Bibl. Nat., fr
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yeux ce géant magnifique, agenouillé sur une cime 1 PA^;“V*‘. ,n
pyrénéenne, battant sa coulpe, donnant à la France -
l’un des derniers battements de son cœur, et tendant à Dieu le gant de sa main droite, comme un petit vassal devant son tout puissant suzerain? Vous représentez-vous les Anges s’abattant, comme des aigles, autour de ce glorieux vaincu et emportant son âme au Paradis? C’est simple, et, à force de simplicité, sublime. Les prosateurs du xvc siècle vont tout gâter.
Leur Roland meurt plus dévotement, mais moins chrétiennement. C’est un théologien autant qu’un chevalier, et il va jusqu’à parler de la vision béatifique. C’est, presque textuellement, le Roland de la Chronique de Turpin. Un fantoche plus qu’un héros.
Ce Vivien, ce jeune féodal que l’auteur d 'Aliscans peint avec de si naturelles et de si puissantes couleurs, sauvage, indompté, soldat avant tout et ne s’imaginant pas qu’il puisse y avoir sur la terre d’autre occupation que d’y tuer le plus de Sarrazins possible ; cet enfant sublime qui, au moment d’expirer au milieu des Anges, se confesse à son oncle Guillaume et ne se souvient, pour tout péché, que d’avoir un jour reculé d’un demi-pied devant des milliers de païens ; ce martyr de quinze ans qui reçoit son Dieu des mains de Guillaume et murmure en mourant le nom de sa mère adoptive; cet héroïque éphèbe, que les Grecs eussent estimé à l’égal des plus beaux personnages de leur drame, qu’est-il devenu dans nos romans en prose? Voici tout d’abord, qu’il ne se confesse plus à Guillaume : une telle confession n’eût plus été comprise, et, qui sait? aurait peut-être scandalisé plus d’une âme pieuse. Comme le Roland du xvc siècle, ce Vivien de la décadence a une teinture de théologie et parle en clerc plutôt qu’en soldat :
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1 PAchTÂpLIy^ ui' <( Quand ma c^ar aura pourry en terre et mon corps ressuscitera au grand jour du Jugement, que Dieux me donne grâce de le veoir en la gloire où il colloque et mettra ses benoists martyrs! » C’est du Gerson ; mais du Gerson qui n’est point à sa place.
Certes Fierabras est un poème de la décadence et il ne faut pas songer un seul moment à le comparer à Aliscans ou à Roland ; mais enfin, il y a encore, dans ces vers médiocres, je ne sais quel souffle de sauvagerie. C’est là, comme nous l’avons vu plus haut, c’est là qu’on voit le père de Fierabras, le païen Balant, refuser obstinément le baptême et lui préférer la mort. Son fils l’exhorte doucement à se convertir; mais Floripas, la fille de l’émir, qui est impatiente avant tout de se marier avec Gui de Bourgogne et qui se laisse brutalement emporter par ses sens, Floripas a d’odieux empressements que nous avons déjà eu l’occasion de flétrir comme il convient : « Hâtez-vous de tuer ce mécréant », dit-elle en parlant de son père. C’est là de la barbarie, ou je ne m’y connais pas. Les prosateurs du xvc siècle n’ont pu se résoudre à tolérer de telles horreurs : ils ont humanisé les anciens héros et les ont humanisés à l’excès; ils ont changé ces lions en agneaux. La belle Floripas n’est plus, dans le roman en prose, cette fille sensuelle et dénaturée qui a soif du sang de son père. C’est une charmante demoiselle, et des mieux élevées : « Fleuripeuz fust à genoilz devant son pere, qui ly dist ainsy : « Monseigneur mon pere, pour Dieu ayez pitié de vous, et ne vous lessez pas mourir par vostre folie l. » Une jeune fille de nos
1. Voici le texte même des trois épisodes que nous venons de mentionner : ce texte donnera de nos romans en prose une idée plus complète que tous nos commentaires :
I. La Mort de Vivien. « Icy parle de la grant bataille d’ Alischant dont nxd n’eschapa smon Guillaume d’Orange, et dit comment Vivien,
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jours ne parlerait guères autrement, et c’est à peu près 1 PACRHT;PU™; 111 de la sorte qu’il est recommandé de s’exprimer dans ' la Civilité puérile et honnête.
