditeur à adopter sa division en Chants, qu’il a du reste si mal comprise. Voy., par exemple, le commencement du Chant XI : « Seignour, or faites pais, pour Diex et pour son non ; — Si vous recorderai une bonne chanson, etc. » (I, [,p. 307). Et ailleurs : « Seignour, or entendés, pour Dieu lé creatour, — Chanson très gratieuse, pleine de noble atour » (II, p. 128), etc., etc. — Dans tous les autres romans de la même période, on constate à toutes les pages le même goût pour les pauses et les recommencements : « Or commenche chanchon bien forte et devisée — Et matere royal bien faitte et bien rimée » ( Enfances Garin, Bibl. Nat. fr. 1460, f°6 v°), etc., etc. = C’est peut-être dans la Chronique de Duguesclin qu’on en trouve le plus : « Or commenche chançon où de beaux mos y a » (v. 14300). « Seigneur, or escoutez, chevalier et baron, — Et je vous chanterai une bonne chançon; — De Bertran du Guesclin \ous ferai mencion » (v. 7977 et ss.). « Seigneur, or escoutez, franche gent honnerée,— Une bonne chançon de bien enluminée » (v. 4252 et ss.). « Seigneurs, or faites paix, laissiez la noise ester » (v. 13367). « Seignour, or entendés, li petit et li grant » (v. 8978), etc., etc.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

en plus nombreuses, de plus en plus développées \ et 1 il faut bien avouer, comme nous l’avons déjà remar- qué, que ces résumés anticipés font singulièrement tort à l’intérêt d’un roman. On connaît trop vite la fin de l’histoire.

Les rimeurs médiocres qui ont accéléré parmi nous la décadence de notre épopée ne se sont pas contentés de tant d’emprunts plus ou moins intelligents et heureux. Il y avait dans notre vieille épopée certains « morceaux » qui offraient partout la même physionomie, le même type : tels étaient les songes 2 , dont on a tant abusé ; les portraits (de jeunes filles 3, de chevaliers... ou de chevaux 4), et surtout les prières 5. Nos décadents ont reproduit avec complaisance, non seulement l’esprit, mais la lettre, de ces petites pièces épiques, et c’est ainsi que les prières de leurs héros se terminent, comme au xnc siècle, par l’antique si com c’est voirs \ par ce cri de foi qui était à l’origine si naïf et si profond, et qui tend désormais à dégénérer en une formule sans originalité et sans vigueur.

Ce ne sont, partout, qu’imitations ou copies de nos anciens romans. 11 y a en a, d’ailleurs, qui sont plus serviles les unes que les autres, et l’on borne souvent ses emprunts à certains traits légendaires. Tel est, dans le Galien , le célèbre miracle des épines qui, sur

1. Voy. Galiens li restorés, p, 12, vers 44-46; Bauduin de Sebourc, I, p. 123; II, pp. 154, 155, etc; Chronique de Buguesclin, v. 2068 et ss.; v. 15212 et ss., etc. = Il arrive plus d’une fois que, dans les derniers vers d’un roman, on annonce un autre poème. Tel est le cas de Tristan de Nanteuil , etc. — 2. Bauduin de Sebourc , I, p. 154. — 3. Charles le Chauve, cité dans Y Histoire littéraire, XXVI, p. 115 : « S’a la bouche petite et fourchelé menton ; — Li œil li sont ou chief aussi vairs que faucon. — S’a cheviaus reluisans que panne de paon, » etc. — Cf. surtout le Bastart de Buillon ( Histoire littéraire, XXV, p. 600) et Brun de la Montaigne, v. 1946. — 4. Chronique de Bertrand Buguesclin, v. 14694 et ss. — 5. Bauduin de Sebourc , II, 129; Chronique de Bertrand Buguesclin, v. 8763 et ss, — 6. Bauduin de Sebourc , II, p. 130, etc.

On y retrouve les mêmes tableaux et les mêmes épisodes plus ou moins défigurés.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

i part. uyr. ni. ie champ de bataille épique de Roncevaux, croissent

CHAI>. 11. 1 7

- - - — soudain sur les corps inanimés de tous les Sarrazins,

tandis que des « arbroisels de coudre » sortent en même temps des corps de nos chrétiens et les font aisément reconnaître h Tel est, dans le même poème, le vieux conte, presque universel, du fuyard qui, pour dépister la poursuite, ferre son cheval à l’envers 1 2. Tel est le vieux mot, attribué à tant d’époques et à tant de personnages différents et dont le bon Cuvelier fait honneur à Le Bègue de Villaine : « S’il y avait encore des Charlemagnes, il y aurait encore des Rolands 3 ». Telle est la fiction, tant rebattue, du traître qui devient amoureux de la Reine 4 * 6 ; telle, enfin, l’histoire banale de l’enfant royal qui est abandonné dans un bois où il est élevé par les soins de quelque forestier charitable % sans parler de l’éternel racontar de cette fatale partie d’échecs qui aboutit à un meurtre G ; ni de ces descriptions de châteaux « enchantés » dont la porte est gardée par deux hommes de cuivre ou d’or, armés de fléaux mortels7; ni, plus tard, de cette jolie scène des Fées qui descendent lumineusement près des berceaux des nouveaux-nés et leur font des dons merveilleux 8. Voilà qui se retrouve dans les

1. Galiens, éd. Stengel, p. 246. — 2. Ibid., p. 142. — 3. Tout ce passage

est assez beau, et le poète y donne d’abord la parole à Charles V : « Ahy !

noble royaume, quant reviendras-tu sus? — Ahy! noble fleur de lys, yrès vous toute jus? — Ahy! douze per de France, qu’estes vous deve¬

nus, — Rolant et Olivier et Ogier li membrus? — « Sire, ce dist le Begue de Villainnes vestus, — Se le roy Charlemaine estoit ci ravestus, — Rolant et Olivier seroient tost venus » (I, p. 128). — 4. Voy. le début de Bauduin de Sebourc (I, p. 4), où le traître Gaufroi devient ainsi amoureux de la reine Rose, etc. — 5. Charles le Chauve, Histoire

littéraire, XXVI, p. 101; Tristan de Nanteuü , ibid., pp. 238, 239. —

6. Galiens, éd. Stengel, p. 28 et ss.; Charles le Chauve, Histoire litté¬

raire, XXVI, p. 103; li Bastars de Buillon, éd. Scheler, v. 3851 et ss.

