‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 15 sur 217 · PART. LIVR. U CHAP. XX · texte numérisé non relu

PART. LIVR. U CHAP. XX

La toilette, le costume.

1 rcHApUxx ‘ a-t-il fallu y consacrer le temps nécessaire. Il 11e se maquille pas 4, notre jongleur; mais il est et veut rester glabre 2, comme les acteurs cle nos jours. Quant à son costume, il n’est ni aussi compliqué, ni aussi étincelant que celui de plusieurs de ses confrères en jonglerie. Ceux-ci portent une cotte qui est fendue par devant et par derrière, avec une sorte de baudrier par les flans 3. Ils ruissellent de fausses pierres et de faux or, et aiment les couleurs qui tranchent : ab ntroque latere divisis, item mixtis coloribus vestimenta variabant 4; mais c’est là, comme on le voit, un costume de saltimbanque et qui serait indigne d’un homme grave qui s’est consacré à chanter uniquement l’histoire de Charlemagne et de ses pairs. Lui, Jean, a revêtu une simple cotte à capuchon, un surcot ou un manteau, une chemise et des chausses 5. Il s’estime heureux de ce

1. Le texte déjà célèbre d’Etienne de Bourbon ( Anecdotes historiques, éd. Lecoy de la Marche, n° 279) se rapporte uniquement à l’usage des masques : « Ad imitationem illorum joculatorum qui ferunt faciès depictas quæ dicuntur artifleia gallice, cum quibus ludunt et hommes deludunt. » — 2. « Olim, circa millesimum incarnati Verbi annum, cum rex Robertus sibi reginam Constantiam accepisset, a partibus Occitaniæ cœperunt confluere... in Franciam atqueBurgundiam, ab Arvernia et Aquitania, hommes omni levitate vanissimi... a medio capitis nudati, histrionum more barbis tonsi. » (Raoul Glaber, Duchesne, Historiæ francormn scriptores, IV, 38.) « Cum ergo alterius modi aditum [Baldulphus] non haberet, rasit capillos suos et barbam cultumque joculatoris cum cythara fecit. Deinde, intra castra deambulans, modulis quos in lyra componebat sese cytharistam exhibebat. » (Geoffroy de Montmouth, Hist. lib. VII, cap. i, cité par Thomas Percy, An essay on the ancient english minstrels, p. lviii, en tête des Relies of ancient english poetry, London, 1775, t. I.) — 3. « Et Josiane pourpensa un semblant. — Vint as estaus, si monte sor un banc... — Toute est fendue et derrier et devant — Et si fu chainte d’un baudré par les flans. — D’un doit à autre i ot pierres samblans, — De l’or d’Arrabe cler et resplendissant. » ( Bueves d’Hcinstonne, Bibl. nat. fr. 12548, f° 170.) — 4.L’auteur a soin de nous faire remarquer que c’est là ce qui caractérise les jongleurs : « Quod proprie jocularium est. » (Johannes Signiensis episcopus in Vita sancti Beraldi, episcopi Marsorum. Cité par Du Cange au mot Jocularis .) — 5. Bertrand II, comte de Forcalquier, se fit représenter sur son sceau (1168), d’un côté en costume militaire, avec le heaume, l’écu et le haubert; de l’autre, en costume de jongleur avec une simple cotte, des chausses, une vielle et un archet. {Icono^

costume qui est un peu austère, mais propre et digne, 1 PA*rA;u™; 11

et il n’est pas de ceux qui perdent aux dés jusqu’à -

leurs vielles, jusqu’à leurs cottes, et restent souvent « en leur chemise » sous les morsures de la bise *.

