CHAP. Y. A 7 O
- intelligemment ou de le délayer librement en une
prose plus ou moins alerte, mais qui n’est pas sans offrir encore une certaine originalité. Notre prosateur ne saurait avoir de telles visées et se propose tout bêtement de traduire son modèle vers par vers, en effaçant çà et là les traces compromettantes de la rime. Il supprimera quelques mots, il en ajoutera et en changera quelques autres, il ira peut-être jusqu’à intervertir l’ordre de quelques vers. Mais ce sera tout, et il ne saurait avoir de coups d’ailes qui l’élèvent plus haut.
« Suppressions, additions, changements et interversions » , telle va être la quadruple tache de notre trop modeste prosateur. Et maintenant, regardons le travailler. . .
Les suppressions. Voyons, tout d’abord, ce qu’il supprime, et comment il supprime.
C’est la rime qui lui cause ici le plus d 'ahan, et il ne lui est pas toujours aisé d’en avoir raison. Il y a des rimes qui se défendent et tiennent bon. Sans doute, il n’est pas difficile de conserver les consonances en er ou en é, et le lecteur le plus mal disposé ne s’apercevra guère de leur survivance dans le roman en prose ; mais il est des rimes bizarres et qu’on ne peut, sans trahir son larcin, laisser subsister dans le plagiat de cette prose. Voici, par exemple, un couplet en oye avec des mots tels qu e paumoye, rougoye , avesproye, et vingt autres. Notre traducteur s’attaque à ce rude couplet, et parvient (au prix de quelles peines!) à ne conserver, sur vingt-quatre vers, que quatre mots en oye \ C’est un triomphe; mais il ne faut pas qu’il
1. Galiens li restorés, éd. Stengel, p. 47. Nous prendrons cette excellente édition pour base des remarques qui vont suivre. = Stengel compare, en ce passage, le texte en vers du Galien avec deux
en conçoive trop d’orgueil: car je connais un de ses ,PA”;PUVÎ* I'ï*
confrères qui, sur trente-deux vers en on , est arrivé -
à ne garder en sa prose que deux traces de rime1. On a encore été plus loin.
Les autres suppressions (et elles sont nombreuses) offrent moins de difficultés, et l’on en vient plus aisément à bout. Voici d’abord tout l’arsenal des épithètes « homériques ». On ne les comprend plus au xve siècle, ces formules d’antan, qui ont la même physionomie dans Y Iliade et dans nos vieux poèmes.
D’un trait de plume implacable, notre prosateur les biffe. A quoi servent, en effet, des longueurs comme celle-ci : La royne qui de beauté rèsplent ? Est-ce que la « royne », tout court, n’est pas d’un tour plus vif et plus correct? 2 Est-il vraiment besoin d’ajouter au mot Dieu ce sempiternel refrain « quivoult mort souffrir » ?
C’est encombrant. Ecrivons <v Dieu » sans rien de plus 3.
C’est ce que fait notre homme, qui est tout heureux d’avoir ainsi à écheniller son modèle.
Tl ne s’arrêtera plus en un si beau chemin, et c’est aux chevilles du poème qu’il copie, c’est à toutes ces chevilles qu’il va s’attaquer résolument. Peu lui importe d’ailleurs qu’elles aient ou non la rime pour excuse : il les rature toutes. Le poème renfermait des vers tels que ceux-ci : « Conte, ce dist le Roy, foy que doy Saint E spire, — Qui est ce bel enfant qui illecques se mire ? » Notre prosateur ne consent
versions en prose du ms. de la Bibl. nat. fr. 1470 (xve siècle) et du Galien incunable de 1500. = Une fois pour toutes, nous déclarons admettre ici le témoignage des incunables dont les éditeurs se sont souvent contentés de reproduire des textes plus ou moins antérieurs.
1. Stengel, 1. c., p. 70 (d’après le Guérin de Montglane incunable. — 2. Stengel, 1. c., p. 93 (d’après le Guérin incunable). C’est ainsi qu’au lieu de dire avec le poète : Et la rostre moillier à la clere façon, le prosateur du Guérin incunable dit simplement : Et rostre femme . (Stengel, 1. c., p. 92.) Etc., etc, — 3. Ibid., p. 39’ (d’après le ms. 1170).