— 7. Charles le Chauve, 1. c., p. 107, et Bastart de Buillon, 1. c., v. 3607. — 8. La scène des dons se lit à la fois dans l'une des plus récentes versions d 'Ogier le Danois (Bibl. de l’Arsenal, 2985, f° 3) et

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

gination de leurs auteurs. Ce n’est pas de la poésie : c’est du décalque.

On est, d’ailleurs, allé beaucoup plus loin. Cet incomparable épisode de Girart de Roussillon , ce vieux duc suzerain obligé de se faire valet de charbonniers et ployant vaillamment ses épaules presque royales sous le poids ignoble des sacs de charbon, nous le voyons reparaître dans Bauduin de Sebourc, mais singulièrement défiguré et amoindri \ Vous connaissez le cor magique d’Oberon, et vous n’êtes pas sans avoir savouré cette charmante histoire d’Huon de Bordeaux et du petit nain sauvage? Le très médiocre auteur de Charles le Chauve est parvenu à gâter cette délicate féerie du xn° siècle, qui devait tenter un jour le génie de Weber 2. Vous ne goûtez guère moins le joli roman des Enfances Vivien ; vous aimez à comparer les aventures de leur jeune héros avec celles d’Hervis de Metz, qui leur ressemblent un peu trop ; vous vous plaisez enfin à accompagner, dans leurs voyages, ces fils de chevaliers qui sont condamnés à des métiers roturiers et qui rongent si gentiment leur frein. Bref, vous n’avez plus en tête qu’un souci littéraire : « Est-ce Hervis qui a précédé Vivien ? Est-ce Vivien qui a inspiré Hervis? » Le plat rimeur de Florent et Octavian ne s’est pas préoccupé du problème et a copié les deux 3. 11 est vrai que l’auteur d 'Hugues Capet s’était rendu avant lui coupable

dans le roman de Brun de la Montaigne publié par Paul Meyer, (p. 32 et ss., vers 911 et ss.) La seule différence entre ces deux récits, c’est que dans le dernier roman il y a « une fée Carabosse ».

1. Bauduin de Sebourc, I, p. 201 : « La pierre porteroie... — J’apprenderai labeur; je sui grans et furnis. — S 'uns autres a cinc sols, j’en gaignerai bien sis », etc. — 2. Charles le Chauve, 1. c., p. 106. — 3. Florent et Octavian , analysé dans Y Histoire littéraire , t. XXVI, p. 307*

458 LES DERNIERS ROMANS EN VERS

I PART. I.1VR. III. de la même imitation ; mais celui-là, du moins, est

- — ~Ar’-11, — un homme d’esprit et qui se fait pardonner ses vols \ Il est très certain, pour en finir, que le moyen âge n’a pas eu, sur le plagiat et sur l’imitation, nos idées et nos scrupules modernes, et qu’on estimait alors fort légitime de prendre son bien où on le trouvait 2. Nous sommes en mesure d’en fournir, dès le xmc siècle 3, des preuves irrécusables et presques scandaleuses. Le « préjugé » a duré jusqu’au xviic siècle... inclusivement. Plus tard, peut-être.

Les exemples précédents pourraient être multipliés à l’infini. « Le xivc siècle a copié, copié, copié. » Une telle conclusion n’est justifiée que par trop de preuves.

« Mais enfin ces copistes à outrance n’ont-ils rien qui les distingue de leurs devanciers et de leurs modèles? » Il est temps de répondre à cette question et, après avoir signalé tous leurs emprunts, de déterminer enfin

1. Hugues Gapet, éd. du marquis de La Grange, v. 129 et ss. Le morceau est charmant. — 2. Les aventures de Doraine, reine de Hongrie, rappellent singulièrement celles de Beatrix, mère du Chevalier au cygne, et celles de Rose, mère de Bauduin de Sebourc (Histoire littéraire, XXVI,p. 101); les Enfances Garin ne sont qu’une plate imitation de Berte aus gr ans pies (v. plus loin, IV, 107); Tristan de Nanteuil est une sorte de Robinson qui ressemble de très près à Doon de Mayence ( Histoire littéraire, XXV, pp. 236, 237); l’épisode de la rose qui, dans le Eastart de Buillon (éd. Scheler, v. 3651 et ss.) « doit être cueillie par le meilleur chevalier, » est une imitation trop visible de Lancelot du Lac; le Bâtard de Bouillon se passionne pour la paienne Ludie qu’il n’a jamais vue, comme Guillaume d’Orange s’était naguère passionné pour la belle Orable. Etc., etc. — 3. L’exemple le plus curieux de ces plagiats est peut-être celui que nous avons relevé dans Girbert de Metz et dans Ogier le Danois, et qui n’a encore été, croyons-nous, signalé par personne :

Ogier, éd. Barrois, (vers 6695 et ss.) Girbert, Bibl. nat. fr. 19160, f° 237 v®.