Ces différents costumes du jongleur (sauf le dernier) sont plus d’une fois revêtus, dans nos vieux poèmes, par des chevaliers et des dames qui ont besoin de ce travestissement pour pénétrer dans un château 2, pour faire connaître un événement encore secret, pour préparer enfin le dénouement d’une chanson. Dans ce féroce roman de Bueves d’Hanstonne qui se termine par un enterrement de femme vive et par l’écartèlement d’un traître, l’héroïne, qui s’appelle Josiane, se déguise un jour en jongleur, monte sur un banc au milieu de la rue et, de sa voix la plus claire, s’écrie :

« Écoutez, chevaliers et sergents; écoutez, dames,

pucelles, enfants; — Ecoutez un chant nouveau de France : Cou est de Bueve un chevalier vaillant ... » Et

elle se prend alors à chanter (avec quelle passion, avec quelle furie!) l’histoire véritable de ce pauvre Beuve dont le père a été assassiné par un traître et

graphie des sceaux et des bulles conservées dans la partie antérieure à 1790 des Archives du Bèpartemeyit des Bouches-du-Rhône, par L. Blancard. Planche xxiii, n° 1.) = « Et ele fist faire cote et mantel etcemisse et braies; si prist sa viele et ala vielant par le pais. » ( Au cassin et Nicolette, Nouvelles en prose du xme siècle, p. 302.)

1. « N’avoit pas sovent robe entière; — Sovent estoit sans sa viele — Et sans chauces et sans cotele, — Si que au vent et à la bise — Estoit souvent en sa chemise. » ( Saint Pierre et le jongleur, Méon, 1. c., III, p. 282.) Il arrivait d’ailleurs que, sans être dissipateurs et joueurs, les jongleurs n’étaient souvent que trop pauvrement vêtus. Lorsque, dans Foulques Fitz Warin , Jean de Rampaigne se déguise en jongleur, « il se vesti asque povrement, et print sa male ou sa jogelerie et un grand bastoun à la main ». ( Nouvelles en prose du xive siècle, p. 67.) — 2. « On était si habitué à voir les jongleurs [chez les seigneurs], que, lorsqu’on songeait à pénétrer par ruse dans un château, le meilleur stratagème consistait à se déguiser en jongleur. C’est ce que font Horn et ses compagnons, » etc. (Jusserand, la Vie 7iomade, etc., p. 278.)

La prière, les patrons, le départ.

dont la mère est une infâme 4. La scène est superbe et ferait au théâtre lin effet saisissant. Des épisodes analogues, mais moins dramatiques, agrémentent vingt autres récits, mais surtout ce chef-d’œuvre, comparable aux plus charmantes conceptions de l’Antiquité, Aucassin et Nicolette 2. C’est un lieu commun.

Notre jongleur est maintenant tout prêt à se mettre en route. Qu’il ait oublié de « se dejeuner », je ne le pense pas; mais je ne crois point le calomnier en ajoutant qu’il n’a pas omis sa prière, et qu’il a particulièrement invoqué ses deux patrons qui sont aussi ceux de tous les jongleurs, saint Julien le pauvre et le comédien saint Genest. Saint Julien, qu’on appelait aussi l'Hospitalier, était « le patron d’un grand nombre d’hospices où l’on n’avait qu’à se présenter, comme voyageur pauvre, pour être hébergé pendant trois jours », et il convient d’ajouter que « c’était une dévotion fort répandue, parmi les voyageurs embarrassés, de réciter un Pater en l’honneur de saint Julien pour obtenir un bon gîte 3 ». Quant à Genest, qui a inspiré à Rotrou une tragédie comparable à Polyeucte, on sait que cet acteur à la mode (il était contemporain de Dioclétien) s’était chargé de ridiculiser les chrétiens en recevant sur la scène un simulacre de baptême. « Or il arriva que, touché de la grâce, Geqest se proclama chrétien avec un accent trop vrai pour ne pas frapper tout l’auditoire et qu’il fut décapité pour cette même foi qu’il avait voulu honnir 4. » Avouez que ce sont là, pour un jongleur,

I. Bibl. nat., fr. 12548, f° 170. — 2. Ecl. Suchier, p. 39. — Freymond (1. c., p. 15) a énuméré un certain nombre d’autres « déguisements en jongleurs » dont on lit le récit dans nos vieux poèmes. Ces épisodes ne sont pas sans offrir d’utiles éclaircissements sur le costume de nos chanteurs et musiciens ambulants. — 3. P. Cahier, Caractéristiques des Saints, p. 125. — 4. Id., ibid., p. 770.

