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CHAPITRE XX

SUITE DU PRÉCÉDENT. — LA JOURNÉE, L’ANNÉE, LA VIE D’UN JONGLEUR DE GESTE.

Commencement de la journée d’un jongleur.

Le lever.

C’est à l’auberge que le jongleur a passé sa nuit \ et il a payé son écot en chantant. Il eut volontiers demandé l’hospitalité au curé, comme ses confrères osent encore le faire en plus d’un pays chrétien, h l’occasion des adoubements ou des mariages ; mais l’Église a trouvé que ces relations d’un jour entre jongleurs et prêtres n’étaient pas sans péril, et elle les a sévèrement interdites 2. L’autre nuit, il avait été hébergé à l’abbaye voisine ; mais il avait trouvé le lit

1. « Dans le Manuel de conversation appelé La manière de langage , composé au xive siècle par un anglais et qui a été publié par M. Paul Meyer {Revue critique, t. X, p. 373), on voit que le voyageur de distinction pouvait, dans une auberge, se donner la joie d’écouter des musiciens et de mêler au besoin sa voix à leur musique : «Doncques viennent en presence du signeurles corneours et clarioners ov leurs frestelles et clarions, et si comencent à corner et clarioner très fort; et puis, le seignur ou ses escuiers se croulent, branlent, dancent, houvent et chantent de beaux karoles sans cesser jusques à mienuit. » (Jusserand,Z-a Vie nomade en Angleterre cmxive stècZe,p.278.)Ce qu’on dit ici des corneors peut parfaitement s’appliquer aux ménestrels de bouche. — 2. «Cum... consuetudo videatur induci..., ut, cum laïci decorantur cingulo militari seu nuptias contrahunt,joculatores et histriones transmittunt ad clericos ut eis provideant prout et iidem laïci faciunt inter se...: statuimus ut nullus clericorum nostræ provinciæ,quocunque fungatur honore vel statu, a talibus joculatores et histriones transmissos habeat,seu provideataliquid propter victum,etiam transeundo.» (Concilium Ravennate I, anno 1286; Muratori, Antiquitates Italicæ, II, p. 848.) La défense n’était certainement pas générale.

un peu dur et la chère un peu maigre : il n’y retournera pas L Il s’éveille.

Son nom est des plus simples : on l’appelle Jean. Il n’a pas voulu, étant chanteur de geste, suivre l’exemple de ces jongleurs de balle qui se donnent volontiers des noms ridicules, pour faire rire le bon public. Plusieurs de ses amis n’ont pas été aussi fiers que lui et se font appeler Maloiseau, Pelé 2, Quatre œufs, Malappareillé, « A envis te voi », Torne-en-fuie 3, Brisevoirre, Malebranche, Tranchecôte, Abatparoi, Porte-hotte, Malebouche, Arraehecuer, Rongefoie 4, sans parler de vingt autres noms qui sont quelquefois drôles. En Italie il y en a qui se font nommer La Gazza, Malanotte, Maldecorpo, etc. 3. Tout cela sent le boniment. « Jean » suffit et vaut mieux.

Sa toilette n’a pas été de longue durée ; mais encore

1. « Exemplum de joculatore qui de portario crudeli se laudavit abbati ad monasterium,quoniam fueratsibi largus etcurialis,cumtamen nihil sibi dedisset. Et fecit eum deponi de o.fficio cum vituperio. » (Bibl. nat., lat. 16515, xin° siècle, f° 211 v°.) L’histoire est jolie, et sera racontée ailleurs avec plus de détails. — 2. « Autrefois, nous autres jongleurs, nous étions recherchés et aimés... Maintenant notre métier est bien tombé. Il n’y a garçon, pourvu qu’il sache un morceau rimé et qu’il ait la voix clairette... dont chacun ne dise : « Hé Dieu ! comme il en sait! Il en a plus appris en un an... que le vieux Maloiseau. » Un peu plus loin il est question de Guillaume Dent-de-fer. » ( Doon de Nanteuil, poème du commencement du xme siècle ; traduction de Paul Meyer, Romania, 1884, pp. 10 et 11. Cf. le texte, pp. 18 et 19.)— 3. Comptes de saint Louis publiés dans le t. XXI des Historiens de France (Cf. Histoire littéraire , XXIII, p. 90). —4. Les deus troveors rïbauz, inséré dans les Œuvres complètes de Rutebeuf, 2e éd. d’Achille Jubinal, III, pp. 10 et 11. Cf. le Dit des hiraus de Baudouin de Condé, éd. Scheler, p. 163. — Voy. Freymond, 1. c. p. 25.— 5.«Hujusmodi si quidem ystriones sibi nomina jocosa imponunt, vel quod per diversitatem nominum sint magis famosi aut quod de suo nomine trahant materiam conjocandi, aut audientes provocentur ad risum. Unde Vidoguerra, palatinus Tusciæ cornes, ex talium nominum interpretationibus multos joculatores derisit. Unus quidem in vulgari taie nomen habebat quod litteraliter « picam » significabat. Unde illun coegit ascendere in arborem ad volandum. » (Buonconpagno, 1. c., p. 164.) L’auteur cite, plus loin, les noms de Malanotte, Maldecorpo, Abbas.

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