‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 143 sur 217 · PART. LIVR. III, CHAP, III · texte numérisé non relu

PART. LIVR. III, CHAP, III

1. Bauduin de Sebourc , II, p. 216, 221, 252, etc. — 2 Ibid., II, p. 324. — 3. Ibid., I, p. 277, où le poète nous dit que Dieu a ordonné les rois « pour garder lor pais contre gent païennie, — De larrons, de mordreurs que Dieu ne servent mie — Et de gent outraigeuse », etc. — 4. Ibid., I, p. 351, etc. — 5. « Seigneur, a dist ly Rois, oés m’entencion: — Je suy rois couronnez de France le royon — Non mie par oirrie ne par estrasion, — Mais par le vostre gré et vostre elexion » ( Hugues Capet , édition du marquis de La Grange, v. 4216 et ss.).

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i part. livr. ut. rendre populaire serait bien facile : ce serait de sup-

CHAP. III. I r .

- primer « tonniex et maletotes, vinages et treüs », et,

comme ils le disent, de supprimer « les mauvaises coutumes 2 ». Il y a quelque part une peinture de la levée de la maltôte, qui n’est pas loin d’être un chefd’œuvre 3. Il s’agit du duc de Frise qui a besoin d’argent (comme tant d’autres) et qui a pris soin de s’entourer de détestables conseillers : « Rien n’est plus aisé, lui disent ces compères; une taille eslevez. Voilà un objet 'qui se vend deux sous : prenez la moitié du prix, et faites à la fois payer le vendeur et l’acheteur. Faites payer au clergé le dixième de ses biens. Un homme marie sa fille? prenez la moitié de la dot ou couchez avec elle. N’oubliez pas surtout le précieux impôt des portes et fenêtres : pour chaque porte, quatre deniers, et deux pour chaque fenêtre. Imposez les blés, les moulins, la boucherie, tout, tout, tout. » Et ils ajoutent : « Chargez-nous de la chose, et tout ira bien. Nous taillerons ferme. Pas d’abbaye, ni même de paysan qui nous puisse résister. Ils paieront, sire, ils paieront. Si nous voyons deux têtes sous un seul chaperon, nous leur dirons qu’il y a là un fait de trahison, et nous couperons les têtes... ou nous prendrons l’argent. » Le duc est ravi de tant de zèle et donne sur le champ « bonne commission » à ces ingénieux financiers. Ils partent, et tout le pays est soudain dans la terreur. Tout le monde paie, mais le commerce est ruiné : marchandise ni heurt , nuh rii guigne un bouton. Quelqu’un

1. BaudvÂn de Sebourc , II, p. 341. — 2. Bastars de Bâillon , éd. Scheler, p. 134. Le texte est curieux : « Toute Jlierusalem ot mis en tel quayage — Qu’il avoit sis deniers d’ouvrir chascun manage, — Ne on ne vendist point pour cinc sols de frommage — Dont il ne recheüst un denier d’avantage. — La maletoute fu en clielle chité large — Tellement estorée » etc. — 3. Bauduin , I. p. 187 et ss.

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se plaint-il? 11 est pendu sur l’heure, et son héritage est confisqué. Seuls les bouchers s’insurgent et tuent net le maltôtier qui leur demandait douze parisis par bête tuée. Le tableau est poussé au noir, j’y consens; mais il n’est pas sans être ressemblant par quelque côté, et il devait d’autant mieux réussir auprès des auditeurs de la chanson qu’ils savaien t à quoi s’en tenir sur la maltôte, l’ayant payée.

Certains juges ne valaient pas mieux que les maltôtiers, et nos poètes se montrent impitoyables à leur égard. Il y a là des persiflages et des colères qui sont dignes de nos meilleurs satiriques, et nous ne saurions nous en plaindre. « S’il se présente devant un tribunal un pauvre homme mal vêtu, avec une mauvaise cotte et un chaperon usé, le juge ne l’écoute même pas. Mais si c’est un noble : « Que voulez-vous de moi, monseigneur, et en quoi puis-je bien vous être agréable? 1 » Ah! ce ne sont pas là les bonnes coutumes, les honnêtes magistratures et, enfin, « ces us du bon roi saint Louis » dont la France a si longtemps gardé le souvenir vivant. Pourquoi les avoir oubliés, pourquoi n’y point revenir? 2

Contre la noblesse et les nobles, même hardiesse :

« Peu, m’importe, dit la Reine à Hugues Capet, que vous soyez de bas lignage. Vo fait et vo maintien ne sont mie villain 3. » C’est presque révolutionnaire. La principale occupation de la noblesse, la passion du noble, c’est la guerre, et tous nos poètes n’aiment pas la guerre : « Si tous ceux qui esmoevent les guerres étaient occis, ce serait à bon droit. Mais hélas! ce sont les innocents qui paient pour les autres et qui

I PART. UVR. III.

