etc
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druide Adamas autant que de Gy rus lui-même. Boileau, qui obtint en bon sens sa part d’imagination, se montra trop sévère pour Cyriis et Clé lie et trop indulgent pour YAstrée : il eut toutefois le mérite de dégoûter son siècle de ces histoires sucrées et débilitantes. Déjà un progrès éclatant se manifeste dans les œuvres de Mmc de Lafayette, dans la Princesse de C lèves , dans Zayde , et le roman y tend à devenir ce qu’il est en effet devenu : un genre puissant où les âmes sont peintes, où les passions sont aux prises, où les caractères se heurtent, où les mœurs se révèlent, une sorte de psychologie en action qui est, s’il faut tout dire, fort supérieure à la plupart de nos chansons de geste.
Faut-il parler de la poésie épique? Le tort du xviic siècle fut de croire à la possibilité d’une épopée vraie dans un siècle aussi civilisé. Parcourez les grands salons de Versailles, laissez-vous éblouir par ces glaces et ces dorures, contemplez les batailles de Van der Meulen et celles de Lebrun, accoudez-vous à une de ces larges fenêtres, regardez ces arbres taillés en mille figures bizarres, et la régularité de ces allées, et la précision de ces alignements, et la pompe adulatrice de ces eaux jaillissantes. Reconstruisez en imagination le Versailles vivant du temps de Louis XIV, peuplez ce parc de courtisans en jaquettes dorées et de belles dames qui viennent d’entendre la dernière comédie de Molière et le dernier divertissement de Quinault où le Roi lui-même a voulu danser un pas... Et, après vous être pénétré de ce spectacle, dites si l’épopée véritable était possible au milieu de tant de splendeurs et de tant de raffinements. Une Enéide peut-être; une Iliade , non.
On hasarda cependant quelques tentatives qui méritent d’être mentionnées. Bravons les anathèmes de
I PART. LIVR. lit; CH A IP. IX.
Le siècle de Louis XIV ne pouvait produire que des épopées artificielles.
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I PART. LTVR. III. Boileau, et signalons à la reconnaissance de la pos-
- - térité ces essais plus ou moins heureux de poèmes
nationaux et de poèmes chrétiens, ces vers médiocres sans doute, et plus que médiocres, mais où des chrétiens ont prétendu rester chrétiens et des Français rester Français. Ne craignons pas de nommer ici, avec quelque respect, le Moïse sauvé \ par M. de Saint- Amant, ce fameux Moïse « qui commence à moisir par les bords » (calembour qui est, hélas ! signé Boileau) ; la Pucelle 2, de Chapelain, noble et imparfait effort d’un de ces rares Français qui se souvenaient alors de Jeanne d’Arc; le Clovis 3, de Desmarets de Saint-Sorlin ; le Saint-Louis \ du P. Le Moyne; le David 5, de Les Fargues; le Charlemagne , de Louis le Laboureur f> et le Childebrand \ de Carel de Sainte-Garde. Ce dernier poème fut condamné sans appel par Boileau parce que le héros s’appelait Childebrand, nom trop dur à prononcer et qui écorchait douloureusement les oreilles du « législateur du Parnasse ». Le législateur du Parnasse oubliait que ce poème était consacré à Charles Martel et à l’expulsion des Sarrasins : sujet glorieusement national. Il préférait Ulysse et le cheval de bois.
1. Publié en 1653. — 2. Paris, 1656. — 3. Paris, 1657. Le titre exact est: « Clovis ou la France chrétienne, poème chrétien par Desmarets de Saint-Sorlin. » — 4. Saint Louis ou la Couronne conquise , poème héroïque en dix-huit chants par Pierre Lemoyne, de la Société de Jésus. Les sept premiers chants parurent en 1651; l’œuvre complète en 1653'. En 1654, parut YAlaric de G. de Scudéri. — 5. Paris, 1660. — 6. Paris, 1664. (C’est la date de la prepiière édition, qui ne renferme que quatre chants.) — 7. Les quatre premiers chants parurent à Paris en 1666. Le véritable titre était : Childebrand ou les Sarrasins chassés de France. Joignez à cette énumération les deux poèmes de Courtin : Charlemagne ou le rétablissement de VEmpire romain (1666) et Charlemagne 'pénitent (1668) : « Le second de ces poèmes qui décrit la vieillesse et les vertus chrétiennes de Charlemagne paraît être supérieur au premier qui est consacré à la guerre des Lombards ». (G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne , p. 114.)
