Histoire littéraire , XXVI, p
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en Féerie : il y est depuis cinq ans1. O la belle vieille I PART. LIVR. 111.
légende, que nous avons déjà rencontrée en chemin, -
et qui serait plus belle encore, si l’on en faisait honneur au véritable Paradis !
Les Fées d’ailleurs ne restent pas confinées dans leur royaume, si beau qu’il soit. Nous avons vu qu’elles descendaient près des nouveaux nés; mais elles accompagnent l’homme durant tout son voyage terrestre, en l’enveloppant sans cesse de leur protection et de leur amour. Gloriande s’attache, pour ainsi dire, aux pas de Tristan de Nanteuil et se donne pour mission de lui inspirer le courage qui lui manque 2.
Morgue fait mieux encore, et, au moment où son cher Ogier va succomber sous les coups des païens, elle descend dans un char de feu, enlève le Danois qu’elle aimait et le -transporte en Féerie, où il doit être encore. Et voilà les fictions par lesquelles des poètes, sincèrement chrétiens, avaient remplacé notre In Paradisum deducant te Ange H ! 3
Les Enchanteurs 4 ne jouent pas, dans nos romans, un rôle aussi important que les Fées et n’y sont pas aussi nombreux; mais il y en a encore un peu plus que nous ne le souhaiterions. Il faut y joindre les
1. Bastars de Bouillon, édition Scheler, couplet 124, vers 3554 et ss. — 2. Histoire littéraire, XXVI, p. 247. — 3. « Et ainsi com le ber en ce péril estoit, — Y vint Morgue la fée qui le Danois amoit. — Dedens un riche char qui tout de feu sembloit — Fis[t] eslever Ogier » (fin de YOgier du ms. du British Muséum, Royal, 15 E VI). =En terminant ici ce qui concerne les Fées, nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à l’ouvrage de M. Alfred Maury, Les Fées au moyen âge et à l’édition de Floriant et Florete (Roxburghe Club, 1873 note 14) « où Francisque Michel a réuni un certain nombre de témoignages sur le rôle des fées dans la littérature du moyen âge » (Paul Meyer, Brun de la Montaigne , p. xi). — 4. Le type des enchanteurs dans nos derniers romans peut être choisi dans Charles le Chauve, où, pour surcroît de documents, nous avons affaire à deux magiciens, Balan et Maufumé, qui luttent ensemble à coups d’enchantements et de charmes [Histoire littéraire, XXVI, p. 121), etc.
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Nains 1 et les Luitons. Ces derniers ont le don de se transformer, comme les Fées elles-mêmes qui les traitent en serviteurs et auxquelles ils obéissent docilement2. Les Ogres sont plus rares encore: ils coupent volontiers la chair de l’homme en morceaux et la salent : mais ils n’aiment point la chair de femme qui a, paraît-il, mauvais goût. Ce sont des gourmets 3.
Fées et lutins, enchanteurs et nains, sagittaires et sirènes 4, tout ce monde fantastique vit à côté du monde réel, dans les forêts, sous les eaux, dans les airs. Nos poètes y croyaient-ils réellement et à la Bretonne? Je n’oserais le prétendre. Ils ne sont pas candides, nos derniers romanciers, et nous avons vu que, malgré leur foi sincère en l’Eglise, ils prennent avec les choses sacrées de singulières privautés. La confession surtout ne les inspire pas comme il faudrait, et il semble qu’ils la profanent de gaieté de cœur3. Nous constaterons plus loin comment plusieurs d’entre eux ont eu contre le prêtre et contre le moine une haine à la Voltaire. Enfin ils ont tracé certains portraits de renégats et d’athées qui n’étaient pas sans être dangereux pour leurs auditeurs ou lecteurs. Il est vrai que, depuis Raoul de Cambrai , ces tristes peintures ne sont pas rares dans notre épopée, et il faut se rappe-
1. Maufumé est un nain qui prétend avoir vu Noé, David, Salomon, Judas, Macchabée, la ruine de Troie, Bustalus, Turnus, le roi Artus et Jésus-Christ ( Histoire littéraire, XXVI, p. 104). — 2. Un de ces luitons est chargé par la fée Gloriande d’apprendre le courage à Tristan de Nanteuil qui est poltron. Le luiton prend, pour lutter contre Tristan, la forme d’un serpent gigantesque ; mais il reprend soudain la forme d’un homme, dès que Gloriande lui en donne l’ordre (Paul Meyer, Notice sur le roman de Tristan de Nanteuil , Jarhbuch fur romanische und englische Literatur, IX, 1, pp. 40, 41). — 3. Charles le Chauve, 1. c., p. 107. L’ogre est un « sagittaire ». — 4. C’est une sirène qui sert fort heureusement de nourrice à Tristan de Nanteuil : car le lait des sirènes « grandit le corps et l’intelligence des êtres qui s’en abreuvent » (. Histoire littéraire, XXVI, p. 235). — 5. Bauduin de Sebourc , II, 95-107, 113, 114.
