CHAP. VI. A A
- comme les anciennes chansons de geste. Le commen-
Comment cernent des Quatre fils Aimon, qu’on peut prendre ici
débutent les . 1 p
romans en prose? pour type, a vraiment le partum et la couleur du xiiic siècle : « Oïés, seigneurs, la plus belle histoire qui onques advint depuis que Dieu fut né. Et pour icelle vous faire entendre, est vray qu’ou temps jadis, à Saint-Denis en France, fut trouvé comme le roi Charlemagne de France guerroya Buef d’Aigremont et ses trois fils 1 »? Le début ex abrupto des Lorrains n’est pas moins antique : « Avant que Hervis, duc de Laurene, ot gainé une grant bataille sur les Sarrazins et que il louoit Dieu de la belle victoire qu’il lui avoit donnée,... le roy Charles Marteaus envoya par ung messager unes lettres contenant comment Sarrazins l’avaient assiégé en la cité de Troye et lui prioit de lui donner secours le plus brief 2. » Et nous n’aimons pas moins ce lier exorde AAimeri de Narbonne auquel le reste du roman ne répond guère : « Qui d’armes, d’amours, de noblesse et de chevalerie vouldra ouïr beaux mots et plaisans raconter, mette paine et face silence, ou lise qui lire vouldra, et il pourra savoir et aprendre comment Aimeri de Beaulande conquist la cité de Narbonne 3. »
Le pédantisme, par malheur, ne tarda point à gâter la simplicité de ces débuts, et nos translateurs se creusèrent la tête pour imaginer des exordes pompeux, pleins d’une rhétorique verbeuse et d’un ridicule étalage d’érudition. Nous ne saurions résister au désir de citer ici le plus ampoulé peut-être de tous ces prologues, celui de Girart de Roussillon 4 :
Ysidore, ung notable docteur, nous dit estre enseigné, en
1. Bibl. de l’Arsenal, 5072, etc. — 2. Ibid., 3346. —3. Bibl. Nat., fr. 1497. — 4. Ibid., fr. 852, f® 9 v°.
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ses autorités, que du mal d’aultruy le Saige ne doit ouvrir i part. livr. m. sa bouche, mais louer et honnourer meïsmement après sa LHAI>‘ V1' mort. Car il est escript : Post mortem lauda. Et pour ce que (comme dit le Saige) oïr, dire et recorder les biens dis et les biens faiz des preudomes est la chose du monde qui plus fait bonnes gens resjoïr: car les bons en deviennent meilleurs et les maulveis en amendent, et moult de biens en tiennent,... scevent les anciens gouvernemens de toute bonne pollicie, et meïsment les Gregois (comme on le trouve en anciennes croniques), ordonner et establir hommes saiges, discrès et clers pour escripre, memorier et mettre en beau languaige, par manière de croniquez, les faiz, les avenuez et les proesces des nobles hommes des royaumes, des cités, et des pays, et en faisant faire livrez, lesquels ils appelaient Annales. Et la cause pour quoy on les appelloit ainsi estoit pour ce que on les lisoit et publioit en publique d’an en an, afïin que, par le record des nobles emprises et conquestes d’armes achevéez et menées à fin par les vaillans hommes saiges et prudens, les cuers de jeunes hommes someillans et endormis en aucunes oysivetés s’en esveillassent et eslevassent en acquisition de proesce, comme souventefoiz faisoient. quant telz faiz ouoient recorder et dire : à laquelle instance, moy, de ce non digne, povre de sens, mendre d’entendement et de petit temps, au commandement de très hault, très puissant et très redoubté prince, mon très redoubté seigneur Phelipe par la grâce de Dieu , duc de Borgungne , de Lothier, de Brabant et de Lembourg, comte de Flandres, d’Artois et de Borgoingne, palatin de Haynau, de Hollande, de Zelande, de Namur, marquis du Saint Empire, seigneur de Frise, de Salins et de Malines, qui, toutes les choses premises et bien considérées, me suy déterminé, ordonné et disposé de mettre, composer et ordonner par escript, en nostre langaige maternel que nous disons Walecq ou Françoys, la noble procréation, les nobles faiz, les nobles emprises d’armes, les calamitez, miseres et adventures que fist et acheva, porta et soufri le noble, vaillant, conquérant et puissant [prince] monseigneur Gérard de Roussillon, ainsi que j’ay trouvé et entendu en ung traictié fait et composé en son nom et intitulé : Gesta nobilissimi principis comitis Girardi de Rossillom.
Voilà certes une des plus longues phrases que nous ayons lues en toute notre vie. Trente lignes!
Nous avons mieux, et le même Jean Wauquelin a
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1 P:i;Tin< placé en tête de son Histoire cV Alexandre un prologue
- qui ne le cède en rien à celui de Girart de Roussillon .
