CHAPITRE VIII
LA RENAISSANCE
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Nous ne savons pas si, dans toutes les annales de l’humanité, il estime époque que l’on puisse légitimement comparer à notre Renaissance. « Histoire d’une grande ingratitude », tel est le titre qu’il faudrait donner à une histoire impartiale de cette singulière période. Il est bien entendu que, voulant ici nous placer uniquement au point de vue littéraire, nous n’aborderons à dessein ni la politique, ni la philosophie, ni la religion. On n’a jamais vu, suivant nous, une nation tout entière, que dis-je? un siècle tout entier, mettre autant de rapidité à oublier toutes ses origines intellectuelles, toutes ses traditions, toutes ses annales. Les lettrés du xvic siècle furent plus ignorants de notre ancienne poésie et en particulier de nos épopées nationales, que nous ne le sommes aujourd’hui après cinq ou six cents ans. En quelques années on effaça de sa mémoire trois ou quatre siècles et, avec cette impertinente présomption qui est le fait de tous les novateurs, on voulut reconstruire à nouveau toute la littérature française. Il faut nous représenter Ronsard et sa pléiade se précipitant, pleins d’ardeur, sur tous les beaux
Caractère général delà Renaissance.
Rapidité avec laquelle, furent' oubliés les origines poétiques de la France.
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i part. livr. ni. chemins de la poésie avec cette conviction naïve
- qu’ils sont les premiers à y entrer et que personne
avant eux n’a connu le printemps ni les fleurs. Ils ne disaient même pas « : Tout est à refaire. » Ils disaient candidement : « Tout est à faire », persuadés qu’avant eux il n’y avait eu ni lettres ni lettrés, ni poésie ni poètes. Existait-il un chef-d’œuvre qui s’appelait la Chanson de Roland ? Possédions-nous le trésor de vingt épopées (pour parler seulement des meilleures) que nous enviaient les autres nations chrétiennes? ils n’en savaient rien. Depuis Jésus- Christ c’était la nuit, c’était le noir : le jour, la lumière, la joie, l’amour, la grâce et la beauté ne se trouvaient qu’ au-delà de la nuit du Gloria in excelsis. Ils remontèrent jusque-là et se passionnèrent pour l’antiquité grecque et latine avec la plus ardente et la plus aveugle de toutes les frénésies.
Ce furent des convulsions d’enthousiasme, une épilepsie. On laissa les œuvres des poètes et des chroniqueurs du moyen âge pourrir dans les manuscrits des bibliothèques délaissées ; mais on mit en lumière (ce qui était légitime) tous les philosophes, tous les poètes, tous les historiens de l’antiquité, et on les imita (ce qui était maladroit) avec une servilité qui n’avait rien de glorieux. La vieille langue nationale elle-même ne fut pas respectée par l’audace de ces singuliers réformateurs : ils la remirent sur le métier et la fabriquèrent une seconde fois. Puis, ce premier travail étant terminé, ils se dirent un beau jour :
« La France n’a pas d’épopée; il faut lui faire ce cadeau. » Ronsard alors écrivit la Franciade. Un quatrain, dont il accompagna ce poème inachevé, révèle bien sa pensée et celle de toute son époque : « Les François qui mes vers liront, — S’ils ne sont et
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Grecs et Romains, — En lieu de ce livre ils n'auront — Qu’un pesant faix entre les mains \ »
Si nous croyons légitime de reprocher au xvic siècle son ingratitude et ses oublis, nous ne voudrions pas toutefois qu’on se méprît sur notre pensée, et il est juste de plaider ici les circonstances atténuantes en faveur des hommes de la Renaissance. Nous venons d’étudier nos romans des xiv° et xvc siècles, et avons dû constater leur médiocrité prodigieuse. Ils méritaient cent fois de provoquer les mépris et d’enflammer les indignations d’un Ronsard, d’un Rabelais, d’un Cervantes. Les abaissements de notre ancienne poésie expliquent les ingratitudes de la Renaissance, mais ne les justifient pas. Pour tout dire, nous aurions désiré que les grands esprits du xvi° siècle eussent su démêler dans notre ancienne littérature les bons et les mauvais éléments, les ténèbres et la lumière, la laideur et la beauté. Nous aurions voulu que, pleins de dédain pour nos romans en prose et pour nos dernières chansons en vers, ils fussent remontés, pleins de respect et d’admiration, jusqu’à nos premiers poèmes, jusqu’à notre Roland et à notre Girart de Roussillon. Iis auraient dû raviver ce beau mouvement poétique, et non pas le suspendre. Ils auraient dû se mettre au courant de toutes les traditions de la littérature chrétienne et de la littérature française, les reprendre, les continuer, les parfaire. Depuis plusieurs siècles, notre poésie, souvent admirable par sa pensée et par son élan, était imparfaite dans sa forme : c’est cette forme qu’il fallait perfectionner, c’est cette beauté qu’il fallait conquérir; mais il la fallait conquérir à la française, et non pas à la grecque ou à