La noblesse et la chevalerie d’après

es mêmes textes.

Digression sur le droit du seigneur.

1. Bauduin de Sebourc, I, pp. 329, 330. Cf. 1, 125, 126. — 2. Chronique de Bertrand Duguesclin, vers 21142 et ss. — 3. Hugues Capet, édition du marquis de La Grange, v. 986.

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. part. livr. ni. meurent, et les morts sont si vite oubliés ! Au dernier

- jugement, je vous le dis, Jésus, le roi omnipotent,

demandera un compte sévère à tous ceux qui auront fait une guerre injuste1. » Ce n’est là, malgré tout, qu’une protestation isolée, et nos poètes racontent en général trop de batailles pour désirer vraiment des congrès de la paix. J’estime même qu’ils racontent trop volontiers de révoltantes cruautés et ne s’indignent pas contre elles autant qu’il le faudrait. Tristan de Nanteuil, contrairement à la foi jurée, se jette sur le roi Murgafîer, lui coupe un bras et une jambe, l’attache à la queue de son cheval, le lie à un arbre et lui arrache enfin la langue si que ne 'pourra dire flamenc ne bourguignon 2. Doon de Nanteuil n’est pas moins barbare et fait brutalement passer son tinel à travers le corps d’un pauvre diable qui ne s’était rendu coupable envers lui que d’une plaisanterie des plus vulgaires \ Le Dagobert de Ciperis de Vignevaux traite encore plus férocement les « gros bourgeois » de Paris qui l’avaient trahi. 11 leur fait cuire, en feu ardent, les nerfs des jarrets et des bras, et le roi lui-même, qui s’esbaï et fu moult esmaiant, assiste au spectacle de cette torture dont ils meurent \ Rien n’est plus monstrueux que le supplice du traître Gaufroi dans Bauduin de Sebourc, et l’on croit être dans le pays où l’on scalpe. On l’écrase sous une pierre qui ne pèse pas moins de cent livres, et voilà qu’au son des instruments, les douze pairs se prennent joyeusement à danser autour du misérable : « Puis que nous carolons, il vous convient chanter . » Le cuisinier arrive et lui met autour de sa tête sanglante une couronne d’oi-

1. Bauduin de Sebourc, II, p. 164. —2. Tristan de Nanteuil , cité dans Y Histoire littéraire , XXVI, p. 255. — 3. Tristan, cité par Paul Meyer, 1. c., pp. 26, 27. — 4. histoire littéraire, XXVI, p. 33.

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gnons ; puis, il l’inonde de brouet chaud. On le pétillé 1 PACRHT;PL1™- m* alors à coups de pointes de couteaux, « et des pies et des mains, li hostent mainte jointe ». Enfin, on le pend àMontfaucon, et l'on aurait vraiment du commencer par là. C’est digne du Dahomey.

L’amour bas de l’argent semblera à quelques-uns péché véniel, si on le compare à cette épouvantable sauvagerie, et c’est cependant cette cupidité vraiment commerciale qui, peut-être, a le plus deshonoré la chevalerie h Nous nous représentons volontiers les tournois et les joûtes comme de belles passes d’armes, désintéressées autant qu’héroïques, et nous aimons à nous figurer ces nobles dames, un peu trop enamourées , souriant du haut de leurs tribunes à de beaux chevaliers, un peu trop empanachés. Certes, l’héroïsme subsiste ; mais, pour le désintéressement, il en faut rabattre. Deux bons moyens pour se procurer de l’argent sans déroger, c’est alors de faire beaucoup de prisonniers à la guerre et de gagner beaucoup de chevaux aux tournois. Ces chers prisonniers, comme on les soigne... quand ils sont riches!

Avec quelle âpreté de convoitise on suppute à l’avance le tarif de leur rançon ! Mais, somme toute, c’est aux tournois (et cela depuis le xmc siècle au moins) qu’on amasse surtout une belle fortune, comme aujourd’hui aux courses. Près de la lice, au milieu de la plaine, s’élève une vaste tente où sont gardés les chevaux gagnés par les vainqueurs. Au tournoi de Valenciennes2, il avait été décidé d’avance que les vainqueurs percevraient, pendant deux ans, tous les revenus du pays

1. Bauduin , II, p. 389. Cf. Florence, de Rome (. Histoire littéraire ,

XXVI, p. 348). = Il ya sans dire que les « conversions par force » sont aussi scandaleuses dans nos romans du xive siècle que dans nos poèmes du xne. V. Bauduin , I, p. 350; Florent et Octavian ( Histoire littè raire, XXVI, p. 325), etc. — 2. Bauduin de Sebourc , I, p. 77 et ss.

