U A <’ CHAR. XX
le château de Monclar et qui, en présence de Gui, du - -
meurtrier de Beuves d’Hanstonne, s’écrie soudain, avec un accent terrible : « Qui vol auzir canso, ieu lh’ en dirai, som par, — De tracio que no fai à celar —
De 1’ fel trachor Guio cui Jhesus desampar G » Même il arrive que Dieu intervient et fait de beaux miracles pour donner au jongleur cette merveilleuse facilité de l’improvisation. C’est ce qu’on put constater, au dire de la légende, pendant la veillée funèbre auprès du corps de saint Remacle : un jongleur, qui se trouvait là, par hasard, prit place au milieu des veilleurs et se mit soudain à chanter la vie et les vertus du Saint 2.
De tels prodiges n’étaient pas nécessaires, et les bons jongleurs improvisaient fort naturellement 3. Atout le moins, ils savaient, dans une vieille chanson, introduire çà et là quelques vers nouveaux à l’honneur des uns, à la honte des autres. C’est ce don qui les rendait particulièrement redoutables aux plus vaillants chevaliers, aux héros de nos poèmes qui s’écrient à tout instant, inquiets et effarés : « Pourvu que le$
« jongleurs ne chantent pas sur nous une mauvaise « chanson! »
Notre jongleur, cependant, continue à psalmodier
1. Laurel et Béton, éd. P. Meyer, vers 1944 et ss. — 2. « Cantor quidam jocularis ipsa nocte cum sodali suo apud hospitium dormitum ierat. Qui statim, somno excitus : « Sodés, inquit, surge : nos illô præstat abire; — Non est hoc vanum; non est, hic crede, morandum. — Excubias illas celebrare juvat venerandas. » Cumque ille renuens eum erroneæ visionis argueret : « Non fallor, inquit, somno ludiflcante; sed testor Deum, quemdam venerandi habitus, quasi, manu apprehensa, me illuc trahentem vidisse. » Quibus dictis, præpeti cursu se contulit inter vigiles ac, ignarus quid caneret, fortuitu cœpit de sancto percurrere plura canendo. Ac, nostros digestim referendo casus, tristes sua quodammodo solabatur cantilena,choreis concinentibus. » ( Miracula sancti Bemacli, Acta SS. septembris , I, 722, d’après les G-esta episcoporum Leodiensium, œuvre du xie siècle.) — 3. Cf. Histoire littéraire , t. XXIV, pp. 598-601.
Le jongleur s’interrompt pour réclamer son
salaire.
la chanson, la belle chanson d 'Elle. Il en est arrivé à l’épisode si touchant de la princesse Rosamonde qui, de ses mains « qu’el ot blances », panse très doucement les blessures d’Elie 1 : « En son lit le coucha, dont d’or est l’espondele, 2 etc. » L’auditoire n’a jamais été plus attentif, et les jeunes filles surtout trouvent que c’est charmant, et font des Ah !
Tout à coup, le jongleur s’arrête. Pourquoi? Que veut-il ?
Il veut être payé.
Plusieurs de ses confrères, qui se croient plus fins que lui, ont accoutumé de se faire payer d’avance : « Foin de tous ceux qui n’ont pas d’argent! Qu’ils aillent au large 3. » D’autres jongleurs ont établi un tarif : « Je ne commencerai la chanson que si chacun de vous me donne un denier4; » mais ce sont là des procédés un peu cavaliers, et qui sont loin de réussir toujours. Le mieux était encore de s’arrêter au milieu de la chanson 3 et de faire sa quête au moment où
1. Elie, vers 1401 et ss. — 2. Ibid., vers 4443. — 3. « Or commence chançons et boene et efforcie, — S’il est qui deniers doinst et qui la chançon die » ( Jehan de Lanson) — « Et qui n’a point d’argent, si ne s’assièche mie »( Baudouin de Sebourc), etc. — Nous estimons qu’il ne faut pas se laisser prendre aux protestations de désintéressement, comme on en trouve au début d 'Antioche : « Qui de Jherusalem vuet oïr commencier
— Si se traie envers moi,por Dieu l’en vuel proier. — Je ne lui ruis de V sien palefroi ne destrier, — Peliçon, vair ne gris, ne vaillant un denier. » — 4. « Huimès commence chançon àenforcier— Que vous orrez, se donez un denier. » {Renier, Bibl. nat. fr. 24320, f° 59 v°.) Ces vers se trouvent, non pas au commencement du poème, mais d’un de ses épisodes. Les jongleurs, évidemment, pouvaient débuter par là. = Cf. Renoart (Bibl. nat. fr. 2494, f° 82 :) « Com vos porés oïr et escouter,
— Se en la place vos plaist àdemorer — Et je en aie desserte dou chanter » Y. aussi le Chevalier au cygne, cité par Nyrop, (d’après Pigeonneau, Le Cycle de la croisade, p. 188) : « Si corne vus orrez, se j’ai de vostre argent. » — 5. Le jongleur, pour réclamer son salaire, ne s’interrompait parfois que quelques couplets avant la fin de sa chanson, et c’est ainsi que dans Gui de Bourgogne, qui est un poème de 4304 vers, il faisait une pause au vers 4135 : « Qui or voldra chançon oïr et escouter — Si voist isnelement sa boursse desfermer — Qu’il est huimès bien tans qu’il me doie doner. » C’était peut-être le plus sage et le meilleur procédé.
