‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 135 sur 217 · Bauduin de Sebourc, I, pp · texte numérisé non relu

Bauduin de Sebourc, I, pp

pitalité la plus généreuse. Le troisième enfin, Gou- 1 haut, est un voleur de grand chemin qui, tout sim- — plement, la vend à un corsaire. Elle échappe à tant d’épouvantables aventures, et Dieu la conduit un jour dans le couvent de Belrepaire où elle va trouver enfin un refuge assuré. A l’arrivée de cette sainte, toutes les cloches du pays se mettent en branle et sonnent hautement « sans les cordes tirer ». La voilà dans ce cloître, séparée du monde entier et de son fiancé dont elle n’a aucunes nouvelles. C’est alors qu’elle se prend à étudier la médecine et qu’elle devient bientôt une chirurgienne célèbre. De tous les pays de la chrétienté on vient se faire guérir à Belrepaire ; mais la « surgienne » ne ressemble guère aux autres médecins : « Avant que je vous guérisse, dit-elle à tous les malades, confessez-moi tous vos péchés. » Ici se place la plus belle scène de la chanson et qui, elle aussi, ferait au théâtre un effet considérable. Un jour, trois malades viennent frapper à la porte du couvent : ce sont les trois persécuteurs, les trois ennemis de Florence : Milon, Macaire et Goubaut. Tous trois sont atteints de maladies incurables, mais ils ont entendu parler de la fameuse nonne de Belrepaire, et viennent lui demander leur guérison :

« Confessez-vous d’abord, » leur répond Florence.

« Moi, dit Milon, je m’accuse d’avoir trahi mon frère .en voulant déshonorer sa fiancée que j’ai attachée à un arbre par ses beaux cheveux d’or et que j’ai abandonnée dans un bois. — Moi, dit Macaire, j’ai fait un jour outrage à une bonne pucelle, et l’ai fait condamner ensuite pour un crime que j’avais commis. — Moi, dit Goubaut, j’ai vendu une franche demoiselle à un pirate qui m’a payé en fausse monnaie. » Pas n’est besoin d’aller plus loin et d’ajouter qu’après

ipART.LivR.m. cette triple confession, les trois coquins furent brû-

CHAP. IT. 1 ' x

- lés vifs, et (j’allais l’oublier) que la belle Florence

retrouva son fiancé, l’épousa et fu lonc temps o lui en grant solacion \

Il faut, malgré tout, revenir à Bauduin de Sebourc , et c’est encore là qu’on est le plus assuré de trouver des récits curieux ou émouvants. Il en est un par où je veux finir 2 et qui, sous la plume d’un grand écrivain, pourrait tourner au chef-d’œuvre...

Donc, il y avait au pays d’Arges un roi païen dont le fils s’appelait Croissant. Une sœur de ce roi, qui était une manière de prophétesse et se nommait dame Calabre, fit un jour à son frère cette prédiction sinistre : « Ton fils se convertira à la loi de Jésus et ta cité sera détruite. » Épouvanté d’une telle prophétie, le père commença par enfermer Croissant dans un château où il lui était permis de se deliter avec ses barons, mais d’où il lui était impossible de sortir. Le temps vint cependant où le Roi se résolut à emmener son fils en un long voyage, pour faire avec lui le tour de son royaume et visiter les villes ou châteaux qui lui devaient le treuage. Chemin faisant, il se prit, d’après les conseils de sa sœur, à lui professer un cours de théologie à sa façon : « Dieu, lui dit-il, c’est le Soleil. Il nous donna tous biens, il nous fist et forma . » Le jeune homme s’étonne et admire : « C’est vraiment un beau Dieu, » s’écrie-t-il, et tous deux continuent leur route. Tout à coup un horrible spectacle attire leur regard : c’est un lépreux ors, rongneux, abject : « Va te baigner, lui dit Croissant, et tu guériras. — Sire, répond doucement le pauvre ladre, c’est là une maladie que Dieu m’a envoyée et dont je le

