I. Bauduin de Sebourc , I, p
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i part. livr. ni. chanche est apellée creanche, — Et li creanche est
- Diex qui nous donne substanche. — Diex nous voeille
tenir en loyal esperanche. » Quel pathos 1 !
11 y a du pédantisme dans cette morale, et nos derniers poètes, en effet, sont trop souvent pédants. L’auteur de Baucluin de Sebourc se pique d’érudition, expose en assez bons termes le symbolisme compliqué des bestiaires 2, fait une distinction savante entre les saints qui ont porté le nom de Julien 3 et ne doute pas que le mot argent ne dérive à'ardet gentem \ Cuvelier cite à plaisir Caton et le Psautier 5, et nous avons vu tout à l’heure ce bourguignon qui composa le Girart de Roussillon en rimes plates, nous l’avons vu se pâmer d’admiration devant l’empereur Auguste « qui faisait apprendre des métiers manuels à toutes ses filles, nièces et cousines ». On sent les approches de la Renaissance, et que l’on soupire vaguement vers l’antiquité. Cette savantasserie, d’ailleurs, n’a rien de sérieux et ne doit être ici considérée que comme une preuve de mauvais goût. Il est rare que l’érudition, même la bonne, ne fasse pas tort à la poésie.
On peut dire que les pédants en général, et même les érudits, ne sont aucunement observateurs et que l’art des nuances leur échappe absolument. Il en est ainsi de nos romanciers. Ils sont absolument étrangers à toutes les délicatesses de l’observation. Nos primitifs,
1. Bauduin de Sebourc , I, p. 238. Cf., I, p. 5, un éloge de l'honnête femme qui ressemble fort à un passage de la Chanson d’Aspremont : « La bonne preude femme, c’est bien drois c’on la prise », etc. Cf. Aspremont, éd. Guessard, p. 27 : « La prodefame doit on cliière tenir, » etc. — 2. « Une bonne personne, amis à Jesu Cris, — Qui bonne vie mainne et en fais et en dis — Est appellés lions es anchiens escris » ( Bauduin , II, p. 126). « Preudons est figurés à un lion ramage; — Si comme lions fut et keurt par le bousquage, — Devons fuir pechiet, glouternie et outrage », etc. (Ibid., p. 127). — 3. Ibid., I, p. 133. —4. Ibid., I, p. 34. — 5. V. 5581 et ss. et I. p. 204, Cf. Bauduin de Sebourc, I, p. 352 etc.
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certes, ne s’v entendaient guère mieux ; mais ils radie- 1 1>ART- UVR- mtaient ce défaut par tant de naturel et de primesauterie qu’on le leur pardonnait aisément. Puis , ils savaient dessiner un caractère, peindre une passion et nous faire parfois assister au combat du Bien et du Mal dans le plus profond d’une âme humaine. Ganelon, dans le Roland, n’est pas un traître-né, et il lutte avant de tomber. Rien de pareil dans les œuvres des xivc et xvc siècles, même dans les meilleures. Voyez Baudouin de Sebourc. Ce géant brutal et sensuel, ce débauché et ce mystique, qui va jusqu’à être lier de ses trente bâtards et jusqu’à se panader à leur tête, se soumet un jour aux plus extraordinaires, aux plus sublimes pratiques de la pénitence. Vous me direz que c’est l’histoire de beaucoup de Saints, et que le repentir ennoblit tout. Tel n’est pas le cas de notre Baudouin, et il n’y a chez lui rien de vivant. C’est un repentir et une conversion mécaniques. Sa vie est comme partagée en deux tranches que rien ne rattache l’une à l’autre. Ni soupirs vers le Bien, ni haine du Mal, ni bataille morale. Il semble que ces sortes de personnages n’aient pas d’articulations. Dans ce roman (qui est, encore une fois, le moins méprisable de tous) le traître Gaufroi dit tranquillement à ses hommes :
« Soions tous traîtres ». Et les autres, vrais fantoches, de lui répondre : « Gaufrois, vous dites voir par le corps saint Elie ; — Or pensés d’essauchier faussetet et envie \ » Voilà, malheureusement, ce qui se fait trop souvent, mais qui ne se dit jamais. Les méchants ne sont pas si sots.
1. Bauduin de Sebourc, I, 17. Il faut signaler quelques exceptions à cette règle presque générale, et l’auteur de Tristan de Nanteuil, par exemple, a dessiné, avec quelque observation et quelques nuances, le caractère de son héros. (Paul Meyer, 1. c., p. 31.)
