‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 16 sur 217 · CHAI>. XX. 1 J · texte numérisé non relu

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- qui est de quatre syllabes seulement, et toujours féminin. Il y a là sans doute quelque imitation des chansons de la geste de Guillaume où les couplets en vers décasyllabiques se terminent par un petit vers féminin de six syllabes ; mais, d’ailleurs, il n’importe, et c’est la notation musicale qui nous intéresse ici le plus vivement. Cette notation, dans le manuscrit d 'Aucassin , est disposée de façon à accompagner seulement les deux premiers vers de chaque laisse l. « La mélodie de ces deux vers est à peu près la même, depuis le commencement jusqu’à la fin de la composition ; mais, par bonheur, il y a un cas particulier, une exception. Au lieu de deux vers en musique, le scribe nous en a noté trois dans la laisse finale, et le troisième reproduit la mélodie du premier. » D’où M. Gaston Paris s’estime en droit de conclure que « l’on chantait tous les vers impairs sur les notes du premier vers de la laisse et tous les vers pairs sur celles du second 2 ». Il faut seulement réserver ici la question du dernier vers de chaque couplet, pour lequel nous avons toujours cru que l’on composait expressément une mélodie, une cadence finale. On peut d’ailleurs supposer, sans trop de hardiesse, que ce même système, dans son ensemble, a pu s’appliquer a toutes nos chansons de geste, et il est permis enfin d’ajouter, avecM. Gaston Paris, que « chacun de ces poèmes avait sa musique, ou pour mieux dire, sa mélopée spéciale 3 ». Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle est plausible.

Nous sommes encore moins renseignés sur la nature

1. Aucassin et Nicolette, chantefable du xne siècle, traduite par A. Bida, 1878. Préface de Gaston Paris, p. xv. — 2. Ibid., p. xvi. — 8. Ibid., p. xvi, xvii. Cf. H. Lavoix, 1. c. pp. 345, 346.

exacte de l’accompagnement de cette mélopée sur la 1 PAc*ypu™- 11 vielle du jongleur1. Tout nous porte à croire que cet accompagnement était des plus simples : des accords plaqués, un coup d’archet plus marqué à la fin de chaque vers, une brève ritournelle entre chaque couplet. Il ne serait pas impossible que les jongleurs de geste aient quelquefois employé le moyen naïf qui est d’un si puissant effet dans les vieux mélodrames, c’est-à-dire un accompagnement doux et continu, en manière de trémolo , dans les moments décisifs , à l’arrivée du traître , à la péripétie , au dénouement; mais la supposition est ici tout arbitraire, et nous n’avons à nous autoriser d’aucun texte.

Les documents figurés nous permettent, au contraire, de nous représenter, d’une façon très précise, comment le jongleur portait sa vielle. Il tenait, avec sa main gauche cet instrument à peu près collé contre sa poitrine et, de sa main droite, dirigeait l’archet qui était beaucoup plus cambré que le nôtre. Mais ici les commentaires sont insuffisants et ne sauraient remplacer l’image 2,

Le jongleur chante, et je reconnais bien les vers qu’il psalmodie. C’est le début de cette noble chanson

1. Ici encore, il y aurait trop de textes à citer : « De Karolo, clari præclaraprole Pipini, — Cujus apud populos venerabile nomen in omni — Ore satis claret et decantata per orbem — G-esta soient melicis aures sopire viellis. » ( Garolinus , de Gilles de Paris, cité par G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 106.)= Des malfaiteurs qui veulent pénétrer dans l’abbaye de Saint-Benoit-sur-Loire, se font précéder par un jongleur « qui musico instrumento res fortiter gestas et priorum bella præcineret. » ( Miracles de saint Benoit , éd. de M. de Certain, lib. VIII, p. 336.) « In ore scurræ... in orbe terrarum deferri et cum instrumento musicari vel decantari. » ( Chronique de Guines et d’Ardres , éd. de M. le marquis de Mesnil-Glaise, p. 311.) « E l’ joglar que son el1 palais — Violon descortz e sons et lais — E dansas e cansonz de g esta. » ( Jaufre , Lexique romande Raynouard, I, p. 161.) Etc., etc. — 2. Le type que nous reproduisons ci-contre est emprunté au îps. 32 du fonds allemand, à la Bibliothèque nationale. (f° 146.)

i. part. livr.Ii. ftÉlie de Saint-Gille, qui a un caractère, un parfum

- si profondément antique : « Faites paix, seigneurs, et

que Dieu vous bénisse, — Dieu qui est le glorieux du ciel et le fils de sainte Marie! — Vous plairait-il entendre trois vers de baronnie — Sur un comte qui naquit à Saint-Gille. — Il vécut tant, seigneurs,

qu’il eut la barbe blanche. — Jamais ne fît trahison en sa vie, — Mais aima bien le fils de sainte Marie, — Honora les églises et les abbayes, — Fit bâtir des hôtelleries et des ponts. — Or, le Comte était un jour en sa salle de pierre... » Mais nous ne voulons pas ici aller plus loin, et laissons l’auditeur en sus-

pens L C’est plus loin qu’en nous transportant dans la salle perine d’un château, nous aurons lieu de mettre en lumière tout ce qui se rapporte à l’exécution des chansons de geste. Aujourd’hui, nous sommes en plein air, et y restons.

