‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 160 sur 217 · CHAIN VU · texte numérisé non relu

CHAIN VU

- o— — gcr^ en prose du xv° siècle.

Entre le Meurvin en vers qui a certainement existé 1 et le Meurvin incunable, v a-t-il eu un Meurvin manuscrit en prose? C’est possible, et presque probable ; mais ce n’est pas certain.

Autre incertitude ; mais moins vive, celle-là. Tous les romans en prose ont-ils été précédés d’un roman en vers ? Nous possédons un Mabrian en prose ; mais le Mabrian en vers n’est pas, que je sache, parvenu jusqu’à nous.

Bref, pour résoudre scientifiquement tous ces problèmes, il faudrait posséder et connaître tous nos derniers romans en vers, tous nos romans manuscrits en prose. Nous n’en sommes pas là.

Voilà pourquoi l’on ne saurait ici procéder avec trop de prudence ; voilà pourquoi il faut résolument s’interdire toute affirmation téméraire.

Mais toute incertitude cesse devant des œuvres telle que la Conqueste de Trebisonde qui a été commandée par Alain Lotrian à un romancier de bonne volonté, et dont nous aurons lieu de reparler plus loin avec quelque détail.

Telles sont nos conclusions : nous les souhaiterions plus précises; mais elles paraîtront peut-être acceptables.

Caractères Sur ces deux classes d’incunables, — les repro-

spéciaux »

de ces ductions, d’une part, et, de l’autre, les œuvres nou-

deux groupes. 1

velles — il importe de revenir plus longuement.

Voici tout d’abord les reproductions.

1. V. plus haut (p. 447), notre liste des derniers Romans en vers.

11 faudrait bien se garder de croire qu’elles ont 1 PACRHT;PU^; 111 toutes la même nature, la même physionomie, le ' même style.

Qu’elles soient exécutées d’après un original en vers ou d’après un original en prose, elles se présentent à nous sous deux aspects bien différents.

Les unes sont l’œuvre de certains romanciers qui mériteraient plutôt ce nom, ce même nom de « décalqueurs » dont nous avons dû nous servir plus haut, au sujet des premiers remaniements en prose. Ces prosateurs timides se contentent de reproduire servilement leur modèle et y changent à peine quelques mots. C’est ce que j’appellerais volontiers l’école étroite.

D’autres, au contraire, se sont montrés beaucoup plus indépendants, beaucoup plus osés, et n’ont emprunté à leurs devanciers que le fond de leur œuvre.

C’est ce que j’appellerais l’école large \

1. Il est facile de se faire une idée du travail de l’école large; mais il semble nécessaire de donner un exemple typique des procédés de l’école étroite. Nous l’empruntons à la première édition incunable de Guérin de Montglave. Les tirets qui figurent dans ce texte ont été ajoutés pour mieux faire comprendre la relation de la prose avec les vers.

Galien du ms. de Cheltenham (éd. Stengel, p. 123).

Par dedens Rainchevaulx fut grande la pités : Seize mil crestiens y eut mors et tués Et des quatre vivans y en eut mil navrés.

Olivier et Roullant les ont moult regrettés ;

Et quant Roullant choisi les grans mortalitez, Mist li quens naturelz le cor en sa bouchez,

Et disoit en son cor : « Hé ! roy Charles, venez ; « Aujourduy sera mort cil que le mieulx amés. » Par trois fois le sonna, ce dit l’auctorités,

C’unne vaine rompy tant estoit aïrés.

Charllemaine l’oui qui estoit en son trefz.

Il a dit à Naymon : « Beau sire, or escoutés ; N’est-ce le cor Roullant qui là s’est demenés ?

Si est, par cel Seigneur qui en croix fut penés.

Je croy qu’asailli l’a Marsille le doubtés ; »

Guérin de Montglave incunable

(édition de Jehan Trepperel, s. d.)