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i part. livr. ni. pas à être aussi long : «Lors le roy dit au comte: Qui
- est ce bel enfant avecques vous?1 » Ailleurs, le rimeur
avait écrit : Il ri a si vaillant homme de ci en Avignon. » Ce vers paraît inutile au remanieur, qui l’efface net2. Voulez-vous un exemple encore plus topique? Le Galien rimé consacrait deux vers, fort chevillés, à constater la mort de Roland et d’Olivier : « Mort est vo niepz Roulant que vo corps tant ama — Et le bel Olivier qui moult bien si prouva. » Pourquoi tant de phrases? Notre imitateur croit faire très sagement en se bornant ici à ces quatre ou cinq mots : « Roland et Olivier sont morts3. » Voilà qui est simple, qui est court, qui est parfait.
Rref, si l’on écrivait sur deux colonnes juxtaposées, le texte de notre prosateur et celui de son modèle, on en arriverait partout à des résultats analogues et dont l’exemple suivant suffira peut-être à nous donner une idée :
VERS QUI ONT SERVI DE MODÈLE AU PROSATEUR. ROMAN EN PROSE ( Guerill illCllliable).
Donc s’en va Galien vers le palais plainer ; Lors s’en va Galien vers le palays — et Il est monté amont en guise de guerrier, monta amont — en la salle. — Puis, demanda En la sale est venu contremont le plancher, où estoit le duc *.
11 demande le duc à un franc escuier.
11 est facile maintenant de se rendre un compte exact du caractère de ces suppressions, et l’on peut s’attendre, d’après ce qui précède, à voir sombrer et disparaître tout ce qui formait jadis l’originalité de nos romans en vers. Ces appels réitérés au silence que les jongleurs adressaient aux auditoires tapageurs de nos chansons de geste, ces mots si souvent répétés : « Seigneurs, or escoutez chançon de grant pitié !j » ; ces avertissements sur la durée probable de
1. Stengel, 1. c., p. 23 (d’après le ms. 1470 et le Galien incunable). — 2. Ibid., p. 45 (d’après le ms. 1470). — 3. Ibid., p. 143 (d’après le Guérin incunable). — 4. Ibid., p. 69. — 5. Ibid., p. 94 (d’après le Guérin incunable).
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la séance épique : « Si comme vous pourrés avant 1 PA^lvvR-in
vespre oïr 1 », tous ces éléments vieillis ne seraient -
plus ici de mise. Les anciennes négations explétives ont été également sacrifiées. 11 est défendu de dire :
« De tout vostre trésor je ne prendroie ung dé » ou « Je n’en donne un bouton » ; mais on s’impose la loi de parler plus simplement et de dire : « De tout vostre trésor je ne vueil point », ou : « Il ne m7en chaut 2 ». Pauvres négations explétives, elles étaient toujours pittoresques, parfois amusantes, et, vraiment, je les regrette. J’ai aussi quelque peine à voir supprimer un certain nombre de bons vieux mots qui n’étaient plus sans doute compris partout au xvc siècle. On hésite maintenant à dire : « Sevrer le chef du bu ; accoler quelqu’un dis fois en ung Tandon ; le corps Dieu te gravent. 3 » Il en est de même pour certains détails de l’antique costume militaire, et l’on ne se hasarde pas volontiers à parler des hauberts doubliers et a des fleurs et des perles » qui faisaient naguère l’ornement des « heaumes d’acier \ » On va jusqu’à amputer ces belles formules pieuses que nos anciens poètes aimaient à placer au début de ces longs et insolents discours de nos ambassadeurs ou messagers épiques : « Cil Jhesus Crist qui souffri passion — Veulle garder le rov de France et de Laon — Et tous les haults princiers que je voy environ ;. »
Les ambassadeurs, dans nos romans en prose, remplacent sèchement toute cette pompe oratoire... par une révérence0. Il est, d’ailleurs, certains points sur lesquels nos prosateurs ne se mettent point d’ac-
1. Stengel, p. 40 (d’après le manuscrit 1470). Cf. p. 72, etc. — 2. Ibid., pp. 93 et 94 (d’après le Guérin incunable. Etc., etc. — 3. Stengel, p. 168, 97, 127. Il en est de même sans doute pour les mots suivants :
Monté sur l'arrco? cw (p. 77); ou col le caagnon (p. 97), etc., etc. —4. Ibid., pp. 41, 218, etc. —5. Ibid., p. 115. —6. Guérin incunable.