deux nobles patrons. Y a-t-il rien de meilleur que 1 PART- L,VR- 11 •

d’affirmer sa foi... et d’avoir un bon gîte? - -

Des patrons dans le ciel ne suffisaient pas au jon- Les lettres

de

gleur : il ne dédaignait pas ceux de la terre. recommandation . Dans un repli de son brciier, il garde précieusement des lettres de recommandation pour les seigneurs de la région, pour ceux à tout le moins dont les châteaux sont sur son chemin, et il arrange son itinéraire, l’habile homme, de telle sorte qu’il devra nécessairement passer par ces châteaux. Nous avons conservé plusieurs de ces litteræ commenclatoriæ dans les Summæ dictaminis, dans les Formulaires du moyen âge, et rien n’est plus curieux ni moins connu : « Salut et perpétuel amour. Nous vous adressons le porteur des présentes, jongleur éminent etqui a nagu ères assisté à mes noces C » Et l’autre de répondre : « Après avoir pris connaissance de votre lettre et animé du désir de vous être agréable, nous avons fait donner à votre jongleur, de beaux et honorables vêtements, vestimenta præclara et honesta 2.» Ces rédacteurs de formulaires devaient être, ce semble, un peu jongleurs euxmêmes, et ces lettres, en vérité, font penser à je ne sais quelleconnivence.il en est de plus pressantes encore et qui sont ornées de préambules plus solennels : « Nous avons reçu naguères, grâce à Dieu, l’ordre de la chevalerie, et avons dû, à cette occasion, donner aux jongleurs bon salaire. Nous vous adressons aujourd’hui

1. « Deprecatio pro dono instrioni impendendo. Salutem et amoris perpetui firmitatem. R. latorem presentium, egregium instrionem qui nuper meis interfuit nuptiis, ubi suum ofïicium exercuit eleganter, ad vos cum magna confîdentia destinamus, rogantes precibus, quibus possumus, quatinus aliquid subsidium gracie specialis eidem irnpendere debeatis. » ( Summa dictaminis, Bibl. de l’Arsenal, 854, f° 242 v°, xme siècle.) — 2. « Salutem et paratum animum serviendi. Amicicie vestre litteris intellectis, vestimenta præclara et honesta R., instrioni vestro, curavimus exhibere, in liiis et majoribus parati vestris desideriis complacere. » {Ibid. »

iPART.LivR.ii. Raimond doctorem curialem , laudobilem atque notum.

CttAP. XX.

- Traitez -le curialiter1. » Ce dernier mot en disait

plus qu’il n’était gros. Curialiter : c’étaient toutes les amabilités et tous les luxes de la courtoisie féodale. Pour décider les seigneurs à ouvrir plus largement leurs bourses, on employait volontiers d’autres arguments, et qui étaient moins impersonnels : « Ce jongleur vous fera connaître, il magnifiera votre nom. » O vanité 2 !

Entre tous ces formulaires, celui de Buoncompagno n’est certes ni le moins varié, ni le moins « suggestif ». On commence par y invoquer le nom de Bernard de Ventadour3, que l’on considère à lafois comme un poète et un musicien incomparable ; mais notre rédacteur ne s’attarde pas en ce prologue et comprend que le meilleur moyen de recommander utilement un jongleur, c’est d’attester qu’il a rendu de véritables services en ces deux grandes fêtes de la vie féodale, à l’adoubement et aux noces. C’est ce qu’il a fait en bons termes ; mais là ne s’arrête point le formulaire très complet de l’auteur italien, et il nous offre autant de modèles de lettres qu’il y a d’espèces de jongleurs. Voici, en effet, que l’on recommande avec la même instance, le vielleur qui vielam scit tangere in dulcore ; le joueur de lyre ou de « chifonie » qui novit

