SUITE ET FIN DU PRÉCÉDENT. — PHYSIONOMIE GÉNÉRALE
DES ROMANS EN PROSE
t PART. L1VR. III.
La principale source
de nos romans en prose, ce sont les derniers romans en vers.
Quelques prosateurs ont également utilisé
les textes latins.
Il y a certes beaucoup moins d’intérêt à remonter aux sources des romans en prose qu’à celles de nos plus antiques chansons de geste. Pour celles-ci, la recherche est ardue, elle est passionnante, elle est « attirante », si j’ose ainsi parler, et l’on a déjà écrit vingt volumes sur les éléments qui ont formé et qui constituent le Roland . Il n’y a là rien qui nous surprenne.
Ces premières chansons ont à la fois leurs racines dans l’histoire et dans la légende. La tradition s’y mêle à la fantaisie, en des proportions qui sont diverses et ne semblent pas toujours aisées à établir. Il faut un sens critique très éveillé, très délicat, très subtil, pour faire une distinction scientifique et nette entre tant d’ingrédients qui ont fini un jour par composer un de nos vieux poèmes. Mais, pour les romans en prose, ce sont jeux d’enfants.
Les sources de ces romans ne sont ni inaccessibles, ni nombreuses , et la découverte en est des plus faciles.
La plus importante, la plus « exploitée » de ces
LES ROMANS EN PROSE
sources, ce sont nos romans en vers. Nos prosateurs 1 rA^T;Pu vil 111 n’ont pas besoin d’une imagination puissante. Ils fontun décalque plus ou moins exact. Ils se contentent d’émasculer les anciens vers. Ils changent ou suppriment çà et là, comme nous venons de le voir, une épithète, une cheville, une formule, et s’estiment fort satisfaits de cette petite besogne. Leurs Mécènes ne le sont pas moins, et tout est pour le mieux.
D’autres sont plus hardis et copient intelligemment les antiques romans en vers. Ils les abrègent ou les délaient, mais enfin font quelque chose et sont quelqu’un.
Il en est enfin qui ne se contentent pas des chansons de geste, et remontent à d’autres sources.
Sans doute Jean Wauquelin a principalement utilisé le Girart de Roussillon du xivc siècle, ce poème médiocre qu’il appelle le livret rymé ; mais, comme c’est un honnête homme, et qui a le mérite de signaler loyalement ses sources, il avoue fort ingénuement qu’il a également connu et utilisé la fameuse chronique latine, la Vita nobilissimi comitis Girardi de Roussillon \ et il n’est pas le seul, je pense, qui ait ainsi mis à profit les textes latins 2. Comme on le voit, tout cela n’a rien de compliqué, et il n’y a pas à craindre de se perdre ici dans les chemins de traverse. Ce qu’il importe de constater, c’est que les romans en prose sont princicipalement construits, non pas avec les plus anciennes versions de nos romans en vers, mais d’après
1. Paul Meyer, Introduction de Girart de Roussillon, pp. cxliii-cxlix.
Wauquelin a également fait usage d’un extrait des Annales de Hainaut, de Jacques de Guise. {Ibid., pp. cl, cli.) — 2. Dans son Histoire d'Alexandre, Wauquelin a utilisé le Spéculum historiale de Vincent de Beauvais, etc. (Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge, p. 317.)
Manuscrits des romans en prose :
leur exécution matérielle, leurs titres, leurs rubriques.
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leurs remaniements en alexandrins. La filière est facile à suivre. Aux antiques poèmes, un peu barbares et assonancés par la dernière syllabe, ont d’abord succédé des chansons rimées, mais encore rapides et vives, et, plus tard seulement, les épais et longs rïfacimenti des xiiic et xivc siècles. C’est sur ce dernier canevas qu’ont surtout travaillé nos prosateurs 4, et ils y ont semé peu de perles.
Notez que ce ne sont pas là des hypothèses, et il est même certains prosateurs qui, par négligence ou naïveté, nous ont conservé quelques couplets de ce poème de la décadence qu’ils s’étaient donné pour modèle 2. C’était peut-être au fond pure paresse de leur part; mais cette paresse a été profitable aux érudits et leur a fourni, comme nous le verrons plus loin, l’occasion de retrouver certains fragments de chansons perdues. Félix culpa.
Et maintenant, ouvrons les manuscrits qui renferment nos romans en prose.
Il en est vraiment assez peu qui soient de riche apparence.