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1 PART. LIVR. III. 11 ne faut pas s’étonner si, avec un tel système poé-
- tique, l’héroïsme, le véritable héroïsme est en baisse h
Mais pourquoi parler de poésie? Nous avons affaire à une méchante prose, qui, de douze syllabes en douze syllabes, est d’aventure coupée par des rimes. Je préfère cent fois le réalisme à cette platitude, et je goûte sincèrement, dans Bran de la Montaigne, le portrait vivant d’un pauvre cheval fourbu : « Si estoit-il mouilliez d’eaue qu’il ot suée. — La pel avoit plus rouge et plus ensanglantée — Que sont mains de bouchier quant la char est tuée 2 ». Je la vois cette pauvre bête, et elle n’est pas sans m’inspirer quelque pitié que Verlaine partagerait. Cette peinture brutale est vraie, et je l’aime mieux, dois-je l’avouer, que ce fade amour, un peu bête, qui triomphe en toutes ces œuvres efféminées et molles : « Qui veult aprendre honneur et suivre courtoissie — Les dames doit loer et l’amoureusse vie 3. » Ils sont d’ailleurs, ces pauvres poètes, aussi incapables d’exprimer la vraie douleur que la solide tendresse. Pour tout dire, leur rhétorique m’exaspère, et il m’est plus d’une fois arrivé de fermer ces gros manuscrits niais avec un ennui qui allait jusqu’à la colère.
Ils essaient pourtant de nous faire rire ; mais quelles plaisanteries de caserne ! Je comprends encore les soldats français, après Cocherel, qui s’écrient en riant : « Bertran de Claquin à la chière membrée — Nous a donné du lart à mettre en no porréeL » Mais j’admire moins ces grosses facéties lugubres que nos
1. « Les défectuosités de l’époque précédente, à peine diminuées, ne sont plus compensées par autant de grandeur » (Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne , p. 25). — 2. Brun de la Montaigne , éd. P. Meyer, y. 270-272. — 3. Ibid., v. 1-2. Cf. un peu plus loin : « Huimès orrés chançon bone et bien agencie; — Car à l’honneur d’ Amours la matière est traitie.» — 4. Chronique de Bertrand Duguesclin,!, p. 166.
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premiers poètes eux-mêmes n’ont pas assez dédai- 1 m
gnées : « Païen (dit Galien à Pinart qu’il vient de -
tuer et dont il a jeté le corps à l’eau), or vous aies baignier \ » Le bâtard de Bouillon dit de même à Corsabrin qu’il vient de désarçonner : « Vous avez tant beüt que dormir vous faurra 2. » C’est délicat, comme on le voit, et il n’y a de plus fin que les gauloiseries et gaudrioles amoureuses. Il faut cependant être juste et confesser qu’on rencontre çà et là de véritables scènes d’opérette et qui sont faites pour ravir nos metteurs contemporains dont la pruderie n’est pas l’ordinaire vertu. Telle est la scène, vraiment digne de Molière, où l’on voit les trente mères des trente bâtards de Baudouin qui, leurs petits au cou, poursuivent à travers champs le père de leurs fils : « Et crioient trestoutes à haut ton : « Yien veoir ton enfant 3. » C’est du vrai comique, et l’on en peut dire autant de cet épisode, également très moliéresque, où le comte de Damas feint d’être sourd pour ne pas révéler au roi de Constantinople le secret de la naissance de Galien \ Mais le chef-d’œuvre du genre et qui atteint la bouffonnerie de nos opérettes les pins osées, ce sont ces pages égrillardes de Bauduin de Sebourc où le comte de Flandre, indigné de voir sa sœur aimer le héros du poème, et voulant décidément savoir à quoi s’en tenir sur la « conclusion » d’un tel amour, prend les vêtements de cette sœur qu’il a trop raison de soupçonner et va faire, sous ce déguisement, une déclaration brûlante à Baudouin. Par bonheur, celui-ci a été prévenu du tour pendable que lui veut jouer le Comte, et il
1. Galien, éd. Stengel, p. 188. — 2 .Li Bastars de Bouillon, éd. Scheler, vers 5006. — 3. Bauduin de Sebourc , II, p. 107. — 4. Galien,
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i part. ltvr. ni. répond aux protestations amoureuses de la prétendue
— dame par des révoltes dignes de Joseph, par une indignation pudique, par d’admirables protestations de chasteté : « J’ameroie trop miex la teste avoir trenchie — Que je vous acolaisse seulement une fie. » Il fait le prude, il baisse les yeux, il professe un cours de morale : « A! dame, vraiement mal estes avoiie — Qui perdre vous volés et faire à vo lignie — Blasme et honte si grant. » Bref, le Comte est joué, et le voilà absolument convaincu de la parfaite innocence de sa sœur. Il reprend ses habits d’homme, et Baudouin, qui pousse l’impudence un peu loin, vient alors le trouver et lui dire d’un ton grave : « M’est avis que vous feriez bien de marier votre sœur. Elle en a grand besoin. » Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que le Comte le croit et qu’il va, le benêt! jusqu’à nommer Baudouin son sénéchal et à lui confier la garde de sa sœur \ La comédie est peu morale, mais elle est complète. Il conviendrait seulement que la première scène et la plus importante, celle de la déclaration, fut jouée dans l’obscurité. Mais ce n’est pas là une difficulté, et il n’y a qu’à baisser la rampe.
Cette scène, qui est vraiment bien menée, va nous servir de transition toute naturelle pour en venir aux rares éloges qu’on ne saurait, sans partialité, refuser à ces pauvres poètes, dont nous avons été condamné à dire tant de mal.
Il serait trop aisé vraiment de signaler quelques traits heureux dans ces quelques cent milliers de vers qui composent le fatigant répertoire des romans du xivc siècle, et il n’y a pas un seul de ces romans, si médiocre qu’il soit, dont on ne puisse dire, comme