1. « De milite ad militem. Pro honore militie quam nuper suscepimus, divina gratia suffragante, per nostros remnnerare nobis convenit hystriones. Vobis Remundum, doctorem curialem, laudabilem atque notum, ad vestram Excellentiam mittimus, sicut petit, munerandum,vestram dilectionem rogantes ut circa ipsum amore nostro velitis curialiter vos habere. » ( Dictamina rectorica magistri Guidonis, Bibl. de l’Arsenal, 854, f° 198 v° ; xme siècle.) — 2. « De honore vestre persone, sicut de proprio, gratulantes, talem doctorem, quem ad nos munerandum misistis, sic licenciare curavimus magnis donis quod cantando ubique magniflcet nomen vestrum. » (Ibid.) = Sur ces lettres de recommandation en général, voy. Tobler, ( Spielmansleben , p. 323) qui cite un texte curieux d'Erec et d’Enide. — 3. Buoncompagno, éd. Rockinger, Munich, 1863, p.163. L’éditeur a écrit: Bernardus eventator.

cantare eum lira et tanqere mircibiliter symnhoniam : 1 PART- LIVR- "•

U J I ’ ' GHAP. XX.

le citharedus qui « fait merveilles avec son luth », et -

l’auteur croit pouvoir se permettre ici un petit jeu de mots assez innocent, ut si cordas jocunde fecerit consonare, jocundum sibi præmium tribuatis ; le harpiste et le joueur de rote, et jusqu’à ces pauvres diables de bateleurs qui savent imiter le chant des oiseaux et le braiement de l’âne. Voilà vraiment un homme qui a pensé à tout h

Le jongleur s’assure qu’il n’a pas perdu ses certifi- Le v°yagecats et ses lettres, Puis, il part. Suivant qu’ils ont plus ou moins de fortune, ses confrères voyagent à cheval ou à pied 1 2, et c’est le signe auquel on reconnaît en effet qu’ils sont plus ou moins misérables. Quant à lui, il regarderait comme un déshonneur de ne pas chevaucher « mul et destreiere de Rabie ». Les jongleurs chantants, dit-il, « ont le devoir de ne pas aller

1. « De violatore. Latorem presentium H., qui violam scit etc., ad vos duximus destinandum,rogantes ut eum remunerare, nostre dilectionis intuitu, debeatis. — De liratore vel symphonatore. Litteras, nostri sigilli munimine roboratas, vestre duximus amicitie destinandas, rogantesut latori presentium, E... remuneracionem, vice nostra, sicut expedit, conferatis, scientes quod novit etc. — De zithciredo. Ad vos transmittimus citharedum ut, si cordas etc. — De arpatore vel rotatore. Virum curialem pariter et famosum, qui arpam vel rottam super omnes in omnimoda varietate sonorum tangere comprobatur, vestre nobilitati commendamus, quatinus munus vestrum ejus operi et scientie coequetur.» (Buoncompagno.) D’autres recommandations portent ces autres titres : De saltatore. — De Mo qui scit volucrum exprimere cantïlenas et voces asinincis.— De ceco mirabili. Enfin, un dernier modèle de lettre nous est offert, lequel peut servir pour tout jongleur ou toute jongleresse. « Latorem (sive latricem) presentium, P... joculatorem (seu joculatricem) qui (vel que) nostre curie vel nupciis voluit interesse, curialitati vestre attencius commendamus, rogantes ut eum (vel eam), nostre dilectionis intuitu, remunerare velitis. » L’auteur du formulaire ne manque pas de nous dire en terminant : « Nota quod hic titulus rarissime vel nunquam indiget responsivis. » Nous verrons plus loin qu’outre ces lettres de recommandation pour eux-mêmes, les jongleurs portaient parfois des lettres d’amour... pour les autres —

2. « Quant un hom fait noces en feste — Où il a gent de bonne geste,

— Li rnenestrel, quant il l’entendent, — Qui autre chose ne demandent,

— Vont là, soit amont, soit aval, — L’uns à pié,l’autres à cheval.» (Rutebeuf , De Chariot le juif , etc., 2e éd. d’Achille Jubinal, II, p. 98.)

