‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 163 sur 217 · Victor Hugo, William Shakespeare · texte numérisé non relu

Victor Hugo, William Shakespeare

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les Confrères de la Passion jouaient le Jeu de H non de Bordeaux \ et l’on continuait sans doute à représenter Y Esbatement du mariage des quatre fils Hemon , composé au siècle précédent 2, avec d’autres Mystères nationaux. Les bourgeois et les petites gens ne pouvaient se promener dans les rues étroites de leurs villes, sans que vingt enseignes (de ces enseignes formidables dont nous parlions plus haut) ne leur remissent soudain#nos vieux romans en la mémoire. Il y avait le Moustier du Chevalier au Cygne 3 : Ogier, Roland, les Quatre fils Aimon n’étaient pas moins populaires. Les libraires répandaient par milliers ces petits inquarto demi-grossiers, qu’on peut considérer comme les origines de la Bibliothèque bleue. Un berger, une paysanne, un petit marchand, savaient tout au long les vieilles légendes qu’un Ronsard ignorait, qu’un Rabelais dédaignait. Et quand, à la tin du siècle précédent, le poète populaire, Villon, avait voulu, en des vers célèbres, énumérer les héroïnes les plus connues du peuple de son temps, il en avait emprunté plusieurs à nos chansons de geste : « Berte au grand pied, Bietris, Alis, — Harembourges qui tint le Maine — Et Jehanne la bonne Lorraine — Qu’Anglais bruslerent à Rouen, — Où sont -ils, Vierge souveraine? — Mais où sont les neiges d’antan 4? » Dans l’esprit de Villon et dans l’imagination de tout le peuple, des personnages aussi légendaires que Berte se confondaient avec des personnages aussi historiques que Jeanne. Nous sommes heureux d’avoir à constater une aussi honorable confusion. Il vaut mieux (que

1. Archives Nationales, Parlement, Conseil. — 2. Mystères inédits du xve siècle, publiés par Ach. Jubinal. — 3. F. Michel, De la popularité du Roman des Quatre fils Aymon , Actes de V Académie de Bordeaux, t. IV, 1842, p. 90 et ss. — 4. Œuvres de Villon , édition de 1723, p. 23, etc.

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part. livr. ni. Ronsard me pardonne) se passionner en France pour

CHAP. Vin. 1/1 1

- Berte aux grans piés qne pour Francion, fils d’Hector.

Quelques érudits Quelques savants, d’ailleurs, restèrent fidèles à la

font comme le , . , A T1 P . i

peuple : jehan poesie du moyen âge. 11 ne iaut pas oublier que du

de Nosti’e-Dame et 1 " A A

sa vie des poètes vivant de Ronsard furent publiées les Vies des plus

provençaux. 1 1

celebres et anciens poetes provençaux , de Jehan de Nostre-Dame \ C’était un commencement de réaction. La bibliographie commençait à faire son travail, à dresser ses tables. En 1585 paraît la Bibliothèque, de Duverdier, une année environ après celle de Lacroix du Maine : Duverdier consacre à nos romans de nom- Êtienne Pasquier breuses colonnes. Un des pères les plus augustes

et ses Recherches r A A ^

de la France. de l’érudition française, Etienne Pasquier 2, dans ses

Recherches de la France où se trouvent dispersés en un mauvais ordre tant de bons matériaux, n’a pas pour nos origines littéraires les mépris de son temps et les dédains de sa classe. Un de ses plus hardis et de ses plus curieux chapitres est intitulé : « De l’ancienneté et progrez de notre poésie françoise 3. » 11 cite le roman d 'Athis et Profilias K, la chanson VOgier le Danois celle de Berte aux grans pies G. 11 étudie dans nos vieux poèmes la « texture des vers » que Fon voit, dit-il, « estre faite crime longue suitte de mesmes rimes , comme aussi l’ay-je trouvé dans les romans VOgier le Danois, Datis (sic) et Profilias , et par especial en celuy de Pépin et Berte, où j’en ay cotté cinquante-trois finissans en hier et soixante-un en ée 7 ». 11 cite le couplet de Berte : « Or s’en va Blancheflor qui ot le cuer certain; » il

1. « Les Vies des plus célébrés et anciens poetes provençaux qui ont fleuri du temps des comtes de Provence , par Jehan de Nostre-Dame, procureur en la Cour du Parlement de Provence (Lyon, 1575). —

2. 1529-1615. — 3. Recherches de la France , livre VII, cli. m, éd. d’Ams¬

terdam, en 1723, I, p. 686. — 4. Ibid., p.692. — 5. Ibid., même page* -= 6* Ibid., p. 688, 689. — 7. Ibid., p. 689*