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1 p“- ”■ cord, et les lins suppriment plus que les autres. C’est - ainsi, pour prendre un exemple curieux, qu’un certain nombre d’entre eux se refusent à admettre les noms de ces démons qui, avec Mahom et Apollin, étaient devenus les principales divinités des païens \ Il est trop évident que ces translateurs ne savaient plus au juste ce qu’étaient Baraton, Burgibus et Tervagant : mais enfin les Mystères de la même époque continuaient de mettre en scène la plupart de ces démons plus ou moins divinisés, et plusieurs de nos prosateurs en ont conservé la mémoire et le nom 2. Certaines légendes ont eu, au reste, la vie plus dure que les autres, comme aussi certains préjugés ou certaines réputations toutes faites. Telle est celle des Lombards que notre épopée s’est toujours représentés comme des poltrons « qui fuyaient devant les cornes d’un colimaçon ». C’est le sujet de je ne sais combien de miniatures dans nos manuscrits des xme et xive siècles, et nous ne nous étonnons pas à l’excès d’en rencontrer l’expression, encore toute vive, dans les romans en prose manuscrits et même imprimés 3.
Nous aurons achevé tout ce qui, de près ou de loin, peut avoir quelque rapport avec les suppressions dont nos prosateurs se sont rendus « coupables », nous aurons tout dit, croyons-nous, si nous constatons, en terminant , que ces très médiocres copistes ont été plus dune fois, jusqu’à supprimer de véritables beautés qui éclataient dans leurs modèles4.
1. Stengel, 1. c., pp. 122, 97, 119, etc. — 2. Ibid., p. 310, etc. — 3. Ibid., p. 307 (d’après le ms. 1470 et le Galien incunable). — 4. V. par exemple la page 333 où l’on peut aisément se convaincre que le ms. 1470 n'a tenu aucun compte du poème original pour ce beau vers : « Or souviengue chascun de son bon ancesour; » et la p. 84 où l’on constate que, dans le Guérin incunable, on ne trouve aucune trace de ces vers appliqués à Roland et à Olivier : « Voye de saincte Eglise, sauvement de moustier », etc.
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Au fond de ces pauvres cervelles, il y avait peu d’idées, et ces idées n’étaient ni hautes ni larges. Ils n’étaient même pas de force à supporter la largeur et l’élévation chez les autres. C’étaient de petites gens et de petites âmes.
A d’aussi minces intelligences il ne faudrait pas trop demander, et les additions, que ces maigres prosateurs ont pu faire à nos vieux romans rimés, ne sauraient être, en vérité, ni fort originales, ni fort intéressantes. Nous avons relevé avec soin toutes celles dont ils sont vraiment les auteurs : elles méritent à peine l’attention dont on peut les honorer. Ce dont il faut peut-être féliciter le plus vivement ces grossoyeurs du xv° siècle, c’est d’avoir compris parfois qu’il y avait dans leurs modèles une certaine obscurité et d’avoir essayé de la dissiper. C’est dans ce but que, çà et là, ils ajoutent au texte primitif une sorte de commentaire, qui n’est vraiment pas inutile pour l’entente du roman. Il y a même certains romanciers en prose qui procèdent sans cesse de la sorte et peuvent passer pour des « délayeurs » de profession, pour des délayeurs à outrance. La chanson qu’ils délaient leur offre, par exemple, ce vers unique : « Onques ne vy mon pere un jour de mon vivant. » Cette brièveté ne saurait les satisfaire, et ils pondent là dessus trois ou quatre lignes : « Mon pere ne congnois-je : car je ne le veïs oncques de ma vie, dont il me poise; ne dont il fut, ou quel homme, n’ay-je encores ouy parler1.» Ils sont allés plus loin et ont trouvé facilement le secret d’allonger davantage la courroie. Il y a là tout un système, et nous connaissons de fort près tel manuscrit 2 ou cet horrible délayage est, par
PART. LIVR. llf.