1 PAchm>Uxx.‘ à pied1 ». On a sa dignité. Il n’est pas rare, d’ailleurs, que ces nomades cheminent deux par deux. Nous avons parlé plus haut de ces associations entre musiciens qui sont nécessaires pour former un orchestre ; mais les chanteurs, eux aussi, se donnaient souvent un compagnon de route. Dans les Miracula sancti Remacli nous voyons un cantor jocularis qui ne se sépare pas de son sodalis 2, et la même coutume existait certainement au midi où nous rencontrons Elie de Barjols toujours accompagné d’un autre chanteur qui s’appelait Olivier. Et ils allaient ainsi, de ville en ville, de château en château, de cour en cour 3 ...

Notre jongleur est riche, et il s’est donné le luxe d’un valet qui porte sa malle et sa jogelerie 4, sa viele et le reste. Ce valet d’ailleurs lui sert à plusieurs fins. S’il y a une rivière à passer, — les jours où par hasard il fait à pied une petite étape, — le valet le porte sur son dos et lui tient lieu d’un cheval abrievé 6. D’ailleurs, il n’est pas fier à l’excès, et fait lui-même assez volontiers l’office d’un valet ou, tout au moins, d’un

— 1. « Nen deit aller à pei çubler qui çante ». = Dans un mandement du duc de Bourgogne en 1378, on trouve un don de quatre francs qui est fait « à un menestrier de Monseigneur pour les frez et missions de son cheval et le salaire du maireschaut qui l’avoit gouverné et gari de certaine maladie à Chastoillon-sur-Saine ». (Archives de la Côte-d’Or, B. 1452, f° 76 v°.) — 2. «Cantor quidam jocularis ipsa nocte cum sodali suo apud hospitium dormitum ierat.» {Acta SS. septembris , I, p. 722, d’après les Gesta episcoporum Leodiensium, xie siècle.) — 3. « N’Elias de Barjols... fetz se joglars, et accompagnet se com un autre que avia nom Olivier, et aneron lonc tems per cortz. » (Raynouard, 1. c. Y. p.140.) — 4. Foulques FitzWarin ,p. 67. Y. la note 1 de la p. 105.— 5. « Et li jougleres a maintenant parlé: — «Sire amirés, fait-il, or m’entendés. — Jou m’en venoie à Monbranc la cité,... — Quant vi venir ce jouene baceler, — Tout aussi nu comme au jor qu’il fu né. — Il me proia du pain par amisté : — Jou l’en donnai volentiers et de gré... — Tant fis à lui c’aveuc moi est reniés; — Si boin sergant ne poroit nus trover.— Mon fardel porte etme harpe otretel,— Mesestrumens canque li veul livrer, — Et quant ce vient à 1’ malvais pas passer, — Deseur son col m’a errament geté, — Outre m’emporte com civax abrievés. » [Huon de Bordeaux , v. 7350 et ss.)

messager. Les jongleurs avaient cela de commun avec 1 PA“;PU™; "

les pèlerins qu’ils colportaient, avec une certaine rapi- -

dité, les nouvelles politiques et religieuses à travers tout le monde chrétien ; mais ils n’avaient guère que ce point de ressemblance avec les bonnes gens qui allaient à Rocamadour ou à Gompostelle. Nous avons même quelques raisons de craindre que ces voyageurs trop complaisants (comme nous l’avons déjà donné à entendre) n’aient parfois servi d’entremetteurs et favorisé plus d’un mauvais amour, comme celui du châtelain de Coucy pour la dame de Faïel i. Le nôtre, par bonheur, n’a jamais été jusque-là.

Le voilà sur la route qui doit le conduire à la ville prochaine; mais l’étape sera de six lieues. Il a donc le temps de se préparer à la séance qu’il donnera cette après-midi. Certes, sa mémoire est admirable : il sait par cœur 2 plusieurs chansons, qui ont chacune quelques milliers de vers, et c’est aussi par cœur qu’il les récite, sans jamais s’aider d’aucun livre. Mais enfin, cette merveilleuse mémoire, il la faut rafraîchir de temps à autre, et c’est ce qu’il fait en chemin. Dans ses bagages, il y a un ou plusieurs petits livres 3, légers, portatifs, charmants. Ce sont ses chansons, et