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PART. UVR. III.
Tous les poèmes que nous venons de citer paru- 1
rent, chose peu croyable, en l’espace d’environ - -
dix ans. Huit ou dix épopées, juste ciel! en si peu d’années!
Un de ces poèmes cependant intéresse plus vive- XXXTX-' vement que tous les autres l’historien et les lecteurs bXmmmeTyper6 de nos anciennes chansons de geste : c’est le Char le- Xvn«siècieéquiont
1 x • f t i ti# • * • quelque rapport
magne de Louis le Laboureur. 11 est vraiment curieux avec nos chansons de savoir quelle était au xvnc siècle la conception épique de ce grand Charles dont nos vieux poètes avaient naguères, avec un enthousiasme si ardent, chanté l’histoire ou la légende. Prenons donc entre nos mains et lisons l’œuvre de Louis le Laboureur,
« bailly du duché de Montmorency », telle qu’elle parut en 1664, à la librairie de Louys Billaine \
La seule action de cette prétendue épopée suffira à
nous en montrer l’insigne pauvreté . Charlemagne
fait la guerre aux Saxons que Witikind pousse sans cesse à de nouveaux combats. Deux chevaliers français, Bouchard de Montmorency et Joubert de Sainte- Maure, aiment tous deux la belle Yolande : rivalité courtoise, lutte galante. Il est décidé qu’on s’en remettra au choix de la dame, et l’un des deux prétendants dit à l’autre : « Je la veux adorer, aimez-la comme moi, — Et pour la mériter, servons bien notre roi ! »
L’occasion de nouveaux exploits ne se fait pas longtemps attendre : on se jette sur les Saxons, on les bat avec un entrain tout chevaleresque. Cependant (et c’est ici que commence le second chant) ïrminsul, dieu des Saxons, rassemble un Conseil contre Charles qui va
1. « Charlemagne, poème héroïque, à son Altesse Sérénissime Mgr. le Prince, par Louis le Laboureur, bailly du duché de Montmorency : à Paris, chez Louys Billaine... 1664, avec privilège. »
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1 PART. L1VR. III. partout détruisant le culte ancien et élevant des tem-
- pies à Jésus-Christ. Charlemagne est un jour enlevé par
les Démons, et l’armée française cherche en vain son général disparu. Saint Bonifacc apparaît alors comme un consolateur, et promet de retrouver le grand empereur. Le fils de Pépin est sous la puissance d’un enchantement terrible : il est captif au fond d’une grotte, et un Ange profite de cette séquestration pour lui professer tout un cours de physique, suivant les principes de Descartes. Le troisième chant, qui débute par cette poésie savante, se termine par le récit chronologique de toute l’histoire de Charlemagne : récit beaucoup plus long que celui de Théramène et qui est adressé par Louis le Débonnaire à Alfred, roi d’Angleterre. Au chant IV, Turpin retrouve enfin son roi, et Charlemagne, qui a des loisirs, se permet, en ce moment solennel, d’avoir un songe interminable : il voit dans l’avenir toutes les gloires de sa race et aperçoit surtout ce soleil, Louis XIV... Nous voilà cependant un peu loin de nos deux rivaux, de ce Joubert de Sainte-Maure et de ce Bouchard de Montmorency auquel Louis le Laboureur (bailli du duché de Montmorency) donne un rôle prématurément glorieux. Toute la noblesse de France fait, d’ailleurs, bonne figure dans ce poème étrange : les Beauvau, les Maillé, y portent et y reçoivent de beaux coups; Yolande est une Maillé. Après vingt péripéties qu’il est superflu de raconter, cette très incertaine princesse se décide enfin... à ne pas se décider entre les deux prétendants. Le sixième et dernier chant se termine par la défaite et le baptême de Witikind.
Et tel est le Charlemagne de Louis le Laboureur.