Puis a mandé l’engigneor Mabrin : Fromont manda l’engigneor Mauri :

Cil fu conpains Constant, d’outremarin... Cil fu conpans Coûtant d’outre le Rin

Plus sot de fust que nus clers de latins Plus sout de fut que nuns elers de latin

Sos ciel n’a tor ne castel si garni El’ mont n’a tor ne chastel signori

Rccet ne valée ne mote ne plaiseïs, Recet ne ville, mote ne plaseïs

Se il i puet converser quinze dis, Se il i puet converseir quinze dis,

Qu’il ne l’ait ars et abatu et pris; etc., etc. Que ne l’ait ars ou abatu ou prins, etc., etc.

L’un des deux poètes a effrontément copié l’autre.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

quelle est leur véritable originalité; quels sont les signes extérieurs, et surtout les qualités et les défauts (dans la forme comme dans le fond) auxquels on peut aisément reconnaître chacune de leurs œuvres, et grâce auxquels il ne sera jamais permis de confondre un poème écrit sous le règne de Philippe le Bel avec une chanson du temps de Louis YII.

Est-ce par modestie, tout d’abord, que les auteurs de nos dernières chansons ne se sont pas nommés? Ce qui est incontestable, c’est que la plupart de ces poèmes sont anonymes. Ce piteux Girard d’Amiens, dont nous parlions plus haut, et qui avait, semble-t-il, assez bonne opinion de sa petite personne, n’a pas été fâché de nous faire connaître son nom qui méritait l’oubli1. Le bon Cuvelier a signé son Duguesclin, qui est une œuvre honnête et sincèrement épique 2. Mais c’est à peu près tout, et c’est peu 3. Nous ne regrettons guère, il est vrai, d’ignorer le nom des pauvres hères qui ont rimé Ciperis ou Tristan de Nanteuil ; mais il ne nous aurait pas déplu de savoir comment s’appelait cet homme d’esprit, ce sceptique, ce frondeur qui a fait de son Bauduïn de Sebourc un pamphlet si mordant contre les hommes et les choses de son temps. Au reste, cette anonymie de nos derniers poèmes s’expli-

1. Y. plus haut, p. 422. — 2. « Cilz qui le mist en rime fust Cuveliers nommez » (I,p. 4, v. 21). — 3. On est forcé de s’en tenir aux propositions suivantes : « Le Bastart de Buillon est du même auteur que Bauduin de Sebourc. = Le « Brianchon » dont il est question à la fin de Ciperis n’est qu’un scribe comme le prouve ce vers : «Et celui qui l’escript, c’om nomme Brianchon » ( Histoire littéraire, XXVI, p. 38). = C’est sans aucun fondement que ce même Ciperis a été attribué à Huon de Villeneuve. = Il est probable que Florence de Rome et Florent et Octavian sont l’œuvre du même poète ; = L’auteur du Girart de Roussillon en alexandrins était bourguignon, tandis que la plupart de nos autres poètes sont wallons ou picards. »

i PAÜT. L1VR. III.

CHAP. n.

La plupart de nos derniers romans

sont anonymes.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

i part. livr. iu. que assez facilement. Ces œuvres sans éclat étaient

- exploitées par de vulgaires entrepreneurs qui n’avaient

rien à gagner, en divulguant les noms obscurs des auteurs à leurs gages.

Manuscrits où Une étude raisonnée sur les manuscrits où nos der-

ils sont conservés.

niers poèmes nous ont été conservés ne nous fournirait aucun élément de critique qui mérite d’être mentionné. Il va sans dire que les manuscrits de jongleurs n’ont presque plus de raison d’être. Ces jolis petits manuscrits que les ménestrels errants portaient toujours avec eux près de l’étui où dormaient leurs vieilles, ils n’auraient pas été de taille à supporter le poids de vingt ou trente mille vers, qu’on lisait sans doute plus souvent qu’on ne les chantait. Nous ne possédons guère, à partir du xivc siècle, que de gros manuscrits dont les proportions correspondent à celles de nos grands in-quarto. Il en est de deux sortes. Les uns sont des manuscrits de collection, riches, éclatants, superbes. Les princes, les nobles, les riches bourgeois, se piquaient sans doute d’en posséder quelques-uns dans leurs librairies , et il est presque superflu d’ajouter que la maison de Bourgogne sut se distinguer, entre toutes les autres, par la générosité de son luxe et la délicatesse de son goût. Elle domine artistiquement toute son époque. Mais il est d’autres manuscrits de nos romans, qui n’ont au contraire rien de luxueux et ne sont à vrai dire que des volumes de pacotille. J’estime qu’aucun noble, qu’aucun bourgeois même n’aurait daigné les accueillir dans ses armoires , et ce sont le plus souvent , à mon sens, les manuscrits où les jongleurs apprenaient et lisaient leurs longs, leurs trop longs poè-

J, ES DERNIERS ROMANS EN VERS

mes \ Le Charlemaqne de Girart d’Amiens 1 2 3 et le « part. uv*. m. Charles le Chauve peuvent encore passer pour des — manuscrits de collection, mais que dire des piètres bouquins où sont conservés les remaniements d 'Huon de Bordeaux 4 et de Jourdain de Blaives v°? Décadence.

11 n’y a rien à dire au sujet de la langue de ces Leur langue nouvelles œuvres, si ce n’est que nos pauvres poètes leur rythmique, ont dû se servir de la langue de leur temps, qui est absolument insupportable et dont ils n’ont certes pas relevé l’abaissement. Langue qui n’a ni syntaxe solide, ni vigueur, ni nerf. Flasque, longue, traînarde, criblée d’incidentes et qui ne nous paraît jamais indigne de la critique un peu réaliste qu’on fera un jour du style de Monstrelet.

Que la versification s’en ressente, il n’en saurait être autrement, et jamais, en effet, versification plus pesante, plus enchevêtrée, plus monotone, n’a lassé l’oreille humaine.