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avance, un peu plus loin, que le mot alexandrin vient 1 ^

du roman d’ Alexandre, qu’il attribue à Lambert -

Licors (sic), et trace enfin un portrait assez ressemblant des jongleurs, tout en affirmant « qu’on appeloit surtout ainsi ceux qui fréquentoient la cour des comtes de Flandre 1 ». Enfin, dans une autre partie de son livre, il discute fort gravement le caractère historique de Roland et de la bataille de Roncevaux 2. Il faut être en vérité fort reconnaissant à Étienne Pasquier de ces études qui ne devaient pas trouver sur le champ beaucoup d’imitateurs, et qui ouvraient une voie où nous sommes seulement entrés depuis cinquante ou soixante ans. Fauchet, dans son Recueil de l'origine de Le président Faula langue et poésie françaises % donne les noms et cite Êtl/de™ les œuvres de cent vingt-sept poètes français antérieurs lan^antl£sie à l’an 1300. Ces Notices, sans doute, sont imparfaites, mais c’est encore le travail le plus complet de l’époque, et nous devons notamment mentionner les pages consacrées par le docte président à Lambert Licors et à Alexandre de Paris ; à Huon de Villeneuve qu’il considère comme l’auteur des Quatre fils Aimon, A A ge d'Avignon, de Doon et de Gui de Nanteuil ; au roman de Siperis de Vignevaux, à Girard d’Amiens, au « roi Adenès » et à Chrétien de Troyes. Dans ses Antiquités et histoire gauloises et françoises 4, Fauchet se montre moins sympathique à nos vieux romans où il ne voit guères que de méprisables mensonges : il s’attaque

1. Recherches de la France, ibid., p. 622. Cette opinion peut sembler bizarre; mais Pasquier est peut-être excusable de l’avoir ainsi formulée, puisqu’un certain nombre de nos derniers Romans en vers (les plus voisins de l’époque où écrivait Pasquier) ont été, en effet, l’œuvre de poètes wallons. — 2. Liv. II, ch. xv, p. 119. — 3. Recueil de l’origine de la langue et poésie françoises, ryme et romans, plus les ?ioms et sommaire des œuvres de G XX VII poètes françois vivans avant MCCC. A Paris, Mamert Pâtisson, imprimeur du Roy, au logis de Robert Estienne, MDLXXXI. avec Privilège. — 4. Édition de Genève, chez Paul Moreau, 1611.

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I PAKT. LIVR. III.

Les Amadis.

Ils dérivent des Romans de la Table ronde et non de nos Chansons de geste.

Conclusion sur la Renaissance.

sévèrement à la Chronique du faux Turpin ; il s’élève contre le proverbe Autant que Charles fut en Espagne , qui était usité de son temps pour désigner une longue et difficile entreprise : « Tant y a, dit-il, que les romans ont embelli leurs contes fabuleux de ceste défaite de Roncevaux, » et il exprime son incrédulité à ce sujet, sans accorder à nos vieux poètes ce certain respect que Pasquier ne leur refusait pas. Lexvif siècle allait imiter Fauchet plus que Pasquier. Pour nos anciens poèmes, la période de l’oubli allait encore durer plus de deux cents ans.

Si donc nous avions à résumer toute cette histoire de la Renaissance dans ses rapports avec nos chansons de geste, nous montrerions sans trop de peine combien le xvic siècle devait être fatalement rebelle à l’épopée véritable, combien il devait être fatalement passionné pour les épopées artificielles. Nous ferions voir que les théories littéraires de cette époque singulière devaient lui inspirer à l’égard du passé une ingratitude profonde, à l’égard de l’avenir une confiance exagérée. Ronsard et la pléiade, voulant tout refaire, n’ont rien fait. Seuls, le peuple et les érudits ont gardé le souvenir de nos vieilles chansons : le premier a eu la mémoire du cœur, les autres celle de l’intelligence. Le peuple a dévoré nos romans en prose, les critiques ont eu l’audace de remonter pour la première fois jusqu’à nos romans en vers, et nous avons dû nommer Fauchet et Pasquier. Cependant Cervantes et Rabelais tuaient la chevalerie. Mais, toujours plus heureuses que nos épopées nationales, les fictions celtiques, les romans d’Artus triomphaient de nouveau dans les Amadis > Le premier Amadis parut en Espagne au xiv° siècle ; la plus ancienne rédaction qui nous en soit restée peut être placée entre les années 1492 et 1504; la plus

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ancienne traduction française est de 1539, et leur I PART. LIVR. 111.

vogue a duré chez nous plus d’unsiècle. Or ces Amadis 1 — ne sont visiblement que des romans de la Table ronde assez mal déguisés. Ce brillant chevalier, ce fils cTÉlisène et du roi Perion, ce frère de Galaor qui a vaincu

1. Nous ne pouvions quitter le xvie siècle sans parler de Y Amadis de Gaule et de son prodigieux succès. L1 Amadis, d’ailleurs, ne se rattache à notre sujet que par de très faibles liens, et c’est avec nos Romans de la Table ronde qu’il offre, en effet, la connexité la plus étroite. Nous nous contenterons d’indiquer sommairement l’origine de Y Amadis, d’en résumer l’action et de fixer l’époque de son introduction en France.

