Bauduin de Sebourc , I, pp
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1 rAcLUm' m* qiiels un prêtre rappelle en vain les fameuses paroles
- de l’Evangile : « Si vous aviez seulement delà foi gros
comme un grain de senevé, et que vous dissiez à cette montagne : « Pars d’ici et viens là », la montagne viendrait à l’instant. » Tout à coup, un cri s’élève parmi ces chrétiens dont la foi n’est pas assez vive et qui vont mourir : « Un Saint, il y a un Saint au milieu de nous », et ils vont se jeter aux pieds de Baudouin. « Croyons et prions, » leur répond-il : et voici tout un peuple à genoux et qui pleure, en invoquant le souvenir de la passion du Christ . Il faut croire que la prière
de Baudouin fut de celles dont parle l’Evangile : car la montagne se mit en mouvement et marcha h Que la dévotion à la Vierge « trésorière2 » soit encore ici d’une vivacité profonde et charmante, c’est ce qu’il est presque inutile d’ajouter, et les textes abondent. Il y en a d’étranges, mais qu’il ne faudrait pas interpréter à la Voltaire tant ils sont sincères. La dame de Ponthieu, par exemple, a commis le crime de renier Dieu, mais elle se refuse à renier la Vierge : « C’est la dame de grâce, dit-elle, et qui nous peut tous sauver; c’est la douce fontaine pour laver nos péchés; c’est le très doux soleil ; c’est l’arche de la mer qui conduit au port tous les repentants; c’est la mère qui tous ches en fans fait de joie saoul 1er 8. » L’auteur du
1. Bauduin de Sebourc , II, pp. 344, 345. — 2. Cf. la Vierge « secrétaire », Bauduin , I, 126, etc. — 3. Le poète va beaucoup plus loin : « Si j’ai Dieu renoiet et volut despiter, — Onques la mere Dieu ne vous deslionourer — Ne la très douche Vierge renoier ne fausser. — J’ai oï pluseurs fois les prestres sermoneir — Qu’au siècle n’a pecheur qui puist si mal ouvrer, — Ne Jhesu renoier, ne son non despiter, — Ne les claus, ne la lanclie, ne sen sanc parjurer — Et devenir mordreres de tollier et d’embleir — Et alaist en un bos gens mordrir et tuer — Et vendre le corps Dieu as Juïs délivrer — Que s’il voloit la Vierge de bon coer reclamer — Èt le très douche ymage et luy ymagineir, — De bon cuer repentant sen ymage aourer — Qu’elle ne face bien le peckeur racorder —Envers son dous enfant et de pechié roster, » etc^ [Bauduin , II, p. 24).
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Bastart de Bouillon est encore plus « Marial », et se 1 PART- L,VR- m
demande (il y a peut-être là un souvenir du Stalat ) qui a le plus souffert sur le Calvaire : le Christ, ou sa très douce mère « qui estoit près de la crois 1 » ? C’est partout le même accent.
On a dit, on a répété que l’esprit des croisades n’a pas survécu au règne de saint Louis, il conviendrait de ne rien pousser à l’excès, et il est certain que, dans la poésie comme dans l’histoire, il y a
encore au xivc siècle de belles lueurs d’enthousiasme
pour les expéditions d’outremer. Un messager vient un jour annoncer au roi Hernous de Beauvais les récents désastres de la Terre Sainte, et termine son discours par cette très chrétienne péroraison : « E roys ! souviengne toi de la mort Jhesu Cris 2. » Les souvenirs de la première croisade sont encore vivants dans toutes les mémoires, et l’action héroïque de Thomas de Marie qui se couche sur son écu, se fait hisser sur des pointes de lances jusqu’au haut des murs de Jérusalem et entre ainsi le premier dans la Ville-Sainte, ce trait de courage, qui n’a peut-être été jamais surpassé, était encore populaire à l’époque de Philippe le Bel !. On se persuadait aussi qu’en allant à la croisade, on assurait le salut de trois âmes : « JV vais, dit un de nos héros, pour sauver les âmes de ma femme, de
1» Bastars de Buillon, éd. Scheler, v. 6147 et ss. — 2. Bauduin de Sebourc , I, p. 7. Cf. dans le Bastars de Buillon un des épisodes les plus beaux et les plus chrétiens qu’on trouve dans nos derniers romans.
C’est celui où l’on voit le roi de Jérusalem, Baudouin, conjurer Richard le Restoré de pardonner à Corbaran qui est le propre meurtrier de son frère : « Otroiés lui pardon sans nule foleté — En l’onnour du pardon que Dieus de maïsté — Donna et otroïa de bonne volenté — Maria Magdalaine quant à lui ot plouré, — Quant de ses larmes ot ses dignes piés lavé — Et de ses sains cheveus en après ressué. — Et vous sou\iengne aussi du saint pardon loé — Que Jhesus otroia par débonnaireté — A Longis qui l’avoit ferut », etc. A ces mots, Richard le Restoré pleura et courut, les bras tendus, vers Corbaran (éd;
Scheler, v. 861 et ss.). — 3. Bauduin de Sebourc , II, p. 165.