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I PART. I.1VR. III. des vaincus ; mais il semble qu il v ait quelque exa-

CHAI*. III. # 1 J Al

- gération dans ce récit suspect d’un de nos poèmes, et

il convient, pour être juste, de s’en tenir à la spéculation sur les chevaux. J’ai dit « spéculation » et ne m’en dédis pas. Le courage chevaleresque subit ici l’horrible mélange d’un mercantilisme qui est très roturier, et ces chevaliers, qui couvraient les marchands de leur mépris, faisaient eux-même commerce et marchandise de leurs coups de lances1. Singulier négoce.

S’il est un fait qui semble décidément acquis, c’est que le « droit du seigneur » n’a jamais fait partie du code féodal et ne l’a pas contaminé. Là-dessus, pas de doute. Un grand polémiste de nos jours a fait observer avec justesse qu’il serait bien étonnant que, durant tant de siècles, il ne se fut pas trouvé une seule Lucrèce pour échapper à une aussi monstrueuse infamie. Je ne veux pas reprendre la discussion et démontrer l’inanité des textes qu’on nous oppose; mais il y a ici certains silences qui sont, à mon gré, plus éloquents que tous les textes du monde : c’est le silence de l’Eglise, et c’est le silence aussi de cette littérature ordurière qui a surtout son expression dans

1. Sur cet odieux mercantilisme et cette indigne spéculation, les textes abondent : dans le Bastars de Buülon , on voit se dresser au milieu de la plaine, la tente où sont gardés les chevaux gagnés par les vainqueurs et le Bâtard en gagne quinze ( Histoire littéraire , XXV, p. 607). Le héros de Bauduin de Seboitrc en gagne vingt « encor ne fu que nonne » (I, p. 86). Dans le même poème la théorie des prisonniers riches est exposée cyniquement : « Prendés adès les riches si qu'il soient vivant » (II, p. 286). Même constatation dans l’œuvre historique de Cuvelier (v. 1829 et ss.,2592 et ss.). On ne gagnait pas que des chevaux aux tournois, et Hugues Capet peut dire : « J’en ay o mieux joustant conquesté maint jouel » (. Hugues Capet, éd. du marquis do La Grange, v. 137). Cf. Tristan de Nanteuil où la théorie est poussée encore plus loin et où la chevalerie en vient à être considérée comme un vrai jeu : « L’une fois l’on gaaigne, l’autre fois i pert-on » {Histoire littéraire , XXVI, p. 237. Cf. p. 240, etc. etc.).

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les fableaux. Or l’Eglise qui, dans ses Conciles et par I1>ART- L,VRses Papes, a constamment fait preuve d’une si belle et si implacable sévérité contre les plus légères atteintes à la sainteté du mariage, l’Eglise n’a jamais fait la moindre allusion à cette très abominable coutume, codifiée par le droit séculier et installant officiellement le plus odieux de tous les adultères dans ce lit nuptial que le prêtre venait sans doute de bénir avec ces admirables paroles : « Benedic , Domine , thalamum hune , ut omnes in eo habitantes in tua volontate permaneant

et ad régna cœlorum perveniant. L’Eglise se tait, vous dis-je; donc, ce droit n’a jamais existé. Et ils se taisent aussi, ces horribles petits paillards qui ont eu tant de plaisir à nous régaler de leurs fableaux croustillants ou obscènes: donc, ce droit n’a jamais existé.

Au reste, je suis prêt à admettre toutes les exceptions qui seront justifiées par des textes incontestables, et je me persuade, en effet, que certains gredins ont pu abuser de certaines obscurités de la coutume pour commettre cette sorte de crime qu’on ne retrouve même pas dans les pays les plus sauvages. Mais je ne saurais aller plus loin, et ce ne sont pas les romans du xiyc siècle qui me feront changer d’avis.

A vrai dire, il n’y a ici en litige qu’un texte de Bauduin de Sebourc 1 ; mais il vaut la peine d’être discuté.

Donc, Baudouin arrive un jour dans la ville de Luzarche qui est au pouvoir deGaufroi, duc de Frise : il entre en un hôtel et trouve l’hôtesse qui demene grant doel et sanglotte à fendre l’âme : « Dame, lui dit-il, qu’avez-vous à pleurer ainsi? — Je marie ma fille demain, et on veut la forcer de donner à un traître la moitié de sa dot ou de coucher avec ce misérable.