l’intérêt est le plus vivement excité. En tout cas, il 1 y aurait eu quelque péril pour le chanteur à ne réclamer son juste salaire qu’après le dernier vers de son poème. Les auditeurs de tous les pays et de tous les temps ont, en effet, l’habitude de se disperser au plus vite, dès qu’ils flairent qu’on va leur demander de l’argent. Quoi qu’il en soit, le jongleur a pris soin de composer lui-même ou de faire composer par son poète 1 quelques vers où il annonce qu’il va passer dans tous les rangs de l’auditoire : « Surtout, dit-il, pas de poitevines. » Il déteste cette abominable petite monnaie, et il n’a pas tort : car il faut deux poitevines ou deux mailles pour faire un denier; et un demi-denier, pour entendre de si beaux vers si bien chantés, c’est vraiment trop peu : « Maudit soit l’inventeur de ces poitevines ! maudit soit qui les garde pour les donner aux ménestrels 2 ! » C’est ainsi qu’il y a quelque cinquante ans nos quêteuses détestaient les liards et qu’aujourd’hui elles ont horreur des centimes. Nil sub sole novum.
Si le jongleur voyage en compagnie de sa femme (ce n’est pas le cas de celui dont nous racontons la journée), c’est par elle qu’il fait faire la quête; mais il
1. Dans Huon de Bordeaux cet artifice est particulièrement visible et quelques-uns des vers en faveur du jongleur (éd. Guessard, p. 148, v. 4958 et ss.) sont en alexandrins, tandis que tout le poème est en décasyllabes. Ce curieux passage ne se trouve, d’ailleurs, que dans un manuscrit. — 2. « Et si vous proi cascuns n’ait aporté — U pan de sa chemise une maille noué : — Carences poitevines a poi de largeté. — Avers fu et escars qui les fist estorer — Ne qui ains les donna à cortois menestrel. » {Huon de Bordeaux, éd. Guessard, p. 148, v. 4958 et ss.) En revanche, il y a des jongleurs, de petits jongleurs de second ordre, qui se montrent plus accommodants et acceptent tout :
« Oiez, il i a plus de ceus — Qui me donnent ains mains que plus. — Et je sui cil qui ne refus — Denier, monoie, nemaaille; — Ainz le praing, ainçois que je faille : — Quar la maaille a grant mestier; — S’en a l’en deus por un denier. » (Bibl. nat. fr. 7218, f° 175 v°, 176 r° cité par Achille Jubinal, Jongleurs et trouvères, pp. 101-106, et dans Y Histoire littéraire, XXIII, p. 91.)
1 PAchapL,S' “* surveille l’opération de près. Il y a tant de mauvais plaisants qui font mine de donner et qui ne donnent rien ! Alors, d’une voix retentissante : « J’excommunie, de par mon autorité, j’excommunie tous ceux qui n iront à lour bourses pour ma feme donner1. » Devant de telles sommations, il fallait s’exécuter. Le jongleur alors comptait du regard sa recette, et, de bon ou de mauvais gré, terminait sa chanson. Quand il arrivait au dernier vers, rien n’égalait sa joie. « Ah ! que j’ai soif, » disait-il. Et il allait boire 2.
La nuit cependant est encore loin, et notre jongleur, après avoir pris un repos bien mérité, se demande où il ira coucher ce soir. Il a pu faire, à la taverne, le compte exact de sa recette, et elle est mince. Nous disions tout à l’heure qu’il n’était pas de ceux que leurs femmes accompagnent ; mais, au logis ou il rentrera bientôt, sa femme l’attend, et le premier mot qu’elle lui dira, c’est le cri de toutes les ménagères : « Combien as-tu gagné? Combien me rapportes-tu? » S’il a sa bourse pleine et le sac enflé, l’accueil sera charmant. Elle lui jettera ses bras autour du cou et le gratifiera de ses plus aimables sourires. Vite le « garçon » ira abreuver le cheval du trop heureux jongleur, et la fille tuera deux chapons pour les accommoder sur l’heure à la sauce aillie, à la sauce qu’il préfère. Mais combien l’accueil sera différent s’il
ï. «Tous chiaus escumenie, de par m’atorité, — Du pooir d’Auberon et de sa disnité — Qui n’iront à lour bourses pour ma feme donner. »
( Huon de Bordeaux , y. 5484 et ss. Ce sont encore des alexandrins.) — 2. « Et s’ alons boire, car je l’ai désiré. » {Ibid., vers 4952). = A cette façon réaliste de terminer une séance épique, il faut opposer la belle conclusion liturgique d’une de nos plus vieilles chansons, où cependant le juste salaire du jongleur n’est pas oublié : « La chanson est finie ; j’en suis tout las. Si tu la tiens à haut prix, toi qui la diras, tu en pourras avoir bonne paie en argent et en vêtements. Disons maintenant : Tu autem, Domine. » {Girart de Roussillon, trad. Paul Meyer, § 674, p. 318.)