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i part. LivR.ni. mon père et de ma mère. Quant à la mienne, elle ira
CHAP. III. a ^
- où Dieu voudra1. » C’est là sans doute une idée qui
n’est pas commune, mais personne ne s’avisera de la considérer comme une superstition. Elle est profondément chrétienne.
Les superstitions, hélas! ne sont que trop nombreuses, et cette mauvaise herbe envahit tout le champ de notre épopée. Ces superstitions, d’ailleurs, n’ont pas toutes la même origine. Il y en a qui ont traîné dans le monde antique comme dans la société chrétienne et qui justifient cette idée du comte de Maistre que toute religion « pousse une mythologie ». Tel est, par exemple, cet usage des amulettes et des talismans qu’on retrouve un peu partout ; tel est cet anneau mystérieux que le Pape donne à Florence la belle, et qui suffit, avec certaines oraisons, pour l’arracher aux dangers les plus scabreux : et il y a vingt talismans du même ordre qui n’ont pas ce mérite auguste d’être un présent du Pape. Les anneaux merveilleux pullulent dans nos derniers romans et, véritablement, il y a abus. J’admets volontiers la bague que Doraine, dans Charles le Chauve , donne si gracieusement à Philippe au moment où il va engager la lutte contre le géant Merlangier 2; mais je ne saurais être aussi indulgent pour le singulier anneau que le nécromancien Balan fournit un jour à la belle Supplante et qui fait croire à un mari qu’il a fait son voloir et son bon avec sa femme, alors qu’il n’en est rien 3. Je le connais, c^t anneau, et je sais chez quel joaillier notre poète l’a acheté : il est sorti de l’officine de laTable ronde, et c’est ainsi, comme on l’a dit avant nous, que « la fée Viviane
1. BaucLuin de Sebourc , I, p. 9. — 2. Charles le Chauve, cité dans l’ Histoire littéraire, XXVI, p. 98. — 3. Ibid., pp. 111, 112.
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donnait le change à l’amour de Merlin1.» Il y a aussi 1 PA*^PU™; 1,1 l’éternel cor et l’éternel hanap d’Auberon qu’on retrouve, avec les mêmes vertus, dans le Chevalier au Cygne2, dans Charles le Chauve 3, dans Tristan deNanteuil\ etc., etc., et qui ressemblent à ces vieux accessoires de théâtre, toujours les mêmes, et dont on se sert pour vingt comédies ou vingt drames divers. Il y a encore cette croix sur l’épaule droite des nouveaux nés à laquelle on reconnaît, à coup sûr, les enfants d’origine royale 5. Il y a enfin les animaux merveilleux qui foisonnent dans l’hagiographie du moyen âge et dans les Bestiaires plus ou moins « moralisés » d’une époque aussi complexe : témoin ce lion qui accompagne partout Octavian et « sait reconnaître les traîtres partout où il les voit » 6 ; témoin cette cerve prodigieuse qui nourrit le petit Tristan de Nanteuil et le porte complaisamment sur son dos7. Le miracle, cette chose si réelle et si haute, est lui-même déshonoré dans cette horrible petite mythologie de nos derniers romans, et nous voyons un ange intervenir « au nom de Dieu » pour préparer et justifier cet inepte changement de sexe
1. L’anneau de Florence de Rome, dont nous parlons plus haut, a une puissance analogue, mais moins compliquée et moins graveleuse :
« Car dame qui le porte et sur elle l’a mis — Ja par homme vivant n’ert ses corps amenris. » (. Histoire littéraire , XXYI, pp. 337 et 345 etc.).
Autre anneau encore dans Tristan de Nanteuil. La belle Marie, fille de l’hôte de Doon, lui fait présent d’un anneau « où se trouve une pierre d’une telle vertu qu’elle eut guéri un mourant» (P. Meyer, Notice sur le roman de Tristan de Nanteuil, Jahrbuchfür romanische und englische Literatur, IX, 1, pp. 28, 29). Etc., etc. — 2. Histoire littéraire, XXY, p. 514. — 3. Ibid., XXYI, p. 106, etc. — 4. Paul Meyer, 1. c., p. 42. Dans le Bastart de Buillon , on voit Baudouin aller dans le pays de Féerie où se trouve un cor merveilleux. Le privilège de le faire retentir appartient seulement au meilleur chevalier ( Histoire littéraire, XXV, p. 606). — 5. Cette croix, qui apparaît déjà dans nos chansons de la première époque, nous la retrouvons dans Tristan de Nanteuil {Histoire littéraire , XXVI, p. 239) ; dans Florent et Octavian [Ibid., pp. 304 et 332); dans Charles le Chauve {Ibid., p. 102); dans les deux versions de Lion de Bourges, etc. — 6. Octavian est appelé le chevalier au lion {Histoire littéraire , XXVI, p. 305, 321 etc). —7. Ibid., p. 236.