1. « C’est un menestrel qui apporte à Faïel la première chanson faite par le châtelain en l’honneur de la dame du lieu (vers 409). C’est un autre jongleur (v. 6970) qui, revenu de la grande fête donnée par le roi Richard, apprend à la dame de Faïel que son ami a pris la croix en Angleterre. » ( Romania, VIII, pp. 352, 353, d’après le Roman du châtelain de Coucy, fin du xme siècle ou commencement du xive.) —

2. « Cil jugleor par cuer canté en ont piecha — Et prinrent la matere et puis chà et puis là. — Ensi l’ont corrompue.» {Jehan de Lanson, Bibl. de l’ Arsenal, 3145.) « Cil jugleor qui la durent aprendre —

Les millors moz lascerent de s’anfance. » {Enfances Guillaume, Bibl. nat., fr. 1448, f° 68 v°.) — « Sai-ge par sens et par mémoire — De Charlemaine et de Roulant. {Les deus troveors ribauz, publiés par Achille Jubinal en sa 2e éd. de Rutebeuf, t. III, p. 12), etc., etc. —

3. « Le dit Jehan, à cause de dit fief [de la jonglerie de Beauvais], a de chascun jongleur venant et estant à Beauvez une fois, douze deniers de ceulx qui chantent en place. Et se ils sont refusant de

I TART. I.IVR. Il CHAI’. XX.

Arrivée du jongleur dans une ville.

Il s’apprête à chanter.

• il les relit plus d’une fois, afin de n’avoir point de ' défaillance en les chantant et de ne pas rester soudain bouche béante, à court. Ces précieux manuscrits de jongleurs, nous en possédons encore quelques-uns, et en avons donné, plus haut, un spécimen exact à nos lecteurs h Ils nous offrent, en général, les versions les plus brèves, les plus anciennes, les meilleures de nos vieux poèmes. Tel est le Raoul de Cambrai 2, tel YAliscans et le Moulage Guillaume 3, tel surtout ce Roland d’Oxford 4 dont on ne doit s’approcher qu’avec respect.

Rien ne fait passer les heures plus vite que la lecture, et notre jongleur est tout étonné de se trouver aux portes de la ville qui était le but de son étape. Il ferme son livre et le remet en son étui. Personne, d’ailleurs, ne connaît mieux que lui les bonnes auberges, et il se décide pour celle qui a comme enseigne «les quatre fils Aimon ». Il installe dans l’écurie son cheval un peu maigre et qui ne ressemble que de fort loin au bon cheval Baïart (avant le siège de Montauban). Puis, il prend un repas plus ou moins sommaire, et enfin, dispos et frais, s’apprête à faire son métier 5. Sa compagne inséparable, sa vielle , pend à son cou; il sait où est la grand’place, et il s’y rend sans trop de hâte. Mais déjà le bruit de son

paiier, il puet prendre leur livre ou leur viele. » (Dénombrement du fief de la jonglerie à Beauvais, le 2 mars 1377. L’original est dans la Collection Grenier, t. 311, n° 106.)

1. Voy. notre t. I, p. 227. ( Raoul de Cambrai, Bibl. nat.-, fr. 2493.) Mais ce qui donnera le mieux l’idée d’un de ces manuscrits (pour ceux qui ne peuvent pas voir les originaux) c’est la reproduction complète par la photographie du ms. Digby 23 qui contient le plus ancien texte connu de la Chanson de Roland (Photographische wiedergabe der hs.

Bibly 23 . veranstaltet von Dr Edmund Stengel... Heilbronn, Hen-

ninger, 1878.) — 2. Bibl. nat., fr. 2493 (anc. 8201). — 3. Bibl. de l’Arsenal, 6562 (anc. B. L. F. 185). — 4. Oxford, Bodléienne, Digby 23. Nous en avons donné un spécimen dans l’édition de luxe et dans les éditions classiques de notre Roland. — 5. « Prent sa vielle, de l’ostel s’en torna. » ( Bueves d’Hanstonne. fr. 12548, f° 170.)

arrivée a couru dans tout le pays; on se le montre, on l’entoure, on le suit : « Un jongleur, un jongleur, » et, avant d’avoir ouvert la bouche, il a déjà plus de cent auditeurs.