Nos romans des xivc et xvc siècles nous offrent presque tous ces longs couplets rimés en alexandrins, qui désespèrent parfois la patience la plus héroïque, et il y avait, au reste, un certain temps que notre beau décasyllabe primitif, si rapide et si léger, avait cessé d’être en usage. Il y a cependant à signaler ici

1. Les deux manuscrits, déjà cités plus haut (p. 450), qui renferment les deux versions de Lion de Bourges peuvent passer pour les types de ces deux familles de manuscrits. L’un d’eux, du xve siècle (qui nous

offre la rédaction en alexandrins), est un manuscrit en papier, d’une méchante écriture cursive, médiocre et laid. L’autre, au contraire, du xvie siècle (où nous trouvons la version en octosyllabes), est un splendide manuscrit en velin, d’une belle écriture minuscule, avec de grandes miniatures qui occupent le quart de la page, des rubriques en vermillon et des lettrines dorées. — 2. Bibl. Nat. fr. 778 (xive siècle). —

3. Y. Histoire littéraire, XXVI, 125. — 4. Bibl. Nat. fr. 1451 (xve siècle).

— 5. Bibl. de l’Arsenal, 3144 (xve siècle).

462 LES DERNIERS ROMANS EN VERS

m- quelques exceptions à la règle générale, et il importe - de les connaître. La seconde version de Lion de Bourges est en octosyllabes, et ce rythme facile et aimable convient bien à ce roman d’aventures ; Girart de Roussillon est en rimes plates, et, enfin, les couplets de Jourdain de Blaires se terminent par le fameux petit vers de six syllabes, dont on pouvait déjà constater la présence dans la rude et belle version du xiic siècle. C’est peut-être la seule œuvre de la décadence qui présente encore cet accident de versification \

Pour en revenir à l’alexandrin, il n’a pas conservé, dans nos méchantes tirades du xivc siècle, cette belle majesté de l’antique dodécasyllabe, un peu lourd sans doute, mais vraiment épique. On l’a brisé, on l’a « décésuré », si j’osais parler de la sorte, etl’on est arrivé, plus d’une fois, à des vers comme les suivants, que signeraient seulement les décadistes de nos jours : « La jeune dame qui — fut famé au chevalier » et « Par destinée qui — fust à aus otroïe 2 ». Rien ne semble plus contraire aux lois les plus élémen taires de la rythmique française ; mais que dire des entraves ridicules qu’on a essayé de faire subir à ce même vers, et de ce Girart d’Amiens qui, suivant l’exemple désastreux d’Adenet, s’impose la loi bête de rimer une laisse en ente après un couplet en ent , et ainsi de suite? Une belle liberté qu’on laissait alors aux poètes et dont on n’aurait jamais dû les sevrer, c’est celle qui leur donnait le droit de placer une syllabe atone à la fin du premier hémistiche du décasyllabe ou de l’alexandrin, alors même que le second hémistiche commençait par une consonne : « Tère de France, milt estes dulz païs » ;

1. On le peut constater également dans la Geste de Liège , qui n’est pas un roman proprement dit. — 2. Brun de la Montaigne, vers 35 et 40.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 463

« Deus i chantai la messe, si firent li apostle ». Nous ne jouissons aujourd’hui de cette excellente liberté qu’à la fin du second hémistiche, dans les vers féminins, et l’on a longtemps attribué ce prétendu perfectionnement au poète Jehan Lemaire, qui vivait à la fin du xv° siècle, au commencement du xvf. M. Paul Meyer 1 lui a dérobé cette gloire et a établi que l’usage moderne a été inauguré par l’auteur de Brun de la Montaigne . 11 semble d’ailleurs qu’il faille faire un bond depuis ce poète inconnu jusqu’à Jehan Lemaire; mais on ne peut vraiment que regretter le succès définitif d’une aussi tyrannique et malencontreuse réforme.

Une pensée qui a préoccupé nos derniers poètes plus vivement que ces petits problèmes de versification et de rythmique, c’est le devoir qu’ils se sont plus d’une fois imposé d’indiquer à leurs lecteurs les sources de leurs poèmes. Une distinction est ici nécessaire : il y aies sources fictives, et il y aies véritables. Pas n’est besoin de s’arrêter longtemps aux premières : c’est presque toujours l’hypothèse menteuse de quelque chronique qu’on a trouvée dans quelque monastère, que l’on nomme 2, et il n’a fallu qu’un peu plus d’imagination et d’audace au remanieur du Chevalier au Cygne pour affirmer, au sujet de son œuvre, que « Pestoire fu trovée en une isle de mer3». Vieux mensonge, mais qui a longtemps réussi. Quant aux vraies sources, c’est autre chose, et il y a eu, très certainement, de vraies chroniques qui ont été utilisées

1. Brun de la Montaigne, p. xv. — 2. Cf. Bauduin de Sebourc, déjà cité : « A Saint-Amant, à Bruges, illoec on trouveroit — Cheste matere chi veoir Vi vauroit » (II, p. 54), etc., etc. — 3. Britisli Mus., Royal, 15 E VI, f° 273 (xve siècle). Il s’agit de la légende du Chevalier au Cygne;

I PART. UVR. lit.

Leurs sources.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

par quelques-uns de nos poètes. C’est ainsi que l’auteur du Girart de Roussillon en rimes plates a connu tout aussi bien la Vie latine de son héros que la chanson romane dont il prétendait rajeunir la donnée \ Paul Meyer a raison d’observer2 «qu’aucune chanson de geste n'a jamais obtenu au moyen âge l'autorité qui s’attachait aux textes latins »: c’est ce qu'a bien compris le rajeunissent1 du Girart , et c’est ce qu’ont également compris beaucoup de ses confrères qui n’ont eu que le tort (mais il est grave) de citer, à l’appui de leurs dires, des textes latins... qui n’existaient pas.