Nos prosateurs ne sont pas seulement civilisés et
le neveu Guillaume, fut occis. Guillaume veant son nepveu languir et qui à si grant peine parloit comme celui qui plus n’en povoit, par la mort qui toute vertu, force et puissance lui vouloit tolir, parla encore et lui demanda se il avoit point de pain beneïst avecques lui aporté et usé ou nom de la sainte Trinité. Et il luy respondi : « Dieux scet les voulentés des créatures, biaux oncles, fit-il ; il aura de moy mercy, s’il lui plaist, et jà pour ce ne me reffusera en sa compaignie. Si lui prie que, quand ma char aura pourry en terre et mon corps ressuscitera au grand jour du Jugement, qu’il me donne grâce de le veoir en la gloire où il colloque et mettra ses benoists martyrs. » Alors cerclia Guillaume sous son haucqueton et prist en son aulmosnière du pain beneïst : car il en pourtoit voulentiers sur luy quant il alloit en batailles pour tous doubtes, et il lui dit : « J’ai du beneïst pain aporté, beaux nieps, fit-il. Si veil que vous en usiés ou nom du Père, du Fils, du Saint Esperit, par vertu desquyeulx et ou nom d’un seul Dieu... » Si ouvre les yeulx le noble chevallier Vivien, et, en regardant le pain avec trouble, lui respond : « Donnez m’en donques, beaulx doulx oncles, fet-il, et soiés à ce dernier jour mon chapelain. Car tant feut le mien cuer vain, lasche et affebli que aidier ne me pourrois plus. Si me soit celui pain le saulvement de mon ame. >> Et lors lui aministra Guillaume en souspirant du cuer parfont. Car puis ne ouy parler Vivien. » (Bibl. Nat., fr. 1497, f° 363 r°.)
II. — Les derniers instants de Roland.' ’« Toy, racheteur d’humain lignage [dit Rollant], jette hors du povoir d’enferton povre champion qui apelle miséricorde. Et lui envoies ung bon Angle qui garde cellui et preserve qu’il ne perde la vision de ta très glorieuse face. » Quand il eut dittes ces paroles, sa dextre main mist en ses plaies et en pring un billot de char et de cuir d’entre les mammelles. Et lors dist mult amerement de rechief à notre Seigneur, les yeux levés envers le ciel (comme au mains Thierry le conta un peu après à Charlemaine) : « O fil de la Vierge, mes pechiez je te regehis de mon cuer et de ma puissance, etc., etc. » (Bibl. de l’Arsenal, 3324.) — C’est presque une traduction du faux Turpin. Cf. le texte latin, éd. Reiffemberg, dans Philippe Mousket, I, p. 511.
III. Floripeuz et Fierabras. Adonc Fierabras se mist à genoulz et commaynça à dire [à son père Balant] : « Pour Dieu, monseigneur l’Amiral, je scay bien que vous estes mon pere charnel, et je vous doibz aymer loyaulment; mès ung aultre pere spirituel, c’est Jesus- Christ, mon pere créateur, lequel je vous prie, de bonne loyaulté, que vous le aourez et croyez. Si vous faistes baptiser, et je scay bien que le roi Charlemagne, que vessi devant vous, vous pardonnera tout le mal que luy avez fait. Et vous rendra vostre terre sans que vous en perdiez ung pié. Vous savez que vous estes conquis par force et vous gens tous mors et desconfiz. Je vous pri, mon pere, faites le gré à Charlemagne et ne vous lessez pas ensi mourir en la loy du Dyable d’enfer qui vous ha asailli, et vous ydolez aussi vous ont failli au besoing, corne vous le povez voyr. Et pour Dieu, syre pere, regardez