Le style répond dignement à l’intrigue et aux péri-
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péties de cette prétendue épopée l, et nous aurions déjà jeté loin de nous ce livre médiocre, s’il n’était pas utile de savoir ce qu’était devenue la légende de Charlemagne à une époque où l’on témoignait d’un si profond dédain pour notre ancienne poésie. Le Laboureur, dans une longue préface, a développé ses idées en matière de poésie épique : elles sont bizarres et fausses : « Il me semble, dit-il, que le poème héroïque est un tableau de la nature universelle. » Pour se livrer à l’épopée, « il faut avoir du feu et du phlegme, estre politique et galant, courtisan et philosophe, entendre la guerre et le monde; il faut avoir un heureux naturel avec un grand savoir et joindre à tant d’imagination , d’invention et d’élégance , un jugement exact et ferme. » Et le poète qui intérieurement se croyait sans doute orné de toutes ces qualités précieuses, veut bien nous apprendre, avant de nous emporter sur les ailes puissantes de sa poésie, que « l’histoire, si belle qu’elle puisse être, ne l’est jamais assez à notre goût, » et qu’il faut lui donner « tous les ajustements qui lui peuvent convenir ». Ce sont là, il faut l’avouer, de singulières doctrines. Ajoutez y une adulation sans délicatesse, des flagorneries sans dignité, et une servilité littéraire qu’on ne saurait excuser, jusque-là que l’auteur de Charlemagne , pensant à Louis XIV, s’écrie « A genoux, je le voy : saluons ses auspices ! »
CHAI*. IX
1. En voici un échantillon, pris au hasard : « Sur les spacieux bords du Danube rapide — Le grand Charles poussoit le Saxon intrépide. — Déjà les Bavarois ou prisonniers ou morts — Étoient tombés sanglants sous ses puissants efforts. — Déjà, comme Titans terrassez de la foudre, — Ces rebelles vaincus couvroient l’humide poudre — Et, tout percez de coups, ils monstroient étendus — Avec quelle fureur ils s’estoient défendus. — Là se voyoient de Mars les horreurs étalées; — Des rivières de sang inondoient les vallées, — Des montagnes de corps s’élevoient dans les champs — Et coût l’air résonnoit d’effroyables accents, » etc.
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Théories du xviic siècle en matière de poésie épique.
Deux écoles en présence : anciens et modernes ; païens et chrétiens.
Les sentiments du xviic siècle à l’égard de la poésie épique, de l’esprit qui doit l’animer et des lois qui doivent la régir, ces sentiments sont loin d’avoir été unanimes. On a cru, mais bien à tort, que tout le siècle avait ici partagé les idées de Boileau. 11 n’en est rien. 11 y eut alors deux partis très distincts et fort emportés l’un contre l’autre ; il y eut guerre, il y eut batailles, et cette lutte au sujet de l’épopée fut presque épique.
Ces deux armées en présence, c’étaient le camp païen et le camp chrétien. Et ce dernier était aussi le camp français.
Rien de pareil ne s était vu avant les dernières années du xvic siècle. Jusqu’à Dubartas et jusqu’à Vauquelin, le paganisme littéraire avait insolemment triomphé et presque sans résistance. Au xvnc siècle les « modernes » relevèrent la tête, et l’on se battit.
Le chef des « anciens » on le connaît, c’est Boileau, et l’on connaît aussi ses théories sur le poème épique. « A ses yeux 1 toute épopée n’est que jeu, fiction et plaisanterie. Ce n’est qu’un caprice d’artiste et qui n’a nul rapport nécessaire avec la vie réelle. » Il y a loin, il y a bien loin de là à la noble et sagace doctrine du xixc siècle qui voit dans la véritable épopée « la poésie des peuples chez qui l’histoire n’est pas encore née »,et qui la considère, à juste titre, comme l’expression vivante et le reflet exact de toute une époque, de toute une religion, de toute une race. Sans aucun doute il est
1. V. l’excellent livre de M. Julien Duchesne : Histoire des poèmes épiques français du xvii0 siècle , Paris, Thorin, 1870. On n’a, suivant nous, rien écrit de plus sage sur la matière, et nous aurons lieu de le citer souvent.