Par dedans Roncevaulx fut grande la pité : — car bien seize mille chrestiens y ont perdu les vies — et des quatre mille qui sont demourez, en y a bien mille qui sont navrez, — Si les regrettent moult Olivier et Rolant. — Et quant Rolant vit si grande mortalité

— il mit le cor à sa bouche et le sonna par trois fois, — et disoit en son cor : « Charles, venez ; — car aujourdhuy cil que vous aymez le mieulx sera mort. » — Si le sonna par trois fois — par tel ayr que il rompit une des veines, tant estoyt courroucé. — Et Charlemaigne qui estoit en son tref l’ouyt bien ;

— Si dist à Naymon : « Sire, or escoutez. — N’est-ce pas le cor de Roland que j’ay ouy? — Si est vraiement. — Je croy que Marsille l’a assailly. — « Sire,

LES INCUNABLES

Du style des romans incunables.

Il va sans dire qu’entre ces deux écoles, il y a un certain nombre de degrés intermédiaires , dont il convient de faire estime ; mais les deux grands groupes, les voilà.

Nous n’avons pas cru qu’il fût nécessaire d’étudier de près le style de ces reproductions, puisqu’il est trop souvent calqué sur celui des romans en prose manuscrits. Nous aurions ici à répéter presque textuellement tout ce que nous avons dit de ces œuvres de notre décadence épique, et une telle répétition n’aurait rien qui fut scientifique. Nous nous contenterons de quelques observations rapides.

Toute règle comporte des exceptions, et il ne faudrait pas affirmer, par exemple, que tous les auteurs de nos incunables ont atténué et, pour ainsi parler, efféminé la vigueur de nos vieilles chansons. Au lieu de reproduire les fadeurs de quelque œuvre du xivc ou du xvc siècle, plus d’un de ces prosateurs fait au contraire un bond jusqu’aux poèmes du xmc et en garde la rudesse. Vous rappelez-vous que, dans la rédaction manuscrite du Fiera bras en prose, on avait singulièrement transformé et adouci le caractère de Floripas, de cette fille de l’émir Balan? On en avait fait une pieuse et tremblante jeune fille, se jetant en larmes aux genoux de son père, pour le supplier de se conver¬

ti Sire, dit Guanelon, qu’es-ce que ditavés? Roullant chasce en ces bois où il s’est déportés. Quant Galien l’oui, le sanc lui est mués ;

Il a dit à Cliarlon : « Jamais ne me créés,

« Se bataille n’a là où le cor est sonés. »

Il garde à Guanelon et est avant passés,

Et puis luy dit en liault Galien le doublés :

« Pleust à Jhesucrist qui en crois fut penés ü Que je seüsse bien les maulx que vous pensés 1

dist Guannes, qu’est ce que vous dittes ? — Rolant chasse au bois et se desduyt aux bestes saulvaiges. « Quant Galien l’ouyt, à peu qu’il enraigea, — et dist à Charlemaigne : « Sire, ne me croyez jamais, s’il n’y a bataille là où le cor est sonné. *— Regardez comme Guannes est pasle. » — Et puis Galien luy dist : « Pleust à Dieu — que je sceüsse les maulx que vous pensez en vostre mauvais couraige !

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tir et de sauver sa vie terrestre en se soumettant hum- 1 blement à la volonté de Charlemagne. Tout au con- ~ traire, dans le Fierabras qui fut imprimé à Genève en 1478 (d’après une version manuscrite), Floripas est bien la même que dans le poème original. C’est une vraie furie qui, avec des cris odieux, réclame la mort de son propre père pour avoir le droit de se jeter plus tôt dans les bras de son ami Gui de Bourgogne : « Sire empereur, dit-elle, pourquoy mettés vous tant à faire mourir celluy dyable. 11 ne m’en chault, s’il meurt; seulement que Guy de Bourgongne soit mon espoux. »

11 faut ajouter qu’un tel cas est assez rare, et qu’en général les piètres auteurs de nos romans imprimés ont plutôt édulcoré à l’excès nos anciennes fictions épiques.