1. Histoire littéraire, XXVI, p. 347. — 2. Bauduin de Sebourc, II, pp. 255 et ss.

remercie. — Comment! reprend le fils du Roi, c’est 1 le Soleil qui t’a mis en cet état! — Ce n’est pas lesoleil. C’est le Tout puissant, c’est le vrai Dieu. » Croissant s’éloigne, déjà rêveur, et se demande en lui-même quel coze ch’ est de Dieu. A quelques pas de là, nouvelle rencontre : c’est un misérable boiteux, tout esrené et qui se traîne en zigzagant sur le chemin : « En vérité, lui dit Croissant, tu ressembles à un homme quant a but plus quassés. » Il l’interpelle encore, il l’insulte, il l’appelle meschant , chétif , maleürê. Et le boiteux de lui répondre : « C’est Dieu qui m’a fait ainsi, et vous seriez comme moi, si Dieu le voulait. — Il n’y a pas, réplique Croissant, d’autre Dieu que le soleil. — Taisez-vous, dit le boiteux, taisez-vous. Avant que le soleil fut, la Divinité existait. Il existait, ce grand Dieu qui a fait la terre, la mer, les vins, les blés et le soleil. » Le jeune prince est de plus en plus surpris, de plus en plus merencolieux , et commence à douter de l’enseignement de son père : « Or ne saique penser ne en coi je me fie. » Peu à peu, la lumière se fait dans cette âme, et la vérité y pénètre. Troisième et dernière rencontre : un aveugle. « Que le Soleil te maudisse, lui crie le fils du Roi. N’est-ce pas par moquerie, dis-moi, que tu vas ainsi cluignant tes yeux. Tiens, je te donne vingt gros, si tu me dis de quelle couleur est ma robe. — Quand vous me donneriez toute votre seigneurie, je ne pourrais vous le dire, puisque je n’y vois pas. C’est la volonté de Dieu que je sois aveugle, et je lui en rends grâce. — Mais enfin, quel est donc ce Dieu dont vous me parlez? » Alors l’aveugle, inspiré d’en haut, lui fait un magnifique exposé de toute la foi chrétienne : « Dex est coze divine espirituelment , Dieu est vertu sans fin et sans commencement . » Et il continue

LES DERNIERS ROMANS EN VERS

i part. ltvr. m. de la sorte, racontant, avec une verve éloquente,

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la belle histoire de la création et de la chute de l’homme, de l’incarnation et de la mort du Christ, de son ascension et du couronnement de sa mère. Croissant est suspendu aux lèvres de l’aveugle : il est tout enluminé de l’amour de Dieu et ne saurait songer à autre chose. Plus il pense à Dieu, plus il le désire. 11 est enfin vaincu par la grâce, et en vient, tout humblement, à recommander son âme à Dieu et à la Vierge. Ce fut l’œuvre du lépreux, du boiteux et de l’aveugle, ou plutôt l’œuvre de Dieu lui-même qui

les avait placés sur le chemin de Croissant .

Il ne faut pas s’y tromper : les récits que nous venons d’analyser ou de traduire ne sauraient donner une idée exacte de cette médiocre et chevillarde littérature. Je ne pense pas qu’on ait jamais écrit en un plus mauvais français, et le style ici vaut la langue. C’est un bavardage filandreux et sans fin qui en viendrait à exaspérer le lecteur, s’il ne l’endormait pas. L’ennui, un ennui pesant et mortel, sort de ces vers monotones qui n’ont pas cependant trop déplu aux Picards et aux Flamands du xivc siècle, gens patients et longanimes. J’imagine qu’ils ont dû moins réussir à Paris, s’ils y ont vraiment pénétré, et que les gens du midi n’auraient pu en supporter le poids. Force nous est donc d’y cueillir çà et là quelques épisodes comme ceux que nous avons placés tout à l’heure sous les yeux de notre lecteur 1 et, pour nous revigourer un peu,

1. Nous avons déjà parlé d’une « Chrestomathie de nos derniers romans en vers. » Ce n’est pas ici le lieu de la publier; mais il est possible d’indiquer à tout le moins quelques-uns des éléments qui pourraient la composer, et l’on pourrait, par exemple, y faire entrer les morceaux suivants : Bastars de Buillon : « Le roi Baudouin condamnant son fils coupable » (éd. Scheler, vers 3979 et ss.) = Bauduin de Sebourc : « Adieux d’Hernous de Beauvais à sa femme Rose » (édition Boca, I, p. 9). « TJne ville en un jour de fête » {Ibid., I, p. 57. Cf.,

de faire halte devant la figure du bon Duguesclin 1 PAfS;Ap m'

peinte par le bon Cuvelier. Celui-ci a, comme son - -

héros, le mérite d’aimer passionnément la France :

« C’est, dit-il, le plus beau jardin qui soit sous le firmament; c’est celui que Dieu aime le plus. » Et le vieux poète ajoute, en poursuivant une comparaison qui lui est chère : « Ce beau jardin, par malheur, était tout envahi par les épines et par les ronces ; mais le noble Bertrand les a coupées. »

C’est ainsi qu’au début et à la fin de l’histoire de notre épopée, nous trouvons, à trois ou quatre siècles de distance, le même amour pour la chère France chez l’auteur du Roland et chez l’historien de Duguesclin.

