CHAP. VI. 1 1 X X
- blés ou proverbes en vers qui, plus d’une fois, n’ont
aucun rapport avec le texte qu’ils accompagnent : « Par soubvenir, par soing, par diligence, Est le jeune homme tost monté en chevance. — Profitable est le travail en jeunesse. Qui eschiver fait suffraite en vieillesse. 1 » Un de ces conteurs, qui n’est pas le moins célèbre, va encore plus loin et intercale dans son récit tout un recueil d’anecdotes et de bons mots : « Du preudomme qui se plaignoit de ce qu’on li avoit osté les vieilles moustaches. — D’un juge qui se fit crever un œil et à son fils l’autre pour accomplir justice. » Celuilà connaissait ses lecteurs, et comprenait (comme certains journaux de notre temps) qu’ils avaient besoin d’être réveillés par des « nouvelles à la main ».
Il ne faudrait pas demander à ce bonhomme ni à ses confrères cette couleur locale, à laquelle leur siècle n’était aucunement préparé et que le romantisme seul devait faire pénétrer dans notre littérature trois ou quatre cents ans plus tard. Nos prosateurs font comme leurs devanciers, les poètes des bons siècles : ils s’accommodent, tant bien que mal, aux tempéraments et aux mœurs de leur temps. Leur siè- .cle est galant: ils seront galants ; il est aventureux, léger et politique : ils seront tout cela. Les romans en prose reflètent le xvc siècle. Charlemagne y ressemble au duc de Bourgogne; Roland a tous les traits du Connétable, et Ogier, le sauvage et cruel Ogier « est docteur es lois et en decret 2 ».
1. Dans le manuscrit 3351 de l’Arsenal il y a un proverbe en vers à la fin de chaque section de prose : « Trouver à tort sor autruy à redire — Donne achoison d’oïr de soy mesdire » (f° 278) « Diligence, grant soing et soubvenir — Font souvent l’omme à hault bien parvenir. » (f° 269) « Fais dissolus, quelqu’en soit la plaisance, — En la parfin tournent en desplaisance » (f° 285). Etc., etc. —2. Le Myreur des histors, Chronique de Jean d’Outremeuse, t. III, p.79.
La dominante de ces œuvres étranges est le scepticisme de leurs auteurs. Tel est leur caractère le plus “ ~
constant et, peut-être aussi, le plus regrettable. Ces merveilles qu’ils racontent, ils y croient encore moins que Virgile ne croyait en ses dieux. Bref, ils n’ont plus la foi (nous ne parlons que de la foi épique), et l’un d’eux, qui a le cynisme de son doute, va jusqu’à s’écrier en parlant de son propre ouvrage : « S’aucune mensonge y est par aventure ditte ou racomptée plaisamment, sy est-elle distrette des rommans et histoire rimez d’anciens temps que l’istorien croit aussy à paine que les escoutans. 1 » C’est assez dire que les temps de l’épopée sont décidément passés.
Si mal écrits qu’ils fussent et si sceptiques, ces pauvres romans ne furent pas cependant sans conquérir un certain succès qui nous irrite d’autant plus vivement que cette vogue imméritée a donné raison , en apparence , aux Rabelais et aux Cervantès contre la chevalerie et la littérature chevaleresque.
Et c’est là un méfait que nous ne saurions pardonner.
Les érudits modernes, toutefois, ne négligeront De ruants dCS
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pas d’étudier ces œuvres de notre décadence épique. ?t comment Ils se diront, tout d’abord, que, dans tous les ouvra- C3r^n1^lJlaac™es ges de l’homme, tout révèle l’homme, et que, par enversconséquent , tout y est intéressant. Ils se diront encore qu’ici comme ailleurs on peut observer les caractères particuliers d’une race, d’un tempérament et d’un milieu. Puis, ils n’oublieront pas (comme nous l’avons prouvé d’une façon presque mathématique) que l’on peut, avec certains romans en prose, reconstruire vers par vers un poème perdu2,
1. Bibl. de l’Arsenal, 3351, f° 186 y0. — 2. Nous rappelons ici que l’on trouve, dans certains romans en prose, le texte intégral de quelques vers de l’original rimé. C’est ainsi que dans le Myreur des histoi's de
LES ROMANS EN PROSE
i part. livr. in. que c’est là un des triomphes de la critique. Cette - méthode, je le sais, ne peut rigoureusement s’appliquer qu’à ceux de nos romans en prose qui sont calqués sur les romans en vers ; mais, à ce point de vue, les autres mêmes sont utiles et nous aident heureusement à retrouver, non plus la forme première, mais l'affabulation des chansons disparues. Il ne serait pas juste d’oublier de tels services, et ce serait faire preuve d’une véritable ingratitude.
