‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 162 sur 217 · T PART. LIVR. III, CHAP. VIH · texte numérisé non relu

T PART. LIVR. III, CHAP. VIH

La Franciade de Ronsard.

Théories de Ronsard sur l’Epopée

la romaine. Avant tout, il importait d’être indépen- - dant, et original, et que les Français fussent Français. Avec ces idées saines et généreuses, Ronsard eût sans doute été un de nos plus grands poètes : il n’est peutêtre qu’un de nos plus étonnants écrivains.

Donc, il fut décidé que la France aurait son Iliade, et que Ronsard serait notre Homère. On ne se rendait pas bien compte des circonstances spéciales ou doivent se produire les véritables épopées ; on ne se disait pas que le xvic siècle était une époque trop civilisée, trop corrompue, pour posséder un poème épique naturel, spontané, sincère. Non, mais on pensait aux poètes grecs et latins, on avait l’œil cloué sur eux, on voulait reproduire servilement leur physionomie et leurs traits. Que ne puis-je me servir du mot « photographie » qui serait le vrai mot! La Franciade de Ronsard était destinée à faire décidément oublier tous nos vieux poèmes nationaux, et Charlemagne allait pâlir devant Francion fils d’Hector. Les premiers chants de cette épopée tant désirée parurent enfin ; mais, hélas ! ils ne répondirent ni aux espérances de tous les contemporains, ni à celles de Ronsard luimême.

Il ne faut point trop s’étonner de cet insuccès : il était mérité. Une épopée véritable pouvait-elle sortir de la plume d’un écrivain savant, dont l’esprit était meublé de théories, et qui s’était fait, à tête reposée, tout un système sur le poème héroïque? « Le poème héroïque, dit Ronsard, comprend seulement les actions d'une année entière 1 . » Et un peu plus loin, il ajoute :

« Le poète héroïque invente et forge argumens tous

1. Œuvres de Ronsard, éd. Nicolas Buon, I, p. 582. V. aussi son Art 'poétique (Paris, 1585, Linacier, in-16).

LA RENAISSANCE

nouveaux, fait entreparler les hommes aux dieux et les dieux aux hommes, n’oublie pas les expiations et les sacrifices que l’on doit à la divinité. Tantôt il est philosophe, tantôt médecin, arboriste, anatomiste et jurisconsulte, se servant de l’opinion de toutes sectes, selon que son argument le réclame \ » Il montre ailleurs comment l’auteur d’une épopée, comment tout poète doit « orner et enrichir son style de figures, schemes, tropes, métaphores, phrases et périphrases pour le séparer nettement de la prose triviale et vulgaire 2. » Et, donnant enfin tout leur développement à ces fausses et déplorables idées qui devaient jeter trois siècles entiers sous la férule de la rhétorique, il conclut, en toutes lettres, que la poésie consiste à ne jamais appeler les choses par leurs noms. Nous n’exagérons rien : « Les excellons poètes, dit-il, nomment peu souVent les choses par leur nom propre. Virgile, voulant descrire le jour ou la nuit, ne dit pas simplement en paroles nues : « 11 estoit nuit, il estoit jour », mais par de belles circonlocutions : « Postera Phœbea lustrabat lampade terras 3 ». Il ajoute qu’à cet égard, comme à tous les autres, les anciens doivent être nos seuls modèles : « Homere de science et de nom illustré — Et le Romain Virgile assez nous ont montré — Comment et par quel art et par quelle pratique — Il falloit composer un ouvrage héroïque \ » Cette doctrine, qui est ultrapaïenne, fut admise avec une scandaleuse unanimité, et il faut vraiment envoyer à Dubellay un témoignage de notre reconnaissance pour avoir eu le courage de s’écrier dans sa Defense et illustration cle la langue française :

1. Œuvres de Ronsard , éd. Nicolas Buon, I, p. 583. — 2. Ibid., p. 581. — 3. Ibid., p. 582. — 4. Ibid., p. 589.

LA RENAISSANCE

1 i>chap^Ivui.111" <( Rentrons au port. Echappons du milieu des Grecs et au travers des escadrons romains, et pénétrons jusqu’au sein de la France, delà tant désirée France. » Ce cri superbe est tombé dans le vide.

Eh bien! avec de telles théories \ c’en était fait en France et du passé de notre épopée nationale, et de l’avenir de la poésie française. De Ronsard qui a produit Boileau à Boileau qui méprise Ronsard, il n’y a pas loin. La convention, la formule, vont régner dans toute notre littérature ; une mythologie mal comprise va remplacer la vérité qu’on déclarera n’etre décidément pas assez poétique. Et Boileau ajoutera, en riant aux éclats de la folie de l’auteur de Childebrand, qu’il est absurde de choisir les héros d’une épopée au sein d’une nation dont les grands hommes portent des noms si désagréables. Parlez-moi de la Grèce : Hector sonne bien mieux à l’oreille que Roland \ et Agamemnon est bien plus doux que Charlemagne. La chose est certaine : Boileau l’a dit.

La Francïade ne fut pas, disons-nous, accueillie avec enthousiasme. Une Thébaïde eût mieux réussi 2.