Restent les épines contre lesquelles s’indigne si naïvement le poète du xivc siècle. Plus d’une fois encore, le beau jardin de France en a été encombré; mais, plus d’une fois aussi, il s’est trouvé un Bertrand pour les faucher.

ci-dessus, p. 480). « Le drap d’or » (Ibid., I, pp. 42, 43, 66. Cf. ci-dessus, p. 485). « Un tournois » (Ibid., I, p. 77). « La grande vaillance de Wistace de Boulogne » (Ibid., I, 251. Cf. ci-dessus, p. 484.) « Le Paradis » (Ibid., II, p. 46). « Le lion » {Ibid., II, p. 128, 145, 149 et ss. Cf. ci-dessus, p. 482.) « Baudouin confessant les pucelles » (Ibid., II, pp. 95-107, 114). « Une allocution avant la bataille » (Ibid., II, p. 215). « La conversion de Croissant » (Ibid., II, p. 255 et ss. Cf. ci-dessus, p. 488). « Une plaidoirie » (Ibid., II, 343 et ss.). « La montagne qui se met en marche à la prière d’un saint » (Ibid., II, 345). « Une mère qui retrouve son enfant » (Ibid., II, p. 390). = Brun de la Montaigne : « Les Fées » (éd. Paul Meyer, v. 1090 et ss.). = Charlemagne (par Girart d’Amiens) : « Charles revoit sa sœur Gilain » (Cf. plus loin, III, pp. 50, 51). = Chevalier au Cygne : « Les « Tafurs >» (Histoire littéraire, XXV, pp. 512, 513). = Ciperis de Vignevaux : « Un grand pardon d’armes » (Ibid., XXVI, pp. 20, 21) = Chronique de Bertrand Duguesclin : « Entrée des Français à la Rochelle » (éd. Charrière, II, 278). « Discours de Duguesclin aux grandes Compagnies pour les décider à aller en Espagne » (Ibid,. vers 7259 et ss. Cf. 7367 et ss.). = Florence de Rome: « La chirurgienne » (Hist. Litt.,XXV I, p. 347. Cf. ci-dessus, p. 486.) = Florent et Octavian : « Une scène d’amour » (Ibid., p. 323). = Galien : « Mort d’Olivier » (éd. Stengel, p. 211). = Ogier le Danois : « Mort de Baudouinet, » (cf. notre lre édition, I, pp. 482, 483). = Tristan de Nanteuil : « Un behourd » (Histoire littéraire , XXVI, pp. 242). Etc., etc., etc..

CHAP. lit.

Les

derniers romans en vers conservent encore quelque caractère chrétien, mais avec un mélange notable de

superstitions grossières et de haine

contre les clercs.

SUITE ET FIN DU PRÉCÉDENT. — PHYSIONOMIE MORALE DES DERNIÈRES CHANSONS DE GESTE.

Nous avons vu jusqu'à quel point l’idée chrétienne avait pénétré l’Epopée française. Non pas la théologie, mais la foi. Quelle que soit, à ce point de vue, l’infériorité des xivc et xv° siècles, ce serait étrangement se tromper que de leur attribuer un véritable scepticisme. Malgré certains mélanges odieux, malgré des superstitions regrettables, malgré une ardente et injuste passion contre les clercs, ce sont des siècles croyants, très croyants, et, depuis le roi Charles Y qui meurt comme un saint jusqu’au dernier des loqueteux qui mendient aux portes des églises, la plupart des hommes de cette époque troublée sont de sincères et véritables chrétiens. C’est ce qu’on constate chez tous les historiens, comme aussi dans tous nos poèmes. Nos dernières chansons sont à tout instant éclairées par des miracles, traversées par des vols d’anges. A tout instant aussi, nos poètes éprouvent le besoin de placer sur les lèvres de leurs héros un exposé complet, sous forme de prière, de la foi de leurs pères et de la leur. Il y a de ces prières qui ont cinquante ou cent vers, et qui, en réalité, ne présentent pas de notable différence avec celles des xic et xnc siècles h La même foi y éclate,

1. Bauduin de Sebourc , I, pp. 127, 310, 314-316, Cf. Bastars de Buillon (édit. Scheler, v. 2458 et ss.).

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qui est naïve et ardente. Il est rare que la théologie y 1 I>ART- UVR- »»•

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