‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 149 sur 217 · Stengel, p. Il, etc., - 2. Ibid., p. 23, etc., etc · texte numérisé non relu

Stengel, p. Il, etc., - 2. Ibid., p. 23, etc., etc

574 LESfrROMANS EN PROSE,

i part. livr. ni. Et vous en recevrés bien riche guerredon Et vous en serez bien payé .

Ne finera d’errer par bois et par larris. Ne cesseray d’aler par nions, par vaulx

par bois et par -b uyssons.

Le roi Hugues leur pere ont d’herbes enherbé Le roy Hugues c'on a empoisonné.

Burgualant a juré et vout les sains baiser Bien cuida baiser les saintes reliques.

Et tel l a honnourée que la defoulera Et tel l’a soustenue qui encore la con¬

fondra griefment.

Roulant prend .ni. peux d’erbe dont il l’acomicha. ... Trois brains d’erbe.

Pors et biches e daims aussi grans qu 'adversier. Biches et dains aussi grans que cour¬

siers.

Pour vous faire ouïr vous presterai bon mire , Je vous presteroye mon médecin, etc.,

etc., etc. etc. 1

Ce sont peut-être là les changements les plus curieux, mais ce ne sont pas les seuls. Encore ici, la rime a joué un rôle qu’on ne saurait contester, et nos prosateurs, par exemple, se sont légitimement gendarmés contre certaines formules rimées : « Foy que doy saint Simon , foy que doy saint Amant », qui n’avaient d’autre raison d’être que de figurer dans les couplets en on et en ant. Ils les ont remplacées par : « Foy que je doy à Dieu 2 », et n’ont pas cru manquer de respect aux Saints ainsi éliminés. On ne saurait leur en faire un trop grave reproche.

Tous ces changements, d’ailleurs, n’atteignent que la forme de nos vieilles chansons ; mais il en est qui touchent au fond. 11 arrive que, suivant leur tempérament, nos prosateurs adoucissent ou exagèrent les données des anciens poèmes. Dans le Galien en vers il n’est question que de cent mille païens qui moururent à Roncevaux : notre prosateur, qui a l’imagination vive, estime que ce n’est vraiment pas assez et déclare net qu’il en mourut trois cent mille 3. Je dois avouer cependant que ce n’est pas le cas le plus général, et que ces romanciers de la décadence, en gens sages et maîtres d’eux-mêmes, s’étudient le plus souvent à corriger l’exagération de leurs modèles. L’un

1. Stengel, pp. 103, 92, 77, 34, 275, 296, 209, 215, 101 et 22. Cf. ailleurs le changement des mots « à force et à bandon (p. 77); ouvert lozenger (p. 133); desrubant » (p. 140), etc., etc. — 2. Ibid., pp. 24 , 46, etc; — 3. Ibid., p. 94.

UES ROMANS EN PROSE

d’eux n’avait pas craint de dire, d’après un ancien 1 1,A*Lr!Vv.’ m texte rimé, « qu’à la mort de Roland toute la terre ' avait tremblé » ; mais un de ses confrères, un de nos modérés, se borne à dire « toute la terre d'environ », et estime que c’est bien suffisant \ On sait avec quelle aisance et facilité nos héros épiques s’évanouissent et se pâment. Quand Olivier va mourir, « plus de soixante fois lui fut le cœur faillant » : le prosateur s’est dit qu’il y avait là quelque excès et se déclare satisfait avec « quarante fois 2 ». Ce même héros, qui occupe une si vaste place dans le Galien rimé, s’adresse, en son agonie, à la belle Aude qui est sa sœur et lui annonce sa fin prochaine : « Vous allez esracher de douleur vos beaux cheveux qui sont blonds comme fin or luisant. » Nos prosateurs ne peuvent soutenir la perte d’une aussi belle chevelure et se contentent de dire que la belle Aude les destressera et qu’elle en essuiera ses larmes 3. C’est encore une litote, mais d’un genre spécial.

J’ose à peine ajouter que parmi nos prosateurs, il n’est pas impossible de rencontrer des réalistes :

« Vous n’oseriez pas seulement regarder un estour, » dit noblement un vaillant à un lâche dans un de nos meilleurs remaniements en prose 4. Moins d’un siècle après, un autre romancier, qui ne comprend peutêtre plus le sens du mot estour , ne craint pas d’écrire cette scatologie : « Va, morveux, malostru, tu n’oserois encores regarder ung meschant estront puant ". »

Ce qui est encore plus bête que ce n’est sale.

Est-il bien utile de noter au passage les bourdes

1. Stengel, p. 227 (d’après le Galien incunable). — 2. Ibid., p. 145 d’après le Guérin incunable). — 3. Ibid., pp. 210, 211 (d’après le manuscrit 1470 et le Galien incunable). — 4. Ibid., ms. 1470. — 5. Ibid p. 105 (d’après le Galien incunable.

LES ROMANS EN PROSE

I PART. L1VR. lit.

Les

interversions.

nombreuses qui déparent trop souvent nos meilleurs romans en prose, et dont il ne faut pas trop s’étonner. Dans un texte en vers, nous lisons que « Charles avoit prins Cordes » : la leçon est excellente, et nous savons qu’il s’agit ici de Cordoue. Notre prosateur, qui n’est pas grand clerc, croit qu’un changement est ici nécessaire et écrit bravement que le grand empereur s’était emparé d’Ardres. Parlez-moi d’Ardres : c’est un nom connu \

11 convient de ne pas finir sur ce trait et de faire observer en deux lignes que notre homme ne se gêne guère pour intervertir, quand il lui plaît, l’ordre même des vers qu’il traduit en si méchante prose 2. Mais, en vérité, c’est là péché véniel, et nous n’en sommes aucunement scandalisés .

Lorsque nous avons commencé ce chapitre, nous avons mis en scène un pauvre hère qui, courbé sur son pupitre et les yeux cloués sur un roman en vers, s’efforçait de le transformer, tellement quellement, en une prose que nous avons jugée médiocre et servile. Nous sommes restés quelques heures derrière lui, et l’avons vu travailler. Nous pouvons maintenant le quitter, puisque nous connaissons tous ses procédés et qu’il n’a plus rien à nous apprendre.

Il ne faudrait pas cependant juger d’après lui tous nos romanciers en prose et, comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire, il en est qui s’inspirent seulement de l’affabulation des anciennes chansons et qui font preuve, en les interprétant, d’une certaine indépendance qui ne va pas toutefois jusqu’à l’originalité.

1. Stengel, p. 73 (d’après le Guérin incunable). — 2. Les pp. 24, 25, etc., les vers 41 et 45 de l’original sont intervertis dans le ms. 3351, etc., etc.

LES ROMANS EN PROSE. 577

C’est à ces dernières œuvres, autant et plus qu’aux 1PA^ “Tf,ni traductions serviles, que nous consacrerons les pages suivantes, où nous achèverons de traiter les questions relatives aux romans en prose.

Nous avons, jusqu’ici, suivi dans leur étude le plan qui nous a semblé le plus clair. Après en avoir dressé une liste que nous estimons à peu près complète, nous avons voulu remonter à leur origine, et, cette origine une fois connue, nous avons entrepris de les classer en un certain nombre de groupes dont nous avons déterminé les caractères.

Puis, nous nous sommes attaché, de préférence, à l’ime de ces familles, à celle des calques , et avons essayé de faire connaître ce qu’on pourrait appeler « son mode de fabrication ».

Pour en finir avec les romans en prose, il ne nous reste plus qu’à peindre leur physionomie générale.

C’est ce que nous allons faire.

Page 1