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i part. livr. ni. mO dans un de nos plus médiocres romans, trans-
- forme soudain une Blanchandrine en un Blanchan-
drin l. Véritablement ces poétaillons sans vergogne abusent un peu trop de ces Anges dont la théologie catholique nous donne une notion si élevée : ils en font je ne sais quels commissionnaires, chargés des plus indignes et des plus sottes besognes \ Quant à l’hagiographie proprement dite, elle tourne décidément à la fantaisie, à la pire fantaisie. Il ne faut pas s’étonner (puisque tout leur siècle y croyait) si ces versificateurs crédules adoptent la fable du « saint Vinrounike et de sainte Verone3 » ; mais ils ont été plus loin. Ne sachant plus que faire de ses deux héros, Dieudonné et Supplante, l’auteur de Charles le Chauve déclare, sans sourciller, que Dieudonné après sa mort est officiellement devenu « saint Honoré » et Supplante « sainte Fiée » Canonisation imprévue et facile \ Au sujet d’un traître qui « espousa deus faimes à un jour », un autre affirme fort placidement qu’il ressemble par là à saint Aubin « à cui Diex fist amour 3 ». Cette hagiographie, qui nous agace, charmait visiblement nos derniers romanciers, et on les voit inter-
1. Tristan de Nanteuil, Histoire littéraire , XXVI, p. 256. — 2. Dans Charles le Chauve leur fonction est plus noble, et c’est un ange qui ordonne à Philippe de conduire en Syrie vingt mille chevaliers pour délivrer Jérusalem (Ibid., p. 100). Mais que dire de cet ange que Jésus- Christ envoie sur terre pour aider le petit Baudouin de Sebourc à préférer, dans une étrange épreuve, un <* bassin » plein de pommes à un vase plein de florins ( Bauduin de Sebourc , I, p. 32)? — 3. Ibid., II, p. 55. Il y a là quelques variantes légendaires, dont il y aurait peutêtre à tenir un certain compte, alors même qu’on les retrouverait ailleurs : « Ch’est li dignes suaires que Verone poirtoit,.— Quant elle trouva Dieu qui en lejcrois pendoit. — Or il avoit esteit lanchiés au coer si roit — Que li sans de son corps ensanglenté l’avoit. — Veroine prist sa toile qu’au marchié vendre aloit. — S’en couvri le corps Dieu dont grant pitié avoit. — Là fu se fâche escripte, si qu’encore on le voit — Droit à Romme le grant : fox est qui che ne croit » (Cf. le P. Cahier, Caractéristiques des Saints , p. 50). — 4. Charles le Chauve , cité par Y Histoire littéraire , XXVI, p. 122-123. — 5. Bauduin de Sebourc , II, p. 203.
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caler dans leurs chansons, sans aucun motif sérieux, 1 PA*T;n u™' 1,1 la légende d’un saint populaire qui ne se rattache par aucun lien à l’action de leur poème. C’est ce que fait pour saint Gilles le long et lourd rédacteur de Tristan de Nanteuil \
La description de l’Enfer et du Paradis n’a guères porté bonheur qu’au génie incomparable de Dante, et encore peut-on sans blasphème estimer que le theologus Dante s a été, en certains de ses tableaux, plus libre et plus audacieux qu’il n’eût fallu. L’auteur de Baaduin de Sebourc était certainement le contemporain de l’auteur de la Divine Comédie , mais on ne saurait comparer cette fourmi à cet aigle. Il a sous les yeux la légende de saint Brandan, avec quelques autres livres qu’il pille. Je ne saurais défendre ici l’étymologie étrange qu’il prête au nom de ce Brandan ou Brandon, «ainsi appelé, dit-il fort gravement, parce que Dieu l’avait un jour préservé des brandons de feu que les diables d’enfer faisaient pleuvoir sur lui1 2 » . Il y a cependant quelques beaux traits dans ces pages de Bauduin, mais qui sont d’emprunt et qu’on retrouverait ailleurs. Telle est cette horrible fumée qui s’exhale de l’enfer, « si grande et si obscure et si démesurée » qu’elle cache aux yeux le ciel et la terre3 ; et telle est aussi cette voix douloureuse qui se plaint éternellement « en un busson » et qui est celle de Judas lui-même, de ce traître qui est si justement puni et à qui Dieu cependant permet de sortir de ces lieux maudits deux fois par semaine, le samedi et le diman-
1. Histoire littéraire, XXVI, p. 359 et ss. — 2. Bauduin de Sebourc, I, p. 303 et II, pp. 60, 61. Saint Brandon était un prince de l’Inde que
Baudouin avait converti. L’auteur de notre poème ajoute : « Se vous ne m'en créés, — A Saint- Amant, à Bruges, sa vie trouverés, — Comment li sans de Bruges i fu* là aportés — Par le bon Bauduin. » — »