ne rapporte que quelques poitevines : « Quant voit ma 1 PA^U^- "•
bourse desgarnie — Ma femme ne me rit mie j. » Notre -
jongleur, à cette pensée, n’a pas, lui non plus, envie de rire : « Bah ! dit-il, c’est encore aux châteaux qu’on est le mieux payé. J’irai demander ce soir l’hospitalité dans ce gros donjon qu’on voit là-bas, tout là-bas. J’ai des lettres de recommandation pour le châtelain. »
Il relit ces lettres qui sont en latin, mais qu’il s’est fait traduire : « Le porteur des présentes est un chanteur du plus haut mérite et nous vous prions, nostræ dilectionis intuitu, de le rémunérer comme il convient. » Voilà, d’ailleurs, un latin qui se comprend.
Donc, notre jongleur se remet en route et se console de la médiocre recette de ce matin, en pensant à celle de ce soir, qu’il espère superbe. Par malheur, il se croise en chemin avec un autre jongleur, qui n’est point de ses amis. Celui-ci l’interpelle grossièrement et lui reproche tout d’abord d’ignorer les premiers éléments de son métier : « Tu ne sez vaillant deus festus ; tu n’es mie menesterex. » Et notre chanteur de lui répondre sur le même ton : « Et tu, bordons, que sés tu dire, qui por menesterel te contes 2? » Ils
1. « Un beau don car me donez — Par cortoisie. — Talent ai, n’en doutez mie, — De râler à ma maisnie. — Quant voit bourse desgarnie, — Ma femme ne me rit mie... — Quant je vien à mon ostel. — • Et ma femme a regardé, — Derière moi, le sac enflé: — Ele me rit par franchise ; — Les deux bras au col me lie... — Mon garçon va abrever
— Mon cheval et conréer; — Ma pucelle va tuer — Deus chapons por déporter — A sause aillie. — Lors sui de mon ostel sire — Plus que nus ne porroit dire. » (Colin Muset, Histoire littéraire, XXIII, p. 55.)
— 2. Les deux troveors ribauz, publié par Achille Jubinal dans les Œuvres complètes de Rutebeuf, 2e éd. III, pp. 2, 3 et 9. = Cf. dans ce même petit poème ces autres grossièretés et invectives : « Diva ! quar lai ester ta jangle; — Si te va seoir en cel angle; — Nos n’avons de ta jangle cure... — Tu semblés uns vilains bouviers, — Tu semblés un meneur d’aveugles... — Ge ne te prise un trou de pome, — Ne toi, ne quanque que tu as... — Or, t’en va, beax amis, va-t-en. — Fui d’ici, si feras que saigês — Ou tu auras parmi les naiges — D’une grosse aiguille d’acier. » Etc., etc.
1 PART. MVR. II.
Il compte sa recette.
Présents qu’on lui fait en argent et en nature.
Prodigalités scandaleuses dont les jongleurs sont 1 objet.
sont sur le point d’en venir aux mains ; mais les passants, qui se sont attroupés, les séparent.
Une heure après, notre homme fait son entrée au château. Au châtelain qui est venu à sa rencontre, il dit gracieusement : « Dieu vous sauve, beau doux sire. » Et le baron lui répond non moins aimablement : « Franc jngleur, bien soies tu trovez. »
Le seigneur a précisément donné ce jour-là un grand repas d’apparat, et il a des hôtes nombreux, dames et barons. On ne savait trop comment occuper la soirée : le jongleur est le bien venu, et on lui fait fête. Il y aura ce soir séance épique, et nous aurons lieu de la raconter ailleurs ; mais il nous faut ici constater sans retard le succès immense de notre jongleur qui est en voix et chante à merveille un roman nouveau, Guibert d'Andrenas. C’est à qui lui fera les plus beaux présents. C’est un affolement général, un délire. « Un cheval, onze bliauts osterins, un mantel vair et gris et vingt et un sous, » voilà la recette. Elle est énorme, et il n’v a, je pense, que le jongleur pour ne pas la trouver excessive.
Ces prodigalités aux jongleurs ont été un des pires fléaux du moyen âge. Ce fléau, je le veux bien, n’a sévi nulle part aussi cruellement que dans notre pauvre France où l’on a toujours aimé à l’excès le comédien et tout ce qui ressemble au comédien ; mais enfin tous les pays chrétiens ont été atteints de cette épidémie. Le mal, comme nous l’avons vu, nous venait de la Rome païenne, et nous avons déjà entendu la grande voix de saint Augustin crier au monde ces paroles dont l’actualité est vraiment immortelle : « Bonare res suas histrionibus vitium est immane L» Par malheur,