Il y a eu de ces poètes qui ont vraiment été érudits. Cet auteur du Girart, il avait beaucoup de lecture, et il est notamment établi qu’il avait lu la Chronique de Saint-Denis et jusqu’au Spéculum historiale de Vincent de Beauvais 3, qui est un fort gros livre et d'accès un peu revêche. Non seulement il a de la lecture, mais il n’est pas sans quelque esprit critique. Il oppose savamment la Vie latine au vieux poème, et prend le soin délicat de remplacer le Charles Martel du vieux poème par le Charles le Chauve de la Chronique \ Voilà ce qu’on n’aurait certes pas imaginé au xiic siècle, et qui était encore assez rare au xive.

La source à laquelle remontent le plus habituellement les poètes de cette dernière époque, ce sont encore nos anciennes chansons, quand elles existent, et nos romanciers (comme nous l’avons vu plus haut) se contentent parfois de les traduire dans la langue de leur temps, avec tous les apprêts et toutes les longueurs que l’on sait. Un tel procédé n’est possible que quand il s’agit de rajeunir un vieux roman; mais il cesse

1. Paul Meyer, Girart de Roussillon, Introduction, p. cxxvn. —

2. Ibid., p. cxli. — 3. Ibid., p. cxxvi. — 4. Ibid., p. cxxvm.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

forcément d’être praticable quand il s’agit de le con- 1 rAcR;Mu™- 1IK

tinuer ou d’écrire une œuvre tout à fait nouvelle. L’au- -

teur de Bauduin de Sebourc se flattait de compléter, dans une Suite absolument inédite, les différentes branches du Chevalier au Cygne, et son esprit, làdessus, a pu librement se donner carrière. Il n’en a pas moins cédé à la démangeaison d’imiter, de plus ou moins près, certaines œuvres, légères ou pieuses, qui jouissaient encore d’une antique et durable popularité. Je m’imagine que c’était un lecteur de fableaux ; mais il n’est pas douteux qu’il ait connu la Légende

de saint Brandan 1 et qu’il en ait tiré bon parti. Etaitce un si gros crime ?

Quoi qu’il en soit, voici que nous connaissons les sources principales de ces chansons de la décadence où l’imagination, malgré tout, tient la plus large place.

Et maintenant, ouvrons les lourds manuscrits où elles sont enfermées, et lisons-les en critiques sincères, en juges impartiaux de leurs défauts ou de leurs qualités littéraires.

Entre tous leurs défauts, il en est un qui domine et Jugement

, x , littéraire sur les

contient tous les autres : les romans des xivc et xve sie- dernières

chansons de geste.

clés ne sont plus des œuvres naturelles, spontanées, nationales. C’est le plus souvent une sorte de marchandise littéraire, exploitée par les éditeurs de ce temps-là \ L’inspiration est absente et, comme nous

1. Bauduin de Sebourc, II, 54, etc. —2. « Les jongleurs,... quand le style des chansons de geste devenait suranné, demandaient aux rimeurs connus des arrangements nouveaux et des remaniements de ces grands ouvrages. Ceux-ci faisaient à leur intention des rédactions nouvelles qui peut-être leur étaient payées et qu’on débitait ensuite avec un succès souvent comparable à celui qu’avaient obtenu, durant les deux siècles précédents, les compositions originales » (Paulin Paris, Histoire littéraire, XXV, p. 509). Pour ce qui concerne les commandes faites par les grands seigneurs, cf. les textes du Charle-

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

1 pa£pT tn’ l’avons dit, ce sont œuvres de commande. Or, toutes les fois qu’un grand seigneur ou un homme de négoce a pu dire à un poète : « Faites-moi un chef œuvre, et je vous le paierai tant; » le poète a rarement manqué l’occasion de faire une platitude. Est-ce que YAliscans, est-ce que le Roland ont jailli, est-ce qu’ils auraient pu jaillir d’une âme et d’une plume mercenaires?

Ajoutez à cela que ces poèmes, généralement, ne sont plus faits pour être chantés h Le jongleur a le livre à la main et déclame. Il a, sans doute, un véritable talent de lecteur, une mimique expressive, une vigueur qui enlève son auditoire ; mais il lui faut, ce semble, plus de matière qu’autrefois. Il peut débiter plus de vers en une séance, puisqu’il les lit au lieu de les chanter. L’auditoire n’attache plus à la « qualité » le même prix qu’autrefois, et se soucie avant tout de la quantité. De plus longs poèmes sont devenus nécessaires, et les jongleurs les commandent ainsi à leurs pourvoyeurs ordinaires. Le Huon de Bordeaux en alexandrins n’a guère moins de quinze mille vers ; Tristan de Nanteuil en renferme vingt-trois mille, et Bauduin de Sebourc près de trente mille. Cette seule constatation nous met en demeure de nous prononcer sur le mérite de ces poèmes : il n’y a guère de chefs-d’œuvre aussi longs.

Cet esprit de longueur, si je puis ainsi parler, atteint et gâte toutes les parties des nouveaux romans. Vingt

magne de Girart d’Amiens qui peuvent légitimement passer pour un type : « Ai fait cest livre ci dont fet me fu commans » (Bibl. nat. fr. 778, f° 143 r°). « Par le commandement le frere au roi de France » {Ibid., f° 169 r°).