Ogier le Danois n’a pas été calqué, on le pense bien, sur le rude poème de Raimbert de Paris ni même sur l’élégante chanson dAdenet; mais le prosateur du xvic siècle a pris pour base une version qui reproduit plus ou moins exactement F interminable roman du xivc siècle en vers de douze svllabes, dont nous avons déjà eu l’occasion de dire quelques mots. A force de subir toute cette série de dilutions, l’œuvre antique est devenue tout à fait méconnaissable. Le Danois du xiic siècle est un gros baron féodal, mal baptisé, demi sauvage, brutal, charnel, farouche, et ayant, grâce à l’influence chrétienne, je ne sais quels retours subits et quelles douceurs inespérées. Il lutte contre Charlemagne d’un front terrible, comme un taureau en rage, et il faut qu’un jour le Ciel intervienne visiblement pour lui arracher un pardon qu’il refusait à la France et à l’Église. Géant vainqueur de géants, homme immense, personnification redoutable de la redoutable féodalité, jetant sur la société des regards

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i part. livr. in. torves, il ne se calme un peu qu’à la fin d’un poème - en onze mille vers qui est presque uniquement consacre à l’histoire de sa colère. Et maintenant voulezvous savoir ce qu’ont fait d’un tel héros les imaginations amollies des xvc et xvi° siècles, suivez Ogier, dans ces œuvres bizarres, suivez-le jusqu’au déclin de sa vie, jusqu’au jour où, à l’âge de cent ans, a il advise soudain une belle dame, vestue de blanc, si bien et si richement aornée que c’estoit triomphe de la voir ». Le Danois s’imagine d’abord que c’est la Vierge Marie et dit hautement Ave Maria; mais ce n’est que la fée Morgue, qui lui dit en termes tendres et précieux : « Puis que je vous tiens par deçà, je vous meneray à Avallon, là où vous vous esbatrez à faire passer le temps aux dames. » Ogier reprend avec un bon sens fort prosaïque : « Ce n’est pas viande qui faille à ung malade que entretenir les dames. Il a bien mestier d’autre confort. » Et il ajoute plus piteusement encore : « Je vous promets en bonne foi que je ne suis pas à mon ayse. » C’est alors que Morgue lui répond : « Je vous y mettrai », et lui donne un anneau qui le fait revenir à Page de trente ans \ Voilà ce qu’était devenu le sauvage et sublime assiégé de Castelfort; voilà cette féodalité de carton qui avait succédé à la féodalité en fer; voilà les fadaises et, tranchons le mot, les inepties qui avaient enfin remplacé la rudesse délicieusement barbare de nos premières épopées.

Jusqu’ici cependant nous n’avons eu affaire qu:à des copies ; mais il faut bien se persuader que les « nouveautés » ont exactement ce même caractère

1. Ogier le Danois , édition d’Alain Lotrian et Denis Janot, sans date (vers 1536).

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d’alanguissement et de platitude. Les éditeurs de ce 1 * III, temps-là éprouvaient, comme ceux de tous les temps, le besoin de régaler leur public de ces nouveautés dont il est toujours si vivement affriandé. Ils commandaient à leurs auteurs des romans originaux; mais l’affabulation et le style de ces prétendues nouveautés ne différaient guère de l’affabulation et du style des anciennes copies. Il faut vraiment avoir un regard bien perçant pour saisir la différence. Est-ce une nouveauté, est-ce une copie que ce bizarre Gérard d’Euphrate auquel nous avons attribué naguère une origine italienne et que son auteur cependant (mais ils sont si menteurs ! ) déclare avoir emprunté à un poème « wallon »? Ce Gérard d’Euphrate figure déjà dans les Suites d 'Ogier, et, s’il faut en croire l’auteur inconnu de ces Suites, il ne serait autre que Girart de Roussillon, qui aurait ainsi changé de nom le jour où Ogier lui céda la couronne de Jérusalem \ Dans le roman qui lui est spécialement consacré, la donnée n’est plus la même, et on nous le représente comme un fils de Doon de Mayence adopté par Girart de Roussillon. Sa naissance est annoncée par le nain Rerfunes à Oriande la fée, reine de Rosefleur. Morgue veut faire mourir le merveilleux enfant qui est défendu par le souverain de l’Ile Ténébreuse, par un roi-enchanteur nommé Aldeno. Ce prince, qui est un puissant magicien et tient une grande place dans toute l’action, s’oppose énergiquement aux méchants desseins de la fée Morgue. L’ennemie de Gérard réclame inutilement contre Aldeno le secours d’un autre enchanteur qui s’appelle Tarta-

1. V. notre lre édition, I, p. 533.= Il est évident qu’on a ici joué sur les mots. « Gérard d’Euphrate » est la corruption du nom de Girard

de Fraite, de ce barbare et de ce rénégat qui joue un rôle si terrible dans notre épopée primitive. Cf. plus loin notre analyse d 'Aspremont,

III, p. 82 et suiv., etc.