1. Elles furent propagées par tous les Arts poétiques du xvie siècle. V. Y Art poétique de Cl. de Boissière (Paris, 1554); celui de Peletier du Mans (Lyon, 1555); celui de Tli. Sibillet (Lyon, 1556) et Y Art poétique françois de Pierre de Laudun d’Aygaliers (Paris, 1597). L’illustre Scaliger est encore le plus étonnant de ces étranges théoriciens : « C’est entre une page sur les Flûtes et une autre sur les Hymnes que se trouvent jetées deux pages de lui sur l’Épopée dont le sujet doit toujours être Un général, une armée, une flotte, des chevaux, une victoire. Ce genre, ajoute Scaliger, est un composé de pastoral , de comique et de tragique: aussi est-il le genre-roi parce que Fauteur y renferme toutes les sortes de sujets. » Cf., sur l’épopée en France à cette époque, un excellent volume de M. Julien Duchesne : Histoire des poèmes épiques français du xvne siècle (Paris, Thorin, 1870). Nous lui empruntons la citation précédente ; mais il faudrait tout lui emprunter. Il n’a manqué à M. Julien Duchesne que de connaître la véritable Épopée nationale; mais on ne saurait, d’ailleurs, être à la fois plus équitable et plus français. — 2. La Henriade et la Loyssèe de Séb. Garnier (1593 et 1594), la Guisiade de 1589, etc., n’eurent pas un succès plus durable.

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Ronsard eut, aux yeux de son siècle, le tort grave d’avoir traité un sujet français, et on ne lui sut pas gré de l’avoir traité si grecquement et si latinement. Le début cependant était des plus classiques, et semblait conforme à toutes les règles : « Muse, enten moi des sommets de Parnasse, — Guide ma langue, et me chante la race — Des rois françois yssus de Francion \ » On n’est pas plus antique.

Tant de rhétorique ne trouva pas grâce devant le plus rhéteur de tous les siècles. L’œuvre de Ronsard ne tarda pas à tomber justement dans ce triste oubli où la France, complice de ses savants, complice de Ronsard, laissait injustement la Chanson de Roland et vingt autres épopées si profondément françaises.

Ce n’est pas Rabelais qui devait replacer nos vieux poèmes dans la lumière et dans la gloire. J’ai cherché vainement dans Pantagruel une mention de nos chansons de geste, une critique contre elles. Rabelais n’a pas daigné attaquer ces romans qu’il connaissait à peine. Il fait mourir un de ses héros « de la mort Roland 2 », et les commentateurs se sont gravement

Influence de Rabelais et de Cervantes sur les destinées de nos

vieux poèmes.

1. Voici le commencement et la fin de la Franciade. Les derniers vers, qui ont pour sujet le père de Charlemagne, pourront être comparés à ceux de nos chansons de geste : « Muse, enten moy des sommets de Parnasse, — Guide ma langue, et me chante la race — Des rois françois yssus de Francion, — Enfant d’Hector, Troyen de nation,

— Qu’on appeloit en sa jeunesse tendre — Astyanax et du nom de Scamandre ; — De ce Troyen conte moi les travaux, — Guerres, conseils, et combien sur les eaux — Il a de fois (en despit de Neptune

— Et de Junon) surmonté la Fortune, — Et sur la terre eschappé de péris — Ains que bastir les grands murs de Paris... » = « L’autre est Pépin, heritier de son pere, — Tant en vertu qu’en fortune prospéré,

— Qui mariera la justice au harnois — Et régira les siens par bonnes lois. — Luy, bas de corps, de cœur grand capitaine, — Par neuf conflits assaillant l’Aquitaine, — De Gaïfier occira les soudars. — Il rendra serf le prince des Lombars, — Dontant sous luy les forces d’Italie. — Rome qui fut tant de fois assaillie — Sera remise en son premier honneur : — Par lui le Pape en deviendra seigneur... » ( Cætera desiderantur.) — 2. Pantagruel, liv. II, ch. vii.

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11 cHAP^vui.111' demandé si ces mots signifiaient la soif ou la rage.

Aucune œuvre n’a plus contribué que celle de Rabelais à épaissir le mépris et l’oubli autour de nos épopées nationales. Un grand écrivain, un grand poète de nos jours, qui a classé Rabelais au nombre des quatorze génies de l’humanité, lui accorde surtout cette place d’honneur pour ce singulier et méprisable motif : « Rabelais a fait cette trouvaille, le ventre \ » Hélas! Rabelais n’a pas droit à ce brevet d’invention ; mais il est certain qu’il a prodigieusement développé parmi nous ce qu’un orateur de notre temps appelle énergiquement le sens abject. Depuis Rabelais le monde est plus passionné pour la matière, pour la bonne chère, pour les faciles amours, pour la terre enfin. Rabelais est un Cervantes grossier et lubrique qui a plus détruit de chevalerie ici-bas que l’auteur de Don Quichotte . Et puisque les hasards de la plume nous conduisent à prononcer ce nom très justement illustre, constatons que Cervantes, qui a été un vrai chevalier dans toute sa vie et l’ennemi de la chevalerie dans toutes ses œuvres, n’a pas en général dirigé la violence et le piquant de ses satires contre nos chansons de geste, mais surtout contre les romans d’aventures et contre ceux delà Table-Ronde. Lisez, dans Don Quichotte , la liste célèbre des livres qui avaient troublé la cervelle du pauvre chevalier de la Manche, et vous serez aisément de notre avis. Ce n’est pas Roland , ce n’est pas Aliscans , ce n’est pas Girart de Roussillon qui ont jamais affolé personne.

Le peuple r^te Qui donc se souvenait encore des véritables épo-

fidôle a lEpopée # *

nationale. pées françaises, qui les aimait? Le peuple, qui leur fut opiniâtrement fidèle. En plein règne de Ronsard,

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