1. « Et pour ce vous lyray la vie d’un guerier — De coy on doit l’istore et loer et prisier » {Hugues Capet, 1. c., p. 1). Il ne faudrait pas cependant tirer de ce texte une conclusion excessive et s’imaginer qu’on a cessé absolument de « chanter de geste » aux xive et xve siècles. Nous avons plus haut prouvé le contraire, tout en observant que les « chanteurs ne geste » devenaient alors de plus en plus rares.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS. 46

gros alexandrins remplacent avec désavantage trois on 1 nl-

quatre décasyllabes. Ces héros de la décadence se battent longuement et mettent un temps énorme à mourir. Ils ergotent au lieu d’agir, et jusqu’à leur dernier râle. Écoutez plutôt Olivier, qui va rendre l’âme ; écoutez-le, si vous voulez savoir ce que c’est que cette prolixité monotone dont a si bien parlé Paul Meyer:

« Belle Aude, douce sœur, il n’est que trop apparent, hélas ! que vous aurez une grande douleur de ma mort.

De vos beaux yeux très clairs et qui sont si riants, les larmes tomberont, mult souvent dégoûtant, et vos beaux cheveux blonds, luisants comme de l’or fin, vous les arracherez, ma sœur, de grant deul pour ma mort \»

Tout est de cette force, et il est vraiment malaisé d’être plus sot en étant plus bavard. Vous le voyez d’ici, ce héros, ce vaillant qui meurt, d’une si belle mort, pour le Christ, pour l’Église, et qui, en cet instant auguste, pense « aux beaux yeux très clairs et si riants de sa sœur » ! Ces rhéteurs n’avaient pas même eu l’idée d’observer un instant l’âme humaine.

Ce qu’il y a de plus regrettable, c’est que cette prolixité flasque entraîne vingt autres défauts avec elle.

Quand on « fait long, » on a recours, pour faire long, à mille artifices ridicules et odieux. Dans ce fatras de vingt ou de trente mille vers, Funité d’action est forf en péril : on la sacrifie et, avec elle, tout l’intérêt que peut exciter un drame bien mené. Dans une seule et même chanson, comme dans Charles le Chauve, il y a a dix chansons qui se suivent et sont à peine reliées l’une à l’autre. Le personnage principal change dix fois, et le lecteur, effaré, ne sait plus ou fixer son regard. Les meilleurs de tous ces romans, comme Bau -

1. Galien, éd. Stengel, p. 210. Cf. les interminables longueurs du duel de Galien contre Pinart (p. 148-188, quarante pages), etc., etc.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

IPAghapIVh' m’ duin de Sebourc, ne peuvent être mieux assimilés qu’a

- - un chapelet d’épisodes ou de lieux communs, qui sont

toujours les mêmes. « Toutes les formes poétiques tournent au procédé 1 », et l’on peut dire de la plupart de ces étranges compositions ce que Paulin Paris a si bien dit de ce Ciperis de Vignevaux dont la lecture est si pénible : « Les vers en sont traînants, et les incidents entassés l’un sur l’autre, sans discrétion, sans choix, sans vraisemblance 2. » On ne sait vraiment pas pourquoi ces prétendus poètes ont imposé une fin à leurs prétendus poèmes, et il faut vraiment leur en savoir quelque gré : car il n’y avait vraiment pas de raison pour que de tels récits ne durassent pas toujours.

C’est en vain d’ailleurs qu’ils essaient d’enregimenter leurs nouvelles œuvres dans les anciens cycles, afin de leur donner je ne sais quelle majesté 3 ; c’est en vain qu’ils s’efforcent d’éveiller l’attention de leurs lecteurs en habillant leurs personnages à la moderne ; c’est en vain qu’ils rajeunissent au besoin la légende ellemême et la transforment ou déforment pour les besoins de leur cause; c’est en vain qu’ils introduisent dans leur affabulation l’esprit d’aventures qui était jadis le caractère spécial des récits de la Table ronde et que, grâce à eux, la plupart de ces fausses chansons de geste se tournent en romans d’aventures4; c’est en vain

1. Gaston Paris, Histoire politique de Charlemagne , p. 25. — 2. Histoire littéraire, XXVI, p. 38. — 3. V. notamment les Enfances Garin , Bibl. nat. fr. 1460, f° 26 r° et v°, etc. — 4. Baudouin de Sebourc est appelé « le chevalier aventureus ». ( B . de S., I, p. 235), et Brun de la Montaigne reçoit ce sobriquet significatif : « Le petit Tristan le restoré » (Cf. P. Meyer, p. 1). = Ce sont les romans de la Table ronde que l’on se propose évidemment d’imiter et de surpasser : « Mais il i trouvera aventure pesant ; — Ains tele ne trouva Perchevaus ne Gorhant, — Anselos ne Gawans, ne tout li conquérant — Qui au tamps Arturs furent aventure querant» (. Bauduin de Sebourc, I, p. 300). « Ou j’acquerrai honnour ou grâce général — Plus que Rolant qui fust finez en Ronceval, — Ne que ne fist Gauvain, Artus ne Perceval » ( Chronique de Huguesclin. , v. 381-383), etc., etc.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

que quelques compilateurs, plus heureusement inspi- IPA^U^,,L

rés, ont l’excellente idée d’abréger ces remaniements -

décidément trop longs \ — en dépit de tant d’efforts plus ou moins méritoires, — la médiocrité, l’horrible et désolante médiocrité reste toujours la dominante de toute cette littérature de mauvais aloi. Il y a sans doute quelques exceptions , que nous signalerons plus loin, quelques beautés que nous ne chercherons pas à voiler. Malgré tout, la médiocrité triomphe et règne.