1. Bauduin de Sebourc , I, pp. 18 6, 226, 228, 235, 277, 278.

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La bourgeoisie, les vilains et les serfs.

Il faut que, dès ce soir, je lui livre l’argent ou ma fille. » Le traître dont il s’agit n’est autre qu’un sergent du duc Gaufrei, un de ceux qui lèvent impudemment la maltôte dans tout le pays. « Consolezvous, répond Baudouin à la pauvre femme qui se detort les poingz et ses cheveus tira. Cet usage maudit, ce servage villain, je l’abolirai ou je mourrai à la peine. Ne pleurez plus. » Il ne meurt pas et finit par écraser sous son talon cette ignoble coutume. Tel est le texte de Bauduin de Sebourc.

Ce texte n’a pas la valeur que lui pourraient donner les partisans du droit du seigneur. Le poète nous représente cette coutume comme une nouveauté scandaleuse, qui a été brutalement introduite dans je ne sais quel droit nouveau par un abominable tyran, par une sorte de Néron féodal capable de toutes les atrocités et de tous les crimes. D’une telle coustume qu'il avait essauchie — Onques chités ne fu si laidement traie. L’aveu est des plus précieux. L’idée est évidemment sortie de la tête quelque peu vicieuse d’un poète de la décadence, sans preuve à l’appui. Comme nous aurons lieu de le répéter souvent, les textes de nos chansons n’ont de valeur scientifique que lorsqu’ils sont corroborés par des textes solidement historiques. Ce n’est point ici le cas, et il convient de passer outre.

Les bourgeois sont mieux traités que la noblesse parles auteurs, un peu bourgeois eux-mêmes, de nos derniers romans. On s’aperçoit aisément que l’état de la société a changé. C’est à peine, si dans nos plus anciens poèmes, il était çà et là question de bourgeois et de communes ; mais voici que le tiers a grandi, et qu’aux Etats généraux de Philippe le Bel il va bientôt lever la tête. Hugues Capet , dont le héros est un petit-fils de boucher, n’est qu’une manière de

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brochure politique, composée par un homme de talent 1 PA*J-APU™‘ 1,1 et sous une forme vraiment attrayante, àl’honneur de la bourgeoisie et des corporations marchandes. On ne peut se faire une idée de F importance qu’avait au xivc siècle ce personnage presque auguste : un bourgeois de Paris ! Quand il s’agit de marier sa fille, la reine de France consulte d’abord les douze pairs ; mais elle se garde bien d’oublier les bourgeois et déclare nettement que sa fille à leur vouloir du tout obeyra ; et les Pairs eux-mêmes (ce qui semblera peutêtre plus surprenant) recommandent à la Reine de s’appuyer sur la toute puissante bourgeoisie de Paris1.

Dans Ciperis cette influence est encore plus accusée.

Quand Galadre, roi de Norwège, vient mettre le siège devant Londres, c’est la Commune qui s’empare immédiatement du premier rôle ; elle fait sonner la grande cloche qui bondi hautement; elle s’assemble avec solennité ; elle entre en pourparlers avec Galadre, elle traite avec lui, elle capitule enfin. Il en est de même dans Bauduin de Sebourc , mais l’auteur de cette œuvre étrange est un sceptique qui se moque de la bourgeoisie comme de tout le reste \ Il nous montre les gens de Luzarche qui s’arment au nombre de quatre cents et se groupent vaillamment autour de leur étendard3; mais il ajoute, avec le ton goguenard qui lui est habituel : « Amour de Commune passe vite ; bien fol est qui s’y fie \ » Il aime mieux le vilain que le bourgeois, ce démocrate, cet égalitaire : car trestout venons d'Eve : nos per es fu Adams. Il va même

1. « Mais s’il vous plaist, ma dame, une cose ferés.— Dez bourgois de Paris ennuit vous manderés — Dusqu’à trente ou quarante, et dez plus renommez; — ■ Et à ce grant besoing aiwe leur requerrez. — Je croy bien que par yaux secourue serez. » ( Hugues Capet, v. 762 et ss.)

— 2. Histoire littéraire, XXVI, p. 21.— 3. I, p. 279. — 4. « Mais amour de Commune est moult tost trespassée — Et qui se fit en iaus, c’est vérités provée, — Il en a, en le fin, une maise soudée. (Ibid., 1, p. 277).

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IFART. L1VR.

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