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1er ici, entre vingt autres misérables, le Gaumadras de 1 PA^;PLI^* m
Garin de Montglane et l’Herchembaut de Doon de -
Mdience . La plupart de nos traîtres épiques sont, à vrai dire, des athées; mais je ne pense pas qu’aucun poète des xnc et xme siècles se. soit autant complu dans leur portrait que Fauteur de Bauduin de Seboure dans celui de cet abominable Gaufroi, duc de Frise.
C’est le type invraisemblable du renégat : « Ma chair a pu être arrosée par le baptême; mais je ne suis pas chrétien, et ne croi nient plus en Dieu quen une saus pelée1. » Sur la vie future, sur l’au-delà, il est d’une brutalité encore plus révoltante : « Le Paradis, c’est ce monde où nous sommes, quand on s’y amuse et qu’on y fait son bon , quand on a belle dame et qu’on boit de bon vin. L’Enfer, c’est la pauvreté2. »
Et il ajoute cyniquement : « Je n’ai pas, quant à moi, plus d’âme qu’une souris 3. » Mais il descend encore plus bas dans le blasphème et dans le satanisme, et ce véritable possédé, quand il est en danger de mort, s’écrie avec la rage d’un damné : « As anemis d’enfer l’ame et le corps commant \ » Au moment où il va engager avec Baudouin de Seboure ce duel terrible qui est une des péripéties les plus émouvantes de ce trop long poème, un de ses neveux, qui est chrétien, l’exhorte, en cette conjoncture solennelle, à confesser enfin tous ses péchés. Pour toute réponse, il l’étend à terre et l’écervelle : « Lucifer et Caïn, dit-il, voilà mes seuls alliés et mes seuls parents5. » Mais le comble, c’est quand; arrivé au sommet de sa fortune, ce Satan, éperdu d’orgueil, jette ce cri qui est vraiment un écho de l’enfer : « Je serai Jhesu Cris, se je vis longement0. » Certes, il y a encore d’autres rené-
1. Bauduin de Seboure, I, p. 15. — 2. Ibid., I, p. 13. — 3. Ibid., I, p. 107. — 4. Ibid., II, p. 326.-5. Ibid., II, p. 349, 350 .— 6. Ibid., II, p. 337.
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I PART. LIVR. III. ts et d’autres athées dans les derniers monuments
- de notre épopée : on y rencontre un certain comte de la
Marche qui meurt « sans se souvenir de Dieu ni de sainte Marie 1 » ; on y voit encore un comte de Provence qui se fait musulman et marche sur la croix 2 ; mais je ne sache pas que depuis le non serviam, l’orgueil humain ait jamais trouvé une plus insolente et plus abominable formule : « Si je vis, je serai Jésus. »
Des monstres tels que le duc Gaufroi sont un objet d’horreur pour les peintres mêmes qui en ont tracé le portrait ; mais, en revanche, quand nos poètes ont l’occasion de nous parler des prêtres et des moines, on sent qu’ils sont sincères et disent tout haut ce qu’ils pensent tout bas. Leur haine est manifeste et n’épargne personne. Je dirai même qu elle est quelque peu intéressée : car il est visible qu’ils s’adressent à un auditoire mal disposé en faveur des clercs, et qu’ils flattent bassement les passions de leur public. Au reste, c’est exactement la même tactique qu’aujourd’hui ; ce son t les mêmes procédés de polémique et les mêmes calomnies. Ces méchants poètes ne sont en réalité que des journalistes, fort semblables à ceux de 1893. Ils savent bien ce qu’ils font, ces pamphlétaires pleins de fiel, quand, parlant devant des chevaliers qui les paient bien, ils se prennent à regretter qu’on ne rende pas le service militaire obligatoire pour les prêtres et pour les moines. C’est là une de leurs idées fixes et un lieu commun de leurs romans. 11 faut voir avec quelle joie ces papelards enrégimentent tous les clercs dans leurs armées heureusement imaginaires. Au moment ou le Soudan va mettre le siège devant Rome, la mère de l’Empereur persuade au
1. Bauduin de Sebourc, II, p. 221. — 2. Ciperis de Vignevauoc , cité dans l'Histoire littéraire , XXVI, p. 33.
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Pape d’enrôler ainsi tout son clergé, y compris les 1 r^/A[mnp;‘ 1,1
cardinaux, et le Pape y consent si bien qu’il forme un -
corps d’armée spécial, uniquement composé de prêtres1. L’auteur de Florent et Octavian, qui est un voltairien, a la malice d’ajouter que ce corps d’armée ne fut pas le plus brave 2. Même épisode dans Charles le Chauve , même faiblesse du pape, même enrôlement du sacré collège 3. Dans Ciperis de Vignevaux , il y a une méchanceté de plus : les moines de Cîteaux fournissent un jour leur contingent à l’armée qui doit rétablir Dagobert sur le trône. Ces bons moines blancs se défroquent avec un visible plaisir; ils ajustent les
heaumes sur leurs têtes que l’Eglise a sacramentellement touchées ; ils sont tout fiers de porter « gorgière, épée et blason », et se battent, ma foi, le plus intrépidement du monde. Les uns sont tués, mais les * autres ont trouvé tant de plaisir à leur métier de soldat qu’ils ne rentrent pas dans leur cloître \ C’est l’idéal.