I. Origine. 1° Le plus ancien texte de Y Amadis parvenu jusqu’à nous est celui de Garci-Ordonez de Montalva, « regidor » de Médina del Campo. On a pu en fixer la date entre les années 1492 et 1504. — 2° Il est évident toutefois que ce n’est point là la version la plus ancienne, et l’on se trouve ici en présence de deux écoles qui attribuent Y Amadis original l'une à l’Espagne et l’autre au Portugal. — 3° On a longtemps donné raison à la dernière école, et on a pu affirmer que la plus ancienne rédaction ô.qY Amadis était due au Portugais Vasco de Lobeira, mort en 1403. — 4° Une Dissertation du docteur Ludwig Braunfels ( Kri tischer Versuch über den Roman Amadis von Gallien, Leipsig, 1876) semble avoir décidément changé l’état de la question, et il paraît prouvé aujourd’hui que le roman original aurait été écrit en Espagne, et que ses trois premiers livres y étaient populaires dès le milieu du xive siècle. Depuis longtemps, d’ailleurs, on avait invoqué en faveur de cette thèse le témoignage d’Ayala, en son Rimado del palacio, — 5° Il faut encore remonter plus haut, et ce n’est pas à l’Espagne qu’appartient en réalité l’honneur d’avoir « inventé » cette folle fiction (bien qu’on ait fait la mauvaise plaisanterie de l'attribuer un jour à sainte Thérèse). L’Espagne n’aurait fait que copier ou imiter une œuvre française ou provençale, et rien n’est plus vraisemblable, si l’on veut bien se donner la peine de comparer Y Amadis avec nos derniers romans de la Table ronde. (Pour tout ce qui précède, v. l’excellent livre de Ward, Catalogue of Romances in the Department of manuscripts in the British Muséum , p. 787.)

IL Résumé. La scène, comme dans tous les romans d’Artus, est en petite Bretagne, et nous sommesi en présence du roi Garinter et de ses deux filles. L’une d’elles, Élisène, se laisse séduire par le roi de Galles, Perion, et en a un fils, qui est Amadis. Elisène, sans doute, répare sa faute en épousant Perion dont elle aura plus tard un second fils, le célèbre Galaor; mais il a fallu d’abord cacher la naissance d’Amadis, et l’on a exposé sur la mer le malheureux enfant qui a été recueilli par Gandalès et qui est protégé par la fée Urgande. Nous le retrouvons plus tard, à la cour de Languinès, où il se prend à aimer du plus chaste amour la belle Oriane, fille de Lisuart, roi de la Grande-Bretagne. On fait chevalier ce « damoiseau de la mer », et il révèle sa bravoure dans ses premiers exploits contre le roi d'Irlande. Oriane cependant ne tarde pas à découvrir le secret de la naissance d’Amadis : nouvelles amours, dont la singulière pureté

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et tant de monstres, cet invincible a triomphé aussi de l’Épopée française. Il lui a porté le dernier coup.

fait contraste avec les amours beaucoup plus grossières de Galaor. Ici commencent d’autres aventures qui s’enchevêtrent les unes dans les autres : épisode de la belle Briolanja dont Oriane devient injustement jalouse; épisode du château d’Apollidon où ne peut entrer qu’un chevalier constant et brave, qui aura le gouvernement de l’Ile-ferme ; épisode de la jalousie persistante d’Oriane et de l’exil d’Amadis à la Roche-pauvre, dans une forêt où il reçoit le nom de « Beau-ténébreux ». Enfin les deux amants se réconcilient, et Esplandian naitde leur heureuse et coupable réconciliation. Puis, Amadis se remet à courir le monde et à l’étonner de ses exploits. Il revient dans la Grande-Bretagne au moment où la pauvre Oriane allait devenir la femme de l’Empereur. Le roman se termine, on peut le croire, par le mariage d’Oriane, et aussi par celui de Galaor et de Briolanja.

III. Introduction en France. C’est Nicolas d’Herberay, seigneur des Essarts qui traduisit, le premier V Amadis en français, non pas en 1548, comme l’écrit M. Ward, mais en 1539, comme l’affirme l’auteur de ce roman de Gérard d’Euphrate dont nous parlons plus haut et qui parut en 1549 : « Le peu d’accueil, dit-il, que l’on faisoit adoncq des traductions de M. Seissel .... me découragea et me fit cacher et mettre en layette mes mignutes jusques à Van 1539 que le gentilhomme des Essarts fit revivre et reflorir par son Amadis les vieux chevaliers de la grant Bretagne. » La première édition porte cependant le millésime 1540. Depuis la traduction de M. des Essarts, les traductions ont succédé aux traductions, les éditions aùx éditions, et nous n’avons pas à entrer ici dans leur détail. Comme nous l’avons dit, le succès fut considérable et l’influence énorme, et la France se passionna candidement pour une œuvre qui venait d’elle et où elle se reconnaissait plus. En 1830, ce singulier prestige durait encore, et M. Villemain ne craignait pas d’opposer le cycle d’Amadis aux deux cycles de Charlemagne et d’Artus.

I PART. L1VR. III. tant de géants

CHAP. VIII. y’

- Amadis, hélas !

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