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1 rAcuAp!Vvi' 1U' P°üs : üs sont savants par dessus le marché, n’ignorent pas qu’ils le sont, et s’étudient à le faire voir \ Quelques-unes de leurs œuvres sont farcies de textes latins. Cette Berte, femme de Girard de Roussillon, qui joue un si admirable rôle dans la vieille chanson provençale et que le poète du xiv° siècle était déjà parvenu à défigurer odieusement, cette femme si profondément épique, savez-vous quel langage elle tient à son mari dans le très médiocre roman en prose qui fut écrit vers le milieu du xvc siècle ?Écoutez-la parler à ce vieux soldat germain, à ce farouche, à cet implacable : « Mal avez estudié et retenu l’enseignement de Cathon. « Mon chier fils (dit Cathon) souffre la « parole de ta femme puisque tu vois qu’elle parle « pour ton prouffit. » Mon très chier seigneur, les femmes ont mantefoiz donné bons consaulz. Et ce vous puis-je prouver par la bonne dame Judith qui... par Hester qui... etc., etc. » Ce fléau de la fausse érudition a fait ses ravages dans les moins méprisables de nos romans en prose. L’auteur de Garin le Loherain interrompt son récit, et prend par avance les allures
et considérez que je dy vérité. » Et quant l’Amiral l’ouyt ainsi parler, si ly dit : « Ha, a, traitrez, maulvais chien enragé, se Mahomet mon Dieu me done vie, je te ferai encore mourir de malle mort ; ne je veil ouyr ne toy ne ton conseil, ne ne croyre en ton Dieu. Fuyiez toi d’ycy que je ne te voye plus. » Et Fierabras s’en ala bien marry... Et Charlemagne, quand vit se, fut bien mary et tyra son espée, et l’eust tué, quand Fierabras alla à genoilz devant ly, et ly requist qu’i le lessast parler à ly : « Voulentiers, » dist Charlemagne. Si li commança à dyre Fierabras : « Pour Dieu, monseigneur mon pere, ne vous lessez pas mourir par vostre oultrage, mès faites le plaisir Charlemagne, et il vous rendra toute vostre terre, et vous fera plus grans seigneurs que vous n’estiez ne que vous ne fustes oncquez. » Êt Floripeux aussi fut à genoilz devant ly que ly dist ainsi : « Monseigneur mon pere, pour Dieu, ayez pitié de vous et ne vous lessez pas mourir par vostre folie. Et, pour Dieu, monseigneur, faites le plaisir Charlemagne. » (Bibl. Nat., fr. 2172, f° 57 r°.)
1. Ils commettent cependant des bourdes énormes, notamment sur les noms de leurs héros. Gondrebeuf y est appelé « Gardebeuf», etHestous y est changé en Hector, etc., etc. ( Galiens li restorés, éd. Stengel, p. 103, d’après le ms. 1470. Etc., etc.
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d’an d’Hozier : « Affin, dit-il, que mieux puisse estre 1 PACKHT;PU^; 111
entendu ce romans, je vous diray la genealogie de -
part et d'autre. » Enfin, si nous avons énergiquement protesté contre les savants qui attribuaient naguères une origine cléricale à nos anciens poèmes, nous sommes mis en demeure de ne plus protester en ce qui concerne un certain nombre de nos romans en prose. Quelques clercs, suivant nous, y ont mis la main. Le Girart de Roussillon porte cette empreinte.
L’auteur raconte, fort longuement, tous les miracles de saint Girard et tous ceux de sainte Berte. Les dixsept derniers chapitres de son récit sont tout entiers consacrés à cette hagiographie inattendue. Mais que dire surtout, que dire du titre du chapitre cxviii : Les huit causes pour quoy on doit prier pour les trespassésl Le malheureux théologien n’a pu sans doute en trouver que sept, puisqu’il a laissé une demi-page toute blanche pour écrire un jour la huitième, si, d’aventure, elle lui revenait à la mémoire. Ce sont là des procédés de clerc, et l’on peut regretter qu’on en soit venu, avec cette piété pédante, à écrire un jour les actes d’un saint au lieu de la vie d’un soldat.