La place1 est en face de l’église; c’est un aïtre au milieu duquel il y a un bel orme, vieux de deux ou trois siècles. Près de cet orme, auquel on donne encore, malgré son âge, le nom tonnelet , il y a des estaus , il y a un banc où viennent s’asseoir les vieilles gens qui espèrent se chauffer au soleil. C’est sur ce banc que monte le jongleur °2, et il commence par exécuter sur sa vielle quelques accords bruyants, et même un peu criards, pour attirer la foule. Autour de lui le cercle s’épaissit. L’auditoire est des plus variés : il y a là de très petites gens qui se font une fête d’entendre le chanteur; puis, des bourgeois plus graves avec leurs femmes; voire, plusieurs chevaliers qui sont venus rendre visite au châtelain; voire même, plusieurs clercs qui ont dîné tantôt chez le prêtre de la paroisse et ne s’attendaient pas à pareille aubaine. Avec la familiarité qui était coutumière aux hommes de ce temps où il n’y avait vraiment pas d’esprit de caste, ils sont tous confondus les uns avec les autres et attendent, bouche béante. Le jongleur attend, lui aussi, qu’il ait un auditoire digne de lui. Il descend de son banc, et

1. Canere in plateis, chanter en place, étaient les formules les plus ordinairement appliquées aux jongleurs, ou, tout au moins, à une certaine catégorie de jongleurs. Le régent d’Angleterre, Guillaume de Longchamp, fit un jour venir en Angleterre des jongleurs français : c’était, comme le dit Roger de Hovedene en un texte cité plus haut, ut de illo canerent in plateis. Au xve siècle, à Beauvais, celui qui tient le fief de la jonglerie a le droit d’exiger douze deniers « une fois » sur tous les jongleurs qui chantent en place. (Dénombrement de 1377, cité ci-dessus.) Etc., etc. — 2. « Et Josiane pourpensa un semblant; — Vint as estaus, si monte sur un banc. » (. Bueves d’Hanstonne, Bibl. nat. l'r. 12548, f° 170. Cf. la même chanson, Bibl. nat, fr. 25516, f° 70.)

PART. LIVU. II.

GHAP. XX.

Physionomie

de

l'auditoire

GHAP. XX.

Appels réitérés au silence :

début

de la Chanson.

Le jongleur ne récite pas les vers de son poème :

il les chante.

fait avancer ou reculer ce public un peu agité qu’il dispose de son mieux en un cercle à peu près régulier 1 : « Avancez encore un peu. Là, c’est bien. Silence, « silence. » Le moment de commencer est venu : il commence, et sa voix es#t retentissante et claire 2 : « Ecoutez-moi, chevaliers et sergents, bourgeoises « et bourgeois, barons et sages clercs qui savez lire, « dames et pucelles, et vous aussi, vous, petits « enfançons ; écoutez-moi, tous, les hommes et les « femmes, les petits et les grands 3. » Puis, il ajoute avec une voix un peu goguenarde : « Loin d’ici tous « ceux qui n’ont pas d’argent. Ils ne sont pas de ma « partie 4. » Là-dessus, un fort coup d’archet, avec un nouvel appel au silence : « Or faîtes pais , H grant et « R menour 5. » Enfin, voici le vrai début de la chanson : « Oez, seigneur, par Dieu qui ne menti, —

« Bone chanson dont li vers sont fourni 6. » En vérité, il était temps d’entrer dans le vif ; le public faisait mine de s’impatienter et se rappelait assez aigrement que ,