Certaines chansons de geste ne nous sont point parvenues dans leur précieuse intégrité : la fin parfois nous manque et, avec la fin, ces dernières péripéties dont on est si friand. C’est ainsi qu’on a pu, durant quelque temps, ignorer le dénouement de ce Moniage Guillaume qui est assurément une de nos plus vigoureuses et de nos plus antiques chansons. Un manuscrit longtemps délaissé, un manuscrit en prose, nous a, par bonheur, fourni ce qui nous manquait et calmé en nous ce certain chagrin littéraire qu’éprouvent tous les lecteurs en présence d’une œuvre d’imagination ou d’histoire qui n’est pas terminée.
Ce ne sont pas seulement des fragments épiques, mais ce sont des poèmes tout entiers qui pourraient être ainsi reconstitués, grâce aux romans en prose. Nous l’avons longuement démontré pour le Galien; mais il serait aisé d’en citer ici d’autres preuves.
On s’était scientifiquement convaincu que des chansons spéciales avaient été consacrées aux quatre fils
Jean d’Ontremeuse nous lisons ces vers de Doon de Mayence: « Or soit pendus qui ja le monstrerat. — Si vos teiseis, mal ait qui vos portât... — Qui ne dest mie tout chu que ilh pensât » (II, p. 445). Cf. le Doon de Mayence en alexandrins (éd.des Anciens poètes de la France, p. 26, vers 822.) = Nous avons sous les yeux d'autres exemples tirés du ms. 3351 de l’Arsenal, f° 28 v°; du Maugis d’Aigremont , de Jehan Trepperel (1527, f° 59 v°) ; du Guérin de Montglave de Jehan Bonfons? f° D un. Cf. la note 2 de la page suivante. Etc., etc.
LES ROMANS EN PROSE
de Garin de Montglane et à chacun d’eux en particulier. Or, nous ne possédions que Girart de Viane, et étions trop heureux de demander aux incunables les éléments des anciens poèmes intitulés Renier de Rennes et Hernaut de Beaulande. Un précieux manuscrit de la Bibliothèque de l’Arsenal 1 a comblé cette lacune, et nous avons eu naguère la joie d’y découvrir ces deux romans en prose dont un savant contemporain devait plus tard établir la filiation exacte. Nous n’avons pas à disserter ici sur le rapport qui existe entre ce manuscrit et les incunables, et constatons seulement que le manuscrit est ici d’une incontestable et heureuse utilité.
Il y a plus : le prosateur du xve siècle a poussé la complaisance jusqu’à transcrire un couplet en vers de chacun de ces deux poèmes qu’il s'était proposé de traduire, de Renier e, t à' Hernaut. Ces couplets sont l’un et l’autre en vers de douze syllabes et nous paraissent appartenir à la fin du xmc siècle ou au commencement du xivc. Encore une lacune comblée 2.
1. N° 3351. — 2. Voici le texte de ces deux couplets auxquels nous avons déjà fait allusion plus haut : « Si tost comme l’ostesse sceut la venue Arnault, — Tart li est que le sacent Gautier et Thevenault.— Ne le tenist secret pour tout l’or de Haynault. — Aussi bien le cella, puis que dire le fault, — Queprestre son sermon quant est en l’escaffault.
— Les voisins s’asamblerent sans faire aucun default. — Qui lors veist arriver Katherine et Maliault, — Ysabel et Perrette, Gertrus et Guynehaut, — Et d’autres plus de quinze qui parlèrent si liault — Qu’assez de gens y vindrent pour livrer un assault. — Arnault s’en effroya, le nobile vassault. — De table se leva, par dessus fist ung sault ; — Puis vint à la fenestre regarder le debault— Du peuple qui crioit de joyeux cuer et bault : — Où est nostre nouvel sire, montrez nous le, Thibault,
— Car plus n’obeïrons à ce bastart Hunault. » (Hernaut de Beaulande, Bibl. de l’Arsenal, 3351) = « Entre l’ost des paiiens et Gennes la cité, — En l’ombre d’un grant ourme de vielle antiquité, — Mena Regnier Olive pour soy estre aquité. — Puis lui dist : « Adieu, belle, par moult grant ami[s]té — Qui me doint pacience en ceste adversité. — Et à vous tel puissance, force et habilleté — Que le gayant puissiés avoir suppedité — Qui est greigneur de vous sans nule equalité. — D’un tel homme combattre est grande niceté, — Se Dieu le tout puissant qui prist humanité — Ou ventre virginal par sa grant dignité, —
LES ROMANS EN PROSE
Tel est l’intérêt véritable que nous offrent les romans en prose, si médiocres et si misérables à tant de points de vue.
Quand on aura achevé de publier le texte antique de nos vieilles chansons dont un si grand nombre, hélas ! sont encore inédites ; quand on aura enfin édité des œuvres telles que les Lorrains et le Moniage Guillaume, il conviendra de donner une édition critique de cette méchante prose qui est parfois si instructive.
Ce sera l’œuvre du vingtième siècle.
Ne vous a de sa grâce aujourd’huy visité, — Je suis morte et vous mort. » Lors pleure de pité. » (Regnier de Gennes, Bibl. de l’Arsenal, 3351).