Il ne faut cependant rien pousser à l’extrême : les clercs sont loin d’avoir inspiré ou écrit tous nos romans en prose. A des laïques seuls il appartenait de donner plus librement à nos anciennes fictions le caractère haïssable d’œuvres décidément sensuelles et lubriques. Dans nos chansons de geste, il arrive plus dune fois que les chevaliers s’abandonnent fort grossièrement à la brutalité de leurs désirs; mais il est assez rare que nos poètes s’arrêtent longtemps à des détails graveleux. Ils sont grossiers, ils ne sont pas grivois. Or, plusieurs de nos traductions en prose sont véritablement grivoises, et il est aisé de se convaincre
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1 — 1U- que leurs auteurs se prolongent et se plaisent dans
- les épisodes les plus scabreux. Ils les inventeraient au
besoin, tout en feignant d’être candides. Lisez, dans Fierabras , le baptême de Floripeus : le prosateur abonde, sur la nudité de la catéchumène, en traits qui paraissent naïfs et qui sont simplement obscènes. Il s’est évidemment proposé de plaire à la plus mauvaise partie de son public, aux plus bas instincts de ses auditeurs. Il y a réussi, et nous ne sommes pas de ceux qui l’en félicitent. Le commencement de Benves dHanstone est, à ce point de vue, tout à fait odieux : les vieux libertins du xvc siècle devaient rire, d’un détestable rire, en écoutant ou en lisant ces pages qui sont pleines d’impuretés voilées et de mots à double entente. On sent que le siècle où l’on a pu écrire de telles pages est un siècle corrompu, mais délicatement corrompu, si je puis parler de la sorte, et avec des apparences de vertu. Ce début de Beaves crHanstone , où l’adultère est présenté sous de belles couleurs et avec des circonstances atténuantes, est une des plus abominables choses qui soient jamais passées sous nos yeux. Nous ne le citerons pas.
En résumé, les romans en prose des xivc et xvc siècles — « littérature un peu lourde pour la forme, mais légère quant au fond 1 » — nous offrent un singulier mélange d’idées contradictoires. Les formules y sont demeurées héroïques , mais l’esprit en est moderne. Elles y sont demeurées chrétiennes; on y parle, à toutes les pages, de Jésus et de Marie; on les termine dévotement par un signe de croix et par un Amen; mais trop souvent déjà le fond n’est plus chrétien. L’esprit de la Renaissance domine déjà ces très
1. Paul Meyer, Alexandre dans la littérature française du moyen âge.
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médiocres traductions qui sont l’œuvre de très mé- 1 rART- M™* m
T- CHAP. VI
diocres écrivains. Révoltes de la chair, désirs de la science, premières manifestations de l’esprit critique, on trouve tous ces éléments en plus d’un roman du xvc siècle; mais d’autres romans, à côté de ceux-là, sont visiblement animés par l’esprit clérical et transformés en traités d’oraison. Il faut s’attendre ici à de surprenants et innombrables contrastes : un Ave Maria près d’un tableau lascif ; une naïveté empruntée à nos vieux poèmes, près d’une citation d’Ovide; Charlemagne, « l’Empereur à la barbe fleurie », encore tout paré de son appareil homérique, et transporté soudainement dans la société féodale de la guerre de Cent ans; une satire contre le pape et les évêques suivie du candide récit d’un miracle; enfin, le xvc siècle bizarrement pétri avec le xmc, qui déjà , dans nos romans carlovingiens, avait emprunté aux viiic et ix° siècles line partie de son affabulation et un certain nombre de ses héros...
Il va sans dire (et nos lecteurs en pourront juger d’après les très nombreux fragments que nous publions plus loin) que le style de ces rapsodies en prose ne nous dédommage en rien de leur infériorité dans l’ordre moral. Ce style est long, gluant, baveux comme celui de Monstrelet dont il ne diffère pas sensiblement, pédant et ennuyeux « à plaisir ».
On n’a jamais plus mal écrit en notre langue. Les longues phrases bêtes et entortillées se développent interminablement avec des incidentes qui sont elles-mêmes chargées d’autres incidentes, et avec d’intolérables accumulations de qui et de que qui s’engendrent et se pénètrent. Ces médiocres n’ont même pas l’idée de la composition littéraire. A l’exemple de l’auteur de Bauduin de Sebourc (un homme d’esprit, celui-là),
pabt. livr. ni. ils coupent périodiquement leurs récits par des nota-