1. « Bone chanson qui oïr la volra — Face moi pais et si se traie en çà. » ( Monicige Renoar.t, Bibl. nat. fr. 1448, f° 334.) — « Tote la gent entor lui aüna. » {Bueves d’ Hanstonne, Bibl. nat. fr. 25516, f° 70.) « Qui vuet oïr chanson cortoise et avenant — Si laist ester la noise et se traie en avant. » (. Destruction de Jérusalem , Bibl. nat. fr. 1375, f° 75.) « Or vous traiez en chà, signour, je vous en prie. » ( Baudouin de Sebourc, éd. Boca, I, p. 123.) — 2. « Si haut canta que trestot l’ont oï. » ( Bueves d’Hanstonne , Bibl. nat. 25516, f° 70.) « A sa vois clere a liucié hautement. » {Ibid., fr. 12548, f° 170.) etc. — 3. « Or m’escoutez, chevalier et serjant — Et les puceles et dames et enfant. » ( Bueves d’Hanstonne, Bibl. nat. fr. 12548, f° 170.) « Or, m’entendez, baron, chevalier et serjant, — Les homes et les famés, li petit et li grant. » {Destruction de Jérusalem, Bibl. nat. fr. 1375, f° 75.) « Seignors, or entendez, chevaliers et serjant, — Bourgeoises et bourgeois et saiges clers lisant. » {Ogier, en alexandrins, cité par l’abbé Delarue, Essais historiques etc., I, 241.) « Seignors, roi, prince et conte, chevalier et baron, — Bourgeois, canoine et prestre, gent de religion, — Dames et damoiselles et petit enfanchon » {Vœux du 'paon, cités parle même.) etc., etc. — 4. « Et qui n’a point d’argent, 'si ne s’asièche mie : — Car chil qui n’en ont point ne sont de ma partie. » {Baudouin de Sebourc, éd. Boca, I, p. 123.) — 5. Bueves d’Hanstonne (Bibl. nat. fr. 12548, etc., etc.) — 6. Ibid., fr. 25516, f° 70, etc., etc.

l’autre année, un jongleur était venu sur cette même 1 PART- LI?R- u-

place, qui avait essayé de dix chansons avant de -

trouver la bonne L Tout se tait.

Le jongleur ne lit pas, il ne dit pas : il chante 1 2.

Il sera certes le bienvenu, le savant, l’heureux Hypothèses

sur la notation

savant qui découvrira un jour, dans un manuscrit jus- raccompeatgnement qu’alors inconnu, la notation musicale de cette mélo- ia mélopée pee sur laquelle on chantait nos chansons de geste.

Ce sera une vraie découverte et à laquelle nous avons bien souvent pensé et aspiré, comme à la découverte si désirée de la première version de Y Aliscans. On peut d’ailleurs présumer que la mélodie de nos vers épiques n’était, en effet, qu’une sorte de mélopée monotone et moins variée assurément que celle de la Préface en notre messe. On a pu dire « qu’ils étaient psalmodiés sur une mélodie qu’accompagnait un instrument 3 ». Le plus précieux document qu’on possède sur un sujet aussi obscur, est le petit manuscrit d 'Aucassin et Nicolette, de cette exquise composition qui est, comme on le sait, entremêlée, farcie de prose et de vers. Pour ne parler d’abord que des vers de ce joli poème, ils présentent une forme des plus curieuses : ce sont de petites laisses monorimes où tous les

1. « Hi similes sunt cantantibus fabulas et gesta qui, videntes cantilenam de Landrico non placere auxlitoribus, statim incipiunt de Narcisso cantare. Quod si nec placuerit, cantant de alio. » (Petrus Cantor, Verbum abbreviatum, Patrologie de Migne, CCV, p. 101.) —

2. Les textes, ici, sont tellement nombreux qu’on ne saurait songer à les citer tous. On sait qu’en parlant de Guillaume d’Orange, Orderic Vital dit nettement : « Vulgo canitur a joculatoribus de illo canti-

lena. » (Ed. Leprévost, III, pp. 5, 6.) = «Desoz le pin lor chantoit un jugler — Vielle chanson de grant antiquité. » ( Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, vers 138, 139.)= «Ge sai bien chanter à devise — Du roi Pépin de Saint-Denise. » {Les deus troveors ribauz , 1. c. vers 129, 130.) = « En 1454, à Beauvais, celui qui tient le fief de la jonglerie est encore tenu de chanter ou de faire chanter de geste ou cloistre de l’eglise. » (Arch. nat. P, 1461.) Ces quatre exemples sont pris au hasard entre plus de mille. — 3. Lavoix, La Musique au siècle de saint Louis , 1. c., p. 345.

t part. uvr. ». Yers sont sepj syllabes, sauf toutefois le dernier

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