C’est d’ailleurs sur les places publiques, c’est dans la rue que les jongleurs ont surtout exercé leur influence sur les idées et les mœurs de leur temps. Tout d’abord, ils se faisaient, par une avidité facile à comprendre, les colporteurs peu désintéressés de la gloire de certains princes et seigneurs qui les payaient grassement. Guillaume de Longchamp, régent d’Angleterre, ne fait pas venir pour un autre motif tant de jongleurs de ce royaume de France qui en produisait tant : s’il les comble de si beaux présents, c’est pour qu’ils chantent ses exploits in plateis. Rien n’était plus facile que d’insérer ces sortes de panégyriques dans les premières laisses ou dans le corps d’une chanson de geste. Les jongleurs en vinrent même à établir là-dessus une sorte de tarif. Tant pour un éloge un peu développé, tant pour la seule insertion d’un nom dans une liste de héros. Il arriva que certain jour un jongleur, — imprudent celui-là, — se présenta devant Arnoud, comte d’Ardres 2 : « Je voudrais, lui dit-il, avoir de belles « chausses écarlates. Donnez m’en une paire , et « j’insère votre nom dans la Chanson cV Antioche. » Arnoud, qui avait été un des plus vaillants compagnons de Godefroy de Bouillon, s’indigna contre ce bouffon et lui refusa les chausses convoitées; mais le jongleur se vengea, et le nom d’ Arnoud,

I I'ATIT. LIVR. II.

Le jongleur continue à chanter son poème où il introduit volontiers l’éloge des

seigneurs qui le paient bien.

1. Êlie de Saint-Gille : éd. G. Raynaud, pp. 1 et 2. — 2. Il s’agit jçi d’Arnoud II, dit le Vieil (f 1139).

i part. livr. n« hélas! ne fleure pas dans le vieux poème. L’histoire

- - est jolie \

Chanter le barnage des seigneurs qui paient bien, voilà ce qui est à peine excusable et qui décèle une âme basse; mais chansonner ceux qui paient mal, c’est le triomphe de la rancœur. Nos jongleurs n’ont pas toujours résisté à cette tentation. Il va sans dire qu’ils n’ont pas su, en ce cher pays de France, demeurer étrangers à la politique. Quelle joie de chansonner le roi, sa femme, ses enfants et toute la famille royale! Ils n’ont pas manqué à ce « devoir », et ont été à l’occasion de bons petits révolutionnaires en herbe. Il a même fallu, certain jour, que la royauté fît mine de se fâcher : « Soit crié de par le Roy. Nous defîendons à tous ditteurs, faiseurs de ditz et de chansons et à tous autres menestriers de bouche et recorcleurs de ditz que ils ne facent, dyent ne chan^ tent, en place ne ailleurs, aucuns ditz, rymes ne

1. Lambert d’Ardres la raconte avec une indignation contre les jongleurs qui gagnerait à être moins emphatique : « Antiochenæ commendator cantilenæ, avaritiæ zelo ductus et magis cupidus temporalis lucri retributionis quam Arnoldus laudis humanæ (o gartionum et ministralium, immo adulatorum injuriosa laudatio! o inertium principum indigna et inanis exultatio!), quia « virtute et probitate per omnia nobilis héros », Arnoldus, eidem scurræ, qui nullo nomine dignus habetur, duas caligas denegavit scarlatinas, de eo digne promeritæ laudis præconium et gloriam subticuit, et de eo, in cantilena sua, in qua, flcta veris admiscens, multa multorum nichilominus laudandorum gesta sub silentio intacta reliquit, mentionem non fecit. Sed, o laudanda et ubique terrarum prædicanda Arnoldi militia! O in omnibus sæculis memoranda probitatis ejus strenuitas et gloria! O humilitatis ejus non despicabilis, sed inenarrabilis in virtutum operibus constantia! Qui liumanam nullatenus quærens gloriam, scurræ maluit quantumcumque munusculum denegare, quam in ore scurræ et nomine indigni, licet omni haberetur laude dignissimus, in orbe terrarum deferri, etc. » ( Chronique de Guines et d’Ardres , par Lambert, curé d’Ardres, éd. de M. le marquis de Mesnil-Glaise, p. 311.)=Cf. ce passage d 'Helias : «Aine n’i ot canteor, jogleor, menestrer — C’on ne donast mantel, ou bliaut, ou cender, — Palefroi ou ronchin, si bien les fist loer. — Cil vont as autres cors, n’ont cure d’arester. — Si content son barnage, ne le voelent celer. — Tuit parolent de lui, dusqu’en la Roge mer.» (V. 5739 et ss.)