1 PART. LIVR. Ut.

CHAP. Vif.

Les auteurs des romans incunables ont recours à deux suprêmes expédients :

ils imitent les poèmes italiens et font pénétrer dans leur œuvre la mythologie de la Renaissance.

L’Ecole italienne et M or gant le géant.

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rin. Dieu intervient enfin et sauve l’enfant de Doon de Mayence... Voilà du singulier « nouveau », et qui est volé un peu partout.

Rien, rien, rien ne pouvait en réalité rajeunir cette vieille ridée et édentée qui s’appelait l’antique épopée française; rien, dis-je, pas même cette sotte transfusion du sang de la légende « celtique ». Ils ont résisté cependant, nos derniers romanciers ; ils ont résisté à coups redoublés de fées et d’enchanteurs. Peine inutile !

En désespoir de cause et pour sauver cette littérature aux abois, ils ont eu recours à deux expédients qu’ils croyaient irrésistibles. C’est de ces deux expédients qu’il nous reste à parler.

Donc, ils ont cherché leur inspiration dans cette poésie italienne qui nous avait fait effrontément tant d’emprunts.

Et ils ont demandé une dernière lueur d’originalité à cette Renaissance païenne qui mettait audacieusement Jupiter en la place du Christ et Vénus en celle de la Vierge.

Les poèmes italiens, la Renaissance, telles ont été leurs deux suprêmes ressources.

Delà Morgant le géant, d’une part; et, de l’autre, la Conqueste de Trebisonde .

Cette double évolution n’a pas eu tout le succès qu’on en pouvait attendre ; mais elle vaut cependant qu’on la tienne en quelque estime. Et c’est ce que nous voulons faire.

Tous ces compilateurs ou traducteurs de dernier ordre, dont nous avons jusqu’ici analysé ou com-

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mente les œuvres, tous ces médiocres appartenaient 1 PACRHT;I,U^I; 111 à l’École française. Pour mieux parler, il n’y avait “ pas en France d’autre école, et l’on voyait tous nos romanciers continuer partout et à qui mieux mieux les traditions de leurs devanciers desxiv0 et xvc siècles, en se contentant d’exploiter cet inépuisable achalandage de magiciens et de fées qu’ils trouvaient trop aisément dans les contes bretons. Cependant toute l’Italie, comme nous l’avons vu plus haut, retentissait de la gloire de Bojardo, de Pulci et de l’Arioste. L 'Orlando furioso , publié en 1516, avait conquis d’emblée l’admiration universelle; Y Orlando innamorato 1 et le Mordante2 (retenez ce dernier nom) avaient déjà un droit incontesté à l’enthousiasme et aux applaudissements de ce peuple ami de la beauté. L’Italie nous avait pris naguère tous nos vieux héros qui, depuis plusieurs siècles, étaient populaires dans ses Reali , dans ses Spagna , dans ses Nerbonesi : elle les avait revêtus de costumes éclatants, les avait enveloppés dans une atmosphère qui semblait plus lumineuse et leur avait enfin donné une célébrité nouvelle, une popularité artistique. Roland même, notre Roland dut plus tard à ces poètes italiens de conserver quelque notoriété parmi les lettrés de France qui ne Font trop longtemps connu que d’après l’Arioste. C’est cette singulière influence qui se fait déjà sentir en quelques-uns de nos romans du xvi° siècle, mais qui a surtout abouti à ce trop fameux Morgant le géant , dont les éditions se sont multipliées depuis 1519 et qui a vaillamment conquis sa place dans la Bibliothèque bleue 3.