« Le dernier des humains est celui qui cheville » : cette vérité trouve sa consécration à toutes les pages, que dis-je? à tous les vers des derniers romans. Nous avions déjà eu lieu de constater en passant cet odieux chevillage, quand nous avons eu à comparer plus haut les remaniements de nos chansons avec les poèmes originaux ; mais il est nécessaire d’y insister plus vivement : car ce fléau a tout aussi bien contaminé les œuvres originales du xive siècle que les rifacimenti de notre vieille épopée. Il y a, hélas ! plusieurs milliers de vers qui sont de la force de ceux-ci que j’emprunte, notez le bien, à la moins imparfaite de ces œuvres de la décadence. « Bauduins de Sebourc qui tant fu naturaus — Reva vers son chastel qui estoit grans et haus. — Là trouve sa moillier et s' amie loiaus , — Blanche, qui tant estoit douche et especiaus 2. » Des milliers, il y en a des milliers qui ne valent pas mieux, ou qui sont pires, et l’on ne saurait exprimer la fatigue et le dégoût que de telles lectures vous font subir. On est la proie d’un mauvais rêve. C’est la rime, c’est cette scélérate qui est coupable de la plupart de ces crimes de lèse-bon

1. V. notamment un abrégé du Chevalier au Cygne, dans le, manuscrit du Britisli Muséum Roi 15 E VI (f° 273-292). — 2. Bauduin de Sebourc , I, 256.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

1 PART. 1,1 VR. 111. sens. C’est elle qui imagine de placer sur les lèvres de

- Baudouin de Sebourc, créant un nouveau roi, ce vers

d’un couplet en on : « Si en arés couronne de fin or, sans laton (et ailleurs sans biUonf .» C’est elle qui, dans une laisse en ine, gratifie Godefroi de Bouillon, à Jérusalem, d’une autre couronne qui ne fut qms trop fine 2 / C’est à elle que nous devons ce portrait du petit Brun de la Montagne « qui demouré estoit un moût riche jouaux — C’onquesnushom ne vit, ne pappe nelegax 3». Je cite au hasard et pourrais couvrir ici de longues pages avec des textes aussi étranges et aussi concluants. Ils lasseraient bien vite la patience de mes lecteurs.

Une autre espèce de cheville, mais morale celle-là, et qui ne manque pas d’un certain caractère utile et élevé, c’est le proverbe. Dans nos dernières chansons de geste, le proverbe fleurit à plaisir, et Ton ne peut vraiment reprocher à cette floraison que d’être un peu trop abondante. Trop de fleurs. Il y a certaines chansons, comme Bauduin de Sebourc, dont les couplets se terminent le plus souvent par un proverbe. Rien n’est plus regrettable qu’une si constante et si fréquente périodicité. Il en résulte une véritable monotonie et un alourdissement fâcheux. Il n’y a pas de véritable poésie qui puisse résister à un aussi bizarre emploi des proverbes, et ce sont ciseaux qui sont faits pour lui couper les ailes. Je me rappelle ici l’excellente observation de Sainte-Beuve sur la difficulté du refrain dans les chansons. Le poète qui est forcé, après six ou sept vers charmants, de retourner brusquement à son refrain et de le rattraper au passage, cet infortuné chansonnier donnait à Sainte-

1. Bauduin de Sebourc, I,p.351. — 2. Le Chevalier au Cygne, cité dans Y Histoire littéraire , XXV, p. 510. — 3. Brun de la Montaigne, p. 30, etc., etc.

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

Beuve l’idée d’un homme qui serait au haut d’une 1 PART- L,VR- m.

-1 GHAP. H.

échelle et se verrait contraint d’en descendre prestement toutes les cinq minutes, au risque de se casser le cou. Il en est de même pour ces proverbes à la fin de chaque couplet; mais je dois avouer que je préfère le refrain.

Il y en a pourtant qui sont charmants, de ces proverbes dont nous faisons le procès, et l’on en ferait vraiment un fort aimable recueil, j’allais dire un bouquet. Voici quelques échantillons de cette anthologie dont j’emprunte les éléments à plus d’un roman du xive siècle : « Quant ne set c’un seul trou, perdue est li soris \ — Amours abandonnée ne vault ung vielz soulier 2. — Du car le piour roe ot on plus souvent braire 3. — Car povre saint voit on povrement festoier 4 *. — Toutes bouches qui rient ne voilent pas baisier ü. — Qui eslonge des iex il eslonge du cuer 6.

— Et chius noe bien aise cui on tient le menton 7. —

Car li hons est trop riches qui est plain de santé 8.

— Il aprent moult de coses qui par le pais va9. —

On doit toutes besongnes laissier pour le disner 10 . »

Parmi ces proverbes il y en a de badins : « Qui volontiers boit vin, Diex li sçet bien aidier 11 . » Il y en a qui sont empruntés au vocabulaire des joueurs :

1. Bctuduin de Sebourc, I, p. 69. Nous trouvons ailleurs ce même proverbe sous une autre forme : « Perdue est la souris (on le dit de pieça), — S’elle ne sçait qu’un trou : le chat l’estranglera. » — 2. Tris¬

tan de Nanteuil, cité par Paul Meyer, Jahrbucli fur romanisclie und

englische Literatur, IX, p. 362. — 3. Bauduin de Sebourc, I, p. 30. —

4. Florent et Octavian, cité dans Y Histoire littéraire, XXVI, p. 312. Le

vers suivant complète le proverbe : «Et povrement en sonnent les cloches au moustier. » — 5. Bauduin de Sebourc , I, p. 358. Ce proverbe

est répété ailleurs sous une forme un peu différente : « Car telle bouche rist qui baisier ne volt faire » ( Ibid ., II, 4). Cf. Tristan de Nanteuil, 1. c., p. 26. — 6. Bauduin de Sebourc, I, p. 11. — 7. Ibid., II,