chançons qui facent mention du Pape, du Roy nos- 1 P^‘P u™‘

tre sire, de nos seigneurs de France, au regart de ce -

qui touche le fait de l’union de l’Eglise... sur peine... d’estre mis en prison deux mois au pain et à l’eaue. Escript soubz nostre signet, le mardi quatorze septembre 1395 b » Quelques mois plus tard, nouvelles sévérités « contre les chifoineurs et chanteurs demourans à Paris» qui avaient osé çhansonnerle mariage de Richard II avec Isabelle, fille de Charles VI,

Les noces avaient été célébrées le onze mars et, cinq jours après, les foudres royales atteignaient les jongleurs. C’est alors que ces comédiens se firent très humbles et adressèrent une requête au Roi : « Suplient humblement les chifoineurs et chanteurs demourans à Paris, povres gens chargez de femmes et de plusieurs petis enfans. » Ces gaillards-là, comme vous le voyez, savaient leur rhétorique et pratiquaient l’exorde insinuant. Ils déclarent ensuite qu’ils ont depuis longtemps l’habitude, « à l’honneur du roi et du royaume », de chanter sans cesse de nouvelles chansons sur tous les événements nouveaux. Pourquoi les empêcherait-on, après tout, de célébrer le mariage de la fille du Roi? Ne vaudrait-il pas mieux, comme ils en supplient le Roi, « leur donner enfin congié que icelui mariage puissent et osent chanter, et d’autres nobles fais qui pourraient survenir? » Qu’on leur permette, à tout le moins, de les chanter devant le Roi, ces fameuses chansons, et l’on verra. Encore une fois, « ilz n’ont de quoy vivre, ne savent aucun autre mestier à gaigner leur pauvre vie pour eulx, leurs dites femmes et enfans ». Cette re-

1. Bibl. nat. fr. 8064, f° 259; copie du « Livre ronge vieil », Archives nationales, Y2, f° 123.

quête 1 où Ton sent, sous des apparences d’humilité, je ne sais quel cynisme gouailleur, cette requête hélas ! fut entendue 2.Le pouvoir faiblit , et l’on permit aux chifoineurs de reprendre leur petit commerce. Il est vrai qu’on ne toléra que les chansons nsur lafête de la Reine» et que cette licence ne fut accordée qu’aux chanteurs de Paris. C’était, malgré tout, pactiser avec l’ennemi.

En Angleterre, les ménestrels se donnaient les mêmes libertés, et l’on a pu dire (mais il conviendrait de le mieux prouver) qu’ils y doivent être considérés « comme les apôtres des idées libérales 3 ». Ce qui semble d’ailleurs résulter des faits qui ont été exposés plus haut, c’est que les jongleurs, pour mettre leur répertoire au courant de tous les faits nouveaux, devaient faire preuve d’une singulière rapidité de composition. J’imagine même qu’ils devaient improviser plus d’une fois. C’est peut-être le cas de Josiane, de cette héroïne de Bueves d’ Hcmstonne , quand, pour se faire reconnaître de son mari, elle se travestit en jongleur4 et chante devant Beuves, comme nous lavons vu plus haut, la propre histoire de Beuves luimême : « Cou est de Bueve, un chevalier vaillant — Et de s’amie Josiane au cuer franc 5. » C’est encore

1. Arch. nat. Y, 5220, f° 277. Les chifoineurs font encore valoir d’autres arguments : « Comme.,, naguères leur ait esté défendu que d’aucune chose du fait des royaulx ilz ne chantent, toutes voies plusieurs seigneurs et autres leur demandent ou demanderont s’ilz ont aucun dit ou chançon du mariage de vostre fille, et, pour cause d’icelle deffense, n’en ont osé faire aucune mencion. » Ils terminent en disant : «Les dits suplians priera (sic) Dieu pour vous et vostre noble lignée. » La lettre du Roi où est insérée cette « supplication » est du 16 mars 1396.

— 2. Ibid. Le dit congé est accordé dès le 18 mars : « Le samedi etc...; veües par monseigneur le Prévost les lettres et requeste... ci dessus translatées, congié a esté donné aux chanteurs et chifoineurs, de Paris seulement, de chanter les chançons touchans la feste de la Reine dont en la dite requeste est faite mençion seulement.» — 3. Jusserand, La vie nomade en Angleterre , p. 130. — 4. Ou en jongleresse. Comparer, à ce point de vue, les mss. 25516, f° 71 et 12548, f° 168.

— 5. Bibl. nat. fr. 12548, f° 170.

le cas du jongleur Daurel qui s’introduit uniour dans I IART- UVR U*

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