Moins pédant peut-être et plus pieux, mais aussi prolixe et plus baveux encore 1 :
Pour ce que, par le record et remenbranche de nobles emprises et fais d’armes, conquestes et vaillandises faittes et achevées par les vaillans, poissans et nobles hommes du tampz anchien et par chy devant passet, les coers des nobles et vaillans hommes du temps présent, desirans et vueillans attaindre la haulte et excellente vertu de proeche et de bonne renommée sont esmeü, eslevé et incité plus em parfont à toutte honneur et perfection et ossi à tout certain entendement de raison, et meïsment tous jones coers de chevaliers etescuyers s’en doientesveillier et eslever en haulteur et en proesche quant telz faiz oent recorder, pensant toudis à l’acquisition de bonne renomée, je, de ce non digne, povre et non sachant, à la requeste et principallement au commandement de très hault, noble et puissant seigneur monseigneur Jehan de Bourgoingne, conte d’Estampes et seigneur de Dourdaing, etc., ay mis et fermet mon porpos de mettre par escript en langaige maternel les nobles faiz d’armes, conquestes et emprises du noble roy Alixandre, roy de Macedone, selon ce que je l’ay trouvet en un livre rimet dont je ne say le nom de l’acteur, fors que il est intitulé Ylstoire Alixandre ; et, pour ce, se de la vraye histoire de ce tant noble et poissant roy je suy aucunement desvoyé, que non, s’à Dieu plaist, ou s’aucune deffaulte en la poursuilte de la ditte matere est trouvée, par bon, vray et certain jugement il soit benignement et favorablement corigié et amendé; s’il y a quelque oevre digne de louenge, elle soit à Dieu atribuée et la deffaulte à ma négligence tournée, laquelle à le mienne volenté euist autant de favourans que de contredisans; et, pour ce ossi que en la ditte histoire je n’ay point trouvet en quel tamps après la création du monde ce fu, au moins la droitte certaineté, je supplie que, s’il est aucun qui certainement le troeve, que il le vueille anecxer et adjouster à ceste présente oevre, en laquelle, pour comenchement, moyen et fin, je appelle et requier en mon ayde le benoitte grâce du Saint Esprit. »
1. Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge, pp. 318, 319.
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Il est aisé de se convaincre que ces deux Prologues sont coulés dans le même moule ; mais il est surtout à propos d’observer que rien n’est au-dessous d’une telle littérature, et l’on comprend les très justes colères dont elle aétél’objet.Nousles ressentons nous-mêmes.
Nous venons de voir comment débutaient nos romans en prose : comment se terminaient-ils? Par une prière, fort souvent, comme il arrive en plus d’une vieille chanson de geste : « Priez, dit le traducteur des Loherains , priez pour celui qui le roman fist et pour celui qui le translata. Amen. Pater noster \ » Et l’auteur du Beuves cV Hanstone , adoptant une formule moins antique : « Ainçoys, dit-il, defïîne la vie du bon chevalier Beuves de Hanstone, dont Dieu veuille avoir Pâme, et de tous autres bons et loyaulx catholiques. Amen 2. » A vrai dire, le lecteur devait éprouver quelque joie quand il arrivait à cet amen.
Lorsque nous avons eu à étudier nos derniers romans en vers, nous avons dû consacrer de longues pages à leur physionomie littéraire et morale. Nos romans en prose, à ce double point de vue, ne diffèrent pas notablement des méchants poèmes dont ils sont inspirés. Ces romans sont en effet, comme nous le disions plus haut, et ils ne sauraient être que serviles ou indépendants. Les serviles sont tellement calqués sur nos plus récentes chansons qu’il n’y a vraiment rien à en dire. Quant aux « indépendants », ils offrent en général les mêmes défauts et les mêmes qualités que les romans en vers des xive et xv° siècles. C’est exactement la même tonalité.
Plusieurs de ces modestes travailleurs jugent bon d’avertir leur clientèle qu’ils ont Cantique chanson de
1. Bibl. de l’Arsenal, 3346. — 2. Bibl. Nat., fr. 1477, fo 210 v°.
CHAI*. VI
Comment se terminent-ils ?
Leur agencement littéraire ; leur valeur morale.
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1 PA™*Ill‘ geste sous les yeux et qu’ils ont juré à ce texte original — une fidélité éternelle : « Je proteste (dit le compilateur d ' Aimeri de Narbonne avec un accent tout à fait convaincu), je proteste de ne rien adjouster, mettre ni oster à mon pouvoir rien du mien, sinon du changement et de la mutacion dulangaigefwLe malheureux, qui est très sincère, croit se tenir parole, et, en effet, il n’enlève rien à l’affabulation primitive... si ce n’est l’esprit de l’œuvre antique. Il oublie la grande parole : « La lettre tue, et l’esprit vivifie. »
L’élément historique a, en effet, disparu pour toujours. Tout ce qui, dans nos anciens poèmes, était farouche, grossier, germanique, mais aussi tout ce qui était vraiment épique, a été effacé, avec un soin pieux, par nos nouveaux romanciers. Ces civilisés se proposent, sans le savoir, d’aligner correctement les vieilles forêts germaines. Mais ce sont là, nous le sentons bien, des sévérités qui peuvent sembler excessives,, et nous sommes fort légitimement mis en demeure de citer des exemples qui les justifient. Nous choisirons donc trois épisodes qui sont célèbres entre tous : la mort de Roland à Roncevaux, la première communion de Vivien sur le champ de bataille d’Aliscans, le dénouement de Fierabras . Et, pour chacun de ces trois épisodes, nous opposerons entre eux les vers antiques, d’une part, et, de l’autre, le texte affaibli et décoloré de nos romans en prose. Rien ne saurait être plus équitable ni plus concluant que de telles comparaisons.
Vous souvenez-vous des derniers instants de Roland, tels qu’ils sont racontés, que dis-je, tels qu’ils sont chantés dans la plus belle et la plus vieille de nos épopées nationales? Avez-vous encore sous les