p. 352. Cf. ïbid. : « Chius qui boins amis a est souvent soustenus. » —

8. Ibid., II, p. 20. — 9. Ibid.. II, p. 56. — 10. Ibid., II, p. 84. — 11. Ibicl.,

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

ipaut. LivR.m. « Mais tels cuide avoir sis qui n’ara mie un as \ » Il

- y en a d’autres, surtout contre les femmes, qui ne

laissent pas, comme on le pense, d’être quelque peu satiriques et mordants : « Qui asne et femme mainne sans paine n’ist du jour 1 2. — Qui en famé se fie petis est ses savoirs 3. — Et vous savés comment le cuer de femme va ; Car de çou c’on li prie le contraire fera 4 *. — Tel qui espeuse au prime au vespre s’en repent s. » Il en est d’autres qui trahissent une certaine observation et qui nous sont restés : « Toujours sont bien festiés ceux qui ont de l’argent 6 7. — Qui d’un serf fait signour, il a mauvais loier \ » Il y en a même où l’on se permet de plaisanter les Français, et où (quelle audace !) on leur reproche d’être trop beaux parleurs et un peu vantards 8. Comme nous avons changé !

Les proverbes 9 ne sont qu’une des formes de la

1. Bauduin de Sebourc, I,p. 373. — 2. Ibid., I, p. 196. — 3. Bas-

tars de Buillon , éd. Scheler, v. 4251. — 4. Le Chevalier au Cygne,

cité dans Y Histoire littéraire, XXV, p. 515. — 5. Hugues Capet, éd.

du marquis de la Grange, v. 6139. Cf. dans Bauduin de Sebourc :

« Car dame sait trop bien décevoir son baron » (II, p. 3). — 6. Ciperis

de Vignevaux, v. 40, cité dans YHistoire littéraire, XXV, p. 20. —

7. Bauduin de Sebourc, I, p. 118. — 8. Charles le Chauve, v. 2559,

2560, cité dans YHistoire littéraire, XXV, p. 99. — 8. Cf. les pro¬

verbes suivants que nous n’avons pas voulu introduire dans notre texte, de peur de l’alourdir à l’excès : « Li hons qui escoute, s’il n’entent, en vault pis » ( Bauduin de Sebourc, I, p. 33). = « Par mauvais mariage sont perdut mainte gent » {Ibid., I, 75). =« Mieus vaut uns seulz deniers (en escript le trouve-on) — Gaigniet en loyauté, sans nule traïson — Que de l’avoir d’usure tout plain une maison» [Ibid., I, 93). = « Mais cliius qui mains en sçet, c’est cliius qui miex i croit » {Ibid. I, 202). = « Dont uns proverbes dist c’on doit bien recorder — Que li homs, quant il a grâce du main-lever, — Il poet bien, che diston, dormir jusqu’au disner » [Ibid., I, 278). = « Chieus qui trop haut chante, quant Diex volt, tost plourra » {Ibid., I, 265) = « Puis c’uns hons est jones, assés de riquece a » {Ibid., 11,52).= «Tant va li kanne à l’iauwe qu’il li convient brisier » {Ibid., I, 206). = « Onques larges cuers maisement ne fina » {Chronique de Duguesclin, v. 1537). = « Ung jour de respit vault cent jours bien souvent » {Galien, éd. Stengel, p. 76). =« Onquez nuis homs ne vit, ne esté, ne yver,— Qu’il fut rnaras-

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

morale universelle; mais ils en sont à coup sûr, la 1 PART- LlVR* 1,1

forme la plus saisissante et la plus imagée. Nos poètes -

du xiv° siècle ne s’en sont pas contentés, et font de la morale à tout propos, même hors de tout propos.

Il n’est pas rare de les voir, après un épisode des plus scabreux, devenir soudain graves et lancer des apophtegmes. C’étaient tout à l’heure des docteurs en amour libre, et les voilà qui se transforment tout d’un coup en austères professeurs de morale. L’auteur de Bauduin de Sebourc dont la casuistique est loin d’être sévère, qui a lu les fableaux, qui les imite volontiers et a pour la bâtardise des indulgences singulières, ce joyeux compère s’interrompt à tout instant pour formuler un axiome moral 1 : « Or commenche matere c’on doit auctorisier. — Otant vaut à oïr com sermon de moustier. — Bien i poet-on aprendre à vivre sans pechier — Et à loyauté faire et le mal à laissier. — Mais aucunes gens sont, bien le puis tesmoingnier — Qui n’aimment pas tant Dieu qu’il font le tavernier. » Sauf le dernier trait, qui est drôle, c’est bien lourd, et il y a dans Bauduin cinq cents vers tout pareils, s’il n’y en a pas mille. Le pire est que ce moraliste vise à être théologien. » Chieus est bien eüreus qui prend en Dieu plaisanche : — Car plaisanche si vault otant que souffisanche, — Et li souffi-

tre bonne pour enffansessaucher» (Ibid., p. 103). = « Mariages qu’est fait par amor desirée — A paine vient à bien, c’est bien cose prouvée. — Quant c’est par avarice, il ne valent rien née » (Le Chevalier au Cygne , cité dans l’Histoire littéraire, XXV, p. 511, v. 37). = « Car li tizon bruslé, ce dist-on bien souvent, — Qui le retourne au feu plus de legier se prent » ( Florent et Octavian , v. 12668, 12669, cités dans Y Histoire littéraire , XXVI, p. 327). =« Pour ce, dist un provierbe dont me suis remembrant, — C’on nourrit tel quaiel et va-on allevant, — Qui puis court sus son maistre » ( Ciperis de Vignevaus,\. 3578 et ss., cité dans l'Histoire littéraire , XXV, p. 29). -=Une dernière observation: il va sans dire qu’on peut retrouver la plupart de ces proverbes ailleurs que dans nos Chansons de geste.

Page 1