1. I486. — 2. 1481. — 3. L’édition la plus rare et la plus ancienne que nous connaissions de cette traduction ou imitation du poème célèbre de Pulci est la suivante : S'ensuyt l’hystoire de Morgant le géant. — Cy finist l’histoire de Morgant , nouvellement imprimée à

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Cependant, avec un autre but et des procédés différents, une troisième école de romanciers avait révélé

de ia Renaissance son existence. Certains esprits peu profonds s’étaient

et la Conqueste A 11

de Trebisonde. tenu ^ peu près ce langage : « Nous avons affaire à deux classes de lecteurs. Les uns sont savants et uniquement passionnés pour l’antiquité grecque et latine ; les autres sont ignorants, et ont la faiblesse d’aimer encore, avec un enthousiasme persévérant, les héros des vieux romans français. N’y aurait-il pas moyen de plaire en même temps aux uns et aux autres? N’y aurait-il pas de conciliation possible, sur ce terrain, entre le style de l’antiquité et les fictions modernes? Pourquoi n’écrirait-on pas en beau style antique un roman dont tous les personnages seraient empruntés à nos vieux poèmes? Il y a plus. Pourquoi, à côté des anges et des fées, n’introduirait-on pas une troisième famille de personnages merveilleux, les dieux et les déesses de l’ancien Olympe? La chose n’est pas impossible : tentons l’aventure. » Il se trouva, en effet, un romancier au moins qui la tenta, et c’est à ce singulier projet de conciliation que nous devons le plus curieux peut-être et à coup sûr le plus bizarre de tous nos romans imprimés, la Conqueste de Trebisonde \

Paris pour Jehan Petit , Régnault Chaudière et Michel Lenoir libraires, et fut achevé d’imprimer le quinziesme jour de may mil cinq cens dix neuf, petit in-fol. goth. (Brunet, 5e éd., IV, 974). = Alain Lotrian en a donné une nouvelle édition vers 1536 sous un titre nouveau : S’ensuyt l’histoire de Morgant le géant , lequel avec ses freres persecutoient toujours les crestiens et serviteurs de Dieu. Mais finallement furent ces deux freres occis par le comte Roland. Et le tiers fut crestien que depuis ayda moult à augmenter la saincte foy catholicq[ue\. Nouvellement imprimée à Paris par Alain Lotrian (vers 1536), in-4°, goth. = Il y a d’autres éditions de Nicolas Chrestien, s. d.; de Jean Bonfons, 1584, etc. » Il ne faut pas oublier que c’est en 1481 que Pulci avait publié les vingt-trois premiers chants de son Morgante, trente-huit ans a\ant la première édition du Morgant français.

1. La première édition de la Conqueste de Trebisonde est de 1517.

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Le héros de ce singulier récit est Régnault de 1 vx™;vu™; 1,1 Montauban, mais l’affabulation et les personnages de “ toute cette action n’ont pas été moins paganisés que le style lui-même... Charlemagne donne un grand tournoi à Paris : Régnault y prend part sans se faire connaître et remporte le prix. C’est durant ces fêtes que le prince de Savoie commence à aimer la belle Cornine et que Maugis nous apparaît sous la forme de Mercure.

Sur ces entrefaites, le roi de Cappadoce arrive en France, et défie les chevaliers français à la joûte :

Régnault rabaisse l’orgueil de ce roi dont il est vainqueur. Un grand conseil alors se tient dansFOlympe :

Cupido, Vénus et Mercure se liguent contre Régnault de Montauban, contre ses frères et surtout contre l’enchanteur Maugis dont les dieux sont jaloux : Tisiphone est envoyée à la cour de Charlemagne pour y jeter le trouble dans tous les cœurs, et c’est alors que Ganelon va en Espagne préparer par sa trahison la catastrophe de Roncevaux. Cependant le prince de Savoie aime de plus en plus vivement sa mie Cornine qui lui demande le carcan de la belle Déiphile de Chypre. Ce carcan a une étonnante et rare vertu : celle qui le porte est irrésistiblement aimée de tous ceux qui la voient. Le prince se lance tout aussitôt à la conquête de cet incomparable talisman. La scène se transporte en Chypre où Maugis combat contre Mercure et se prend d’amour pour Déiphile. Jusque-là il n’est guère question de Trébisonde, et Régnault de Montauban lui-même est laissé au second plan ; mais le voilà qui reprend le premier rôle. R fait en Ralie une expédition qui n’est pas sans présenter une étroite ressemblance avec celle de Charles VIH. II met en fuite les armées combinées de Gênes, de Venise et du Saint- Siège ; il donne à son frère Richard la belle Cornine,