Pas n’est besoin d’ajouter que le bien d’église est, alors comme aujourd’hui, l’objet d’une convoitise qui est attestée par l’histoire autant que par le roman*
Cette mère de l’Empereur qui donnait tout à l’heure au Pape le conseil brutal d’armer tout le clergé de Rome, entendez-la maintenant réclamer plus brutalement encore les trésors de l’Église 5 : « Si ne vous le faites point de bonne grâce, je les defermerai à coups de marteaux. Car, sachez-le bien, vous ne servez à
1. Histoire littéraire , XXVI p. 320. — 2. Ibid., p. 321* — 3. Ibid>,
P- — 4. Ibid. p. 32. — 5. « Sire Pape, dist elle, moult me puis aïrer — Que trestout le clergié vous ne faites armer. — Par ma foi* il convient vos trésors effondrer — Ou tantost les feray à martiaux defermer. — Vous ne servez ou monde que de gens encanter, — D’avoir bonnes viandes et de boire vin cler — Et de privéement les dames confesser », etc. ( Florent et Octavian, cité dans Y Histoire littéraire , XXVI, p. 320).
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rien ici bas qu’à tromper . les gens, à faire de bons repas, à boire les vins clairs et à confesser les dames privéement. » Ce dernier mot, qui est tout simplement une infamie, m’est une transition trop facile pour constater chez nos poètes cette haine abominable du prêtre qui est un des caractères les plus accentués de leurs œuvres et qui nous permet de les considérer trop souvent comme des Paul-Louis Courriers sans scrupule et des Michelets sans talent.
« Prestre ne valent rien, on le dist grant pièche a » : voilà, concentrée en un méchant vers, toute la pensée de l’auteur de Bauduin de Sebourc et d’un certain nombre de ses congénères. « Ils ne valent rien, ajoute-t-il, si ce n’est pour atraire tout le bien des honnêtes gens et pour se jeter sur leurs femmes, là où nuh ne sera \ » Voilà bien, en effet, les deux accusations que nos poètes ne cessent de porter contre les clercs, contre tous les clercs. Leurs devanciers leur avaient, il est vrai, laissé cette tradition; mais jadis, dans les chansons de geste, on s’attaquait principalement aux moines et dans les fableaux aux prêtres. Au xivc siècle, ces deux haines éclatent à la fois, se combinent et n’en font qu’une. Décidément on ne peut être honnête homme et avoir confiance aux clercs : lin est mie preudons qui se fie en clergie 2.
Certes, elles sont excessives, ces satires contre l’avarice des prêtres, contre leurs doigts crochus et rapaces, contre ces convoitises que le bon Cuvelier luimême leur reproche cruellement par la voix de Duguesclin 3. Mais ce qui m’indigne davantage, mais ce qui est particulièrement exécrable, ce sont ces pages,
1. Bauduin de Sebourc, I, p. 147. —2. Ibid., II, p. 243. — 3. Chronique de Bertrand Dugesclin, vers 7673 et ss.
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plus que haineuses, où Ton reproche à ces mêmes 1 PACU„1;U^: 111
prêtres, trop évidemment calomniés, d’abuser delà -
confession avec les femmes mariées qui se sont accusées d’adultère : « Si vous ne voulez pas faire notre volonté, nous le dirons à vos maris. » Et les malheureuses vont dans la maison du prêtre pour y consommer un second adultère, pire que le premier \
Et le calomniateur éhonté, qui vient de lancer cette boue au visage des prêtres de son temps, se recueille alors hypocritement et, d’un ton béat : « Digne choze est d’un prestre quant il fet che qu’il doit 2. » Ne croirait-on pas lire un journal de nos jours?
C’est dans Bauduin de Sebourc que ces infamies trouvent leur plus complète et leur plus criminelle expression. Voulant égayer un peu l’action de son poème qui est par trop bourré de faits et dont l’intérêt semble quelquefois s’alanguir, cet homme d’esprit imagine de créer un personnage comique qui déride un peu ses auditeurs alourdis. C’est ainsi qu’on procède encore de nos jours dans les drames touffus de F Ambigu ou de la Porte Saint-Martin. Mais enfin ce personnage comique de Bauduin, quel sera-t-il? Ce sera un prêtre. Oui, un prêtre, que le poète nous représente à plaisir comme un poltron et comme un sot. Comme ils devaient rire, ces soudards du xiv° siècle, quand ils le voyaient, ce ministre du Christ, blêmir de peur et trembler bêtement de tous ses membres. Quelle grosse joie épaisse et méchante!
Quel triomphe pour le romancier !
Cette histoire d’un mauvais prêtre, l’auteur s’y délecte, et il la prolonge à dessein. Nous sommes en plein pays sarrazin , à Abilant , et il s’agit de