En général, et sauf des exceptions notables, les beaux manuscrits, les vrais livres de luxe, les lettrines et les miniatures où l’or éclate, les vélins éblouissants de blancheur, les reliures élégantes et superbes sont réservés aux romans de Tristan et d’Artus, de Perceval et de Merlin. Trop souvent, au contraire, les manuscrits
1. C’est ainsi que « l’œuvre de Jean Wauquelin (l 'Histoire de Girart de Roussillon) est une paraphrase très prolixe du roman en alexandrins » (Paul Meyer, Introduction de Girart de Roussillon , p. cxLvm.) Etc., etc. — 2. Tels sont les fragments, retrouvés par nous, d'Hernaut de Beaulande et de Renier de Gennes , etc., etc. (V. notre lre édition, I, p. 508.)
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de nos romans sont de mine assez piteuse, et il ne 1 PART- u™- m.
1 7 CHAt». VI.
semble pas que l’on se soit toujours mis en grands frais - —
pour Ogier le Danois ou pour Girart de Roussillon.
Littérature de décadence, calligraphie de décadence.
Nous voulons bien admettre cependant que certains grands seigneurs et, en particulier, les ducs de Bourgogne, ces grands Mécènes féodaux, ont commandé à leurs meilleurs scribes et enlumineurs un certain nombre de nos translations en prose et qu’ils leur ont communiqué comme un beau rayonnement de leur opulence. Rien n’est peut-être plus magnifique que le manuscrit de Y Alexandre de Jean Wauquelin, qui a été splendidement exécuté sur velin « avec miniature de présentation » et tous les raffinements du grand luxe \ Le cas n’est pas assez fréquent.
Un grand nombre de ces manuscrits offrent au lecteur des titres clairs et qui le mettent tout aussitôt au courant. On sait de prime abord les ressources que nous offre un manuscrit où l’on peut lire, au premier feuillet, cette longue et précieuse rubrique :
« Histoire d’Aimeri de Beaulande qui conquist Narbonne et Languedoc et de son fils, Guillaume au court nez, qui conquist Orange 2. » Il est encore utile , ce titre alambiqué qu’on lit au début d’un autre manuscrit : « Cronique associée de Charlemagne très loable et d’Anseïs de Carthage3. » 11 ne faudrait pas, trop bénévolement, accorder la même confiance à toutes les indications de nos romans en prose
1. Bibl. nat., fr. 9342. Ce manuscrit a été commandé par Philippe le Bon. (Paul Meyer, Alexandre, etc., p. 304.) Parmi les manuscrits de luxe de nos romans en prose, il convient de citer comme type les Quatre fils Aimon de la Bibliothèque de l’Arsenal (5072-5075). Le Fierabras du ms. de la Bibl. Nat. fr. 2172 peut, au contraire, être considéré comme le type des manuscrits « pauvres ». — 2. Bibl. Nat,, fr. 1497. —3. Bibl. de l’Arsenal, ms. 3324.
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iPART.uyR.m. que nous offraient naguères les Catalogues de nos bi-
- - bliothèques publiques. Nous en poumons citer qui
sont à tout le moins curieuses. Alléché par un de ces catalogues qui nous promettait une version d 'Amis et d’Amiles nous avons eu le chagrin de n’y rencontrer que « le dialogue de Famé et de l’ami ». Ce sont là de ces déceptions auxquelles nous ne sommes plus exposés.
A tous les caractères extrinsèques de nos romans en prose, il faut encore en ajouter un autre : ils sont souvent munis de rubriques assez développées et qui tiennent lieu de sommaire : « Comment Charlemagne donna à Renier la cité de Gennes dont il fut puis seigneur. — Comment Aulbery de Montdidier fu occis trahitreusement ou convoy de Sibille, la reine de France1, » etc., etc. Voilà qui est lucide et qui vient singulièrement au secours des lecteurs du xixc siècle.
Quels sont Les auteurs des translations en prose, chose assez
les auteurs de nos . ,. . , . ,
romans en prose? curieuse, ont pris un plaisir plus vil a se nommer que ne l’avaient fait avant eux les derniers auteurs de nos romans en vers; mais encore conviendrait-il ici de ne rien exagérer. Les œuvres anonymes sont les plus nombreuses. Ceux de nos prosateurs qui se nomment avec le plus de complaisance, ce sont surtout ces manœuvres qui exécutent des compilations sur commande. Il y en a « qui sont aux gages ». Sans parler de Jehan d’Outremeuse et de son Myreur des his tors, ni de Jehan Mancel et de sa F leur des histoires, nous avons l’heur de rencontrer ici un type parfait de ces compilateurs de bonne volonté et de médiocre entendement : c’est ce David Aubert, c’est l’auteur (?) de ces Conqaestes de Charlemaine auxquelles nous avons naguères eu le tort d’attacher plus d’importance