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qui est la propre fille du duc de Gênes ; il envoie des ambassadeurs au Pape et fait dans Rome une entrée digne des triomphateurs antiques. Cependant Maugis est en grand péril dans File de Chypre où il se consume d’amour pour Déiphile : Régnault s’embarque, aborde dans l’île, triomphe partout où il se montre, unit Maugis et Déiphile, et leur met au front la couronne de Chypre. C’est alors seulement que le prince de Savoie peut faire présent à Cornine de ce fameux carcan si longtemps convoité. Quant à Régnault, à l’infatigable Régnault, il court à de nouveaux exploits ; il combat corps à corps avec le roi d’Éthiopie et, après cette dernière victoire, est couronné empereur de Trébisonde. C’est le bon archevêque Turpin qui nous a laissé le récit de toutes ces merveilles : le romancier, du moins, l’affirme avec une audace qui nous paraît plus merveilleuse encore que toute la légende de son roman.

Mais c’est le style de la Conqueste de Trebisonde qui défie surtout toute comparaison. Sans doute, il est singulièrement choquant de voir lutter Cupido et Maugis ; il est scandaleux de voir attribuer à l’action de Mercure et aux serpents de Tisiphone la défaite si profondément nationale de Roncevaux, et rien n’est plus méprisable ni plus niais que ce mélange de fables grecques, latines et celtiques avec des traditions françaises et chrétiennes. Néanmoins, le style est encore un sujet d’étonnement plus vif et d’ennui plus profond. Voulez-vous, pour vous en donner quelque idée, assister ici à un lever de soleil : « Le rutillant filz de Yperion, rengnant les dorez frains jadis follement desirez par le présomptueux Phaeton, déjà rendoyt à toutes choses leurs propres couleurs noircies par la princesse des tenebres. » Préférez- vous un frais

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tableau de printemps? L’auteur nous vante « le deli- 1 part* uvr. m.

L 1 CHAP. VII

cieulx temps modéré et attrempé soubz les deux -

cornes du celestiel Thoreau, alors que la deesse Cybelle, despouillée de son glacial et gelide habit, revestsa verdoyante et très florissante robe ». Souhaiteriez-vous quelque épisode plus réel et, par exemple,

d’entendre une allocution au Pape? Ecoutez cette harangue où le roi d’Angleterre déclare, en un abominable charabia, que le Souverain Pontife « est craint et redoubté jusques aux phlegetontées abismes et qu’oultre splendeurs equipparables à la decorée face de la stelifere sphere, l’Eglise militante, à bonne et évidente raison, lui attribue la faulx saturnine par laquelle il peult murtrir les degenerez enfans d’icelle eglise, et lui donne l’espoventable foudre d’anathenie (sic) qui est plus à craindre que celluy de Jupiter ».

Imaginez un livre compact, un long, un redoutable volume écrit tout entier dans ce style, et pour surcroît de ridicule, émaillé de méchants vers, de rondeaux et de madrigaux... imaginez cet ensemble et plaignez ceux qui sont condamnés à une telle lecture.

La Conqueste de Trebisonde, d’ailleurs, n’eut aucun Conclusion sur les

A, . incunables :

succès. L Ecole de la Renaissance, plus préso m P tlie USe origine première

1 J 1 et commence-

que l’Ecole italienne, ne se montra pas moins im- J,ae

puissante. Ces deux tentatives avortèrent misérable- bleuement, et nos anciens romans demeurèrent en possession des sympathies du public.

Elles déclinaient cependant, ces pauvres vieilles légendes, elles déclinaient toujours.

A la fin du xvi° siècle, un petit nombre d’entre elles survivaient encore avec quelque vigueur, et nous savons leurs titres. C’étaient Fierabras, Galien restauré , Huon de Bordeaulx, Maugis d) Aigremont, les Quatre fils Aimon, Valentin et Or son , Mcibrian, Mor-

I PART. I.1VR. HI. qant le qeant , et deux ou trois encore. Toutes nos autres

CH AP. VU. ° -

— fictions épiques étaient mortes, mortes à tout jamais.

Les libraires Oudot à Troyes, Costé à Rouen, Rigaud à Lyon, allaient bientôt répandre par milliers les exemplaires à bon marché de ces récits privilégiés qui avaient si bien résisté au temps.

Ces petits livres populaires ne sont que la reproduction presque textuelle de nos romans du xvT siècle;

Et telles sont les origines de la bibliothèque bleue.

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