Les additions.
1. Stengel, 1. c., p. 24 (d’après le ms. 3351). — 2. C’est ce même manuscrit 3351 (sauf dans les passages mentionnés plus haut).
LES ROMANS EN PROSE
1 i>aÎhap \R ’ m' Eialheur, un procédé à peu près constant; mais, en
- - somme, nous n’avons affaire ici qu’à des additions de
mots, et il faut bien avouer que les additions d’idées sont beaucoup plus rares. 11 arrive cependant que tel ou tel prosateur est parfois choqué de l’insuffisance ou de la sécheresse de son modèle et qu’il entreprend de le compléter avec un brin de morale ou de sensibilité. Lorsque Galien quitte sa mère et qu’il la quitte peutêtre pour toujours, l’ancien rimeur n’avait rien trouvé dans son cœur pour peindre l’angoisse de cette séparation et s’était contenté de dire fort pauvrement : « Lors parti Galien. » Le prosateur, qui était peut-être un bon fils, n’a pu sans doute supporter une brièveté aussi peu filiale et a cru qu’il avait le devoir de corriger une aridité aussi scandaleuse : « Lors Galien (dit-il) se parti de sa mère piteusement en jettant maintes larmes des yeulx et faisant plusieurs lamentations en son cueur, lequel fut si triste qu’il ne povoit dire mot \ » C’est banal, je le veux bien, mais enfin c’est vrai, et il y a des banalités, il y a des lieux communs qui font toujours plaisir à entendre. Je ne me sens pas de force, pour mon compte, à condamner de telles moralités, même quand elles prennent, comme ici, une forme un peu niaise.
Les changements. Après les additions, les changements.
C’est peut-être dans ces changements que les procédés de nos remanieurs sont le plus vivement accusés et qu’on les saisit le plus nettement.
Rien n’est d’abord plus aisé, pour nos prosateurs, que de remplacer un ou plusieurs mots par leurs
1. Stengel, 1. c., p. 39 (d’après le Galien incunable). Cf. la page 40, où l’original rimé contient seulement ce vers : « Et le félon Rochart que Dieu puisse haïr, » que le Galien incunable traduit ainsi qu’il suit : « Que Dieu puisse maudire lui et ses consorts! Car on doit haïr toutes gens qui ont voulenté de mal faire. Etc., etc.
LES ROMANS EN PROSE
équivalents les plus naturels et les plus rapprochés. 1 PA"JM.UVVR' 1,1 Ce procédé de l’équivalence est, tout naturellement, ~ celui qui est le plus communément employé dans nos romans en prose. Au lieu de dire de tel ou tel personnage «qu’il eust joye grant», on dira : « Si en fut moult joïeux » ou, si l’on veut être plus coloré, que « le cueur lui en rit de joye1 ». Le poète a-t-il dit, en formulant un proverbe bien connu : « Tous voirs ne sont pas bons à dire? » le prosateur écrira sans grande hardiesse : « 11 n’est pas besoin de tousjours dire vérité 2. » Nous pourrions citer des milliers de cas tout semblables; mais il n’est pas utile d’insister.
Nous avons tout à l’heure constaté de visu l’embarras de nos prosateurs quand ils se trouvaient en présence d’un mot de notre langue qui avait déjà vieilli de leur temps ; nous avons vu que, par un procédé trop sommaire, ils se contentaient trop fréquemment de le biffer, sans rien plus. Le plus souvent, ils le remplacent, et, en vérité, ces changements sont des plus curieux. Ils constituent un des chapitres de l’histoire du vieux français, qui n’est certes pas le moins intéressant.
Ces mots vieillis que nos prosateurs remplacent si complaisamment, ont souvent continué à être en usage dans le peuple et parmi les petites gens ; mais il est trop évident qu’ils n’étaient plus toujours compris de la clientèle de nos romanciers. C’est sous la réserve de cette observation que nous nous décidons à citer ici des exemples qu’il serait trop facile de multiplier t
Romans en vers. Romans en prose.
Et quoi que Roullant m’ait fait aucun destouvbier Et quoy que Roland m’ait fait aucun
déplaisir.
La corde ens au col à loy de caaignon La corde au col en guise de larr on.