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juste, quand on lit Boileau, de faire la part des idées et 1 rAc„T;I)u^; 111 des préjugés de son temps ; mais il est, malgré tout, — —
permis de s’étonner de tant de mépris et de tant d’ignorance à l’égard d’un passé dont il eut fallu être fier et qu’à tout le moins on eut dû respecter. Ce qui paraîtra plus surprenant encore, c’est l’assurance avec laquelle le même Boileau déclare, à vingt reprises, que la Vérité ne saurait être poétique et que Dieu ne l’est pas.
La Fable seule a ce privilège qui est impitoyablement refusé « aux mystères terribles de la foi des chrétiens 1 ». L’épopée, enfin, ne vit que de mensonge.
Boileau n’était pas le seul, hélas ! à professer une aussi monstrueuse et aussi néfaste doctrine. Ce chef d’école avait de nombreux élèves, et le P. Le Bossu n’était pas le moins ardent. Ce chanoine de Sainte- Geneviève, « honoré de la haute estime de Boileau 2, » fit paraître son Traité du poème épique en 1675, peu de temps après Y Art poétique de son maître3. La prose du Père n’est trop souvent qu’un calque des vers de Boileau 4 ; mais le bon génovefain a des idées qui lui appartiennent en propre, et c’est ainsi qu’il définit bravement l’Epopée « un poème allégorique qui tend à démontrer une maxime morale »,, une fable qui ne diffère de la fable ordinaire que par la dignité des héros. Il va sans dire que l’Histoire n’a rien de commun avec l’Epopée ainsi définie, et il conviendrait, suivant Le Bossu, de ne pas profaner le nom de poème épique en Fattribuant à des poèmes qui, comme le Pharsale, « ne renferment ni allégories ni déguisements . » Par bonheur, il n’en est pas ainsi d’Homère
I. D’un air plus grand encor la poésie épique. — Dans le vaste récit d’une longue action. — Se soutient par la fable et vit de fiction {Art poétique, ch. ni). — 2. J. Duchesne, 1. c. p. 269. — 3. h' Art poè tique parut en 1674. — 4. J. Duchesne, 1. c.
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1 PchI;.liv,x' m‘ c^e Virgile qui eux, du moins, « ne font rien sans — déguisements1 ». Une telle constatation comble de joie notre étrange théoricien. Boileau n’en fut guère moins ravi, et déclara très haut que « le Traité du Père était un des meilleurs livres de poétique qui eussent été faits en notre langue ». L’Oracle avait parlé!
Si parfait cependant que fut le Traité du poème épique ,il n’eut pas tout le succès auquel son auteur devait prétendre. Il n’avait et ne pouvait avoir rien de populaire, rien de vivant. En pareille matière les théories ne suffisent pas. Au lieu d’expliquer le mécanisme de l’épopée, il valait mieux écrire une épopée conforme au système de l’allégorie et de la fable, une épopéetype. Fénelon s’en chargea. Ayant eu un jour à choisir un idéal pour un prince chrétien et français, ce très honnête homme, ce saint prêtre de Jésus-Christ, cet excellent évêque n’hésita pas un seul instant. Il choisit son héros et plaça l’action de son poème quelques douze cents ans avant notre ère, en plein paganisme. La France apparemment manquait de grands hommes ; Clovis et Charlemagne, saint Louis et Jeanne d’Arc avaient à peine existé ; seize siècles chrétiens, douze siècles français n’offraient enfin ni un seul sujet, ni un seul personnage dignes des honneurs de l’épopée. L’archevêque de Cambrai écrivit Télémaque 2, et Télémaque ne surprit personne.
« Personne, » disons-nous. Non, le mot serait trop dur et inexact. Il y eut en France, depuis la fin du xvic siècle, une école énergiquement chrétienne qui, longtemps avant le Télémaque , défendit les saines et
1. J. Duchesne, 1. c. pp. 276, 27. — 2. Le Télémaque fut édité sans nom d’auteur en avril 1699, et c’est seulement en 1717 que le neveu de Fénelon en donna la vraie « première édition, conforme au texte original ». Il en circulait, depuis longtemps, des copies plus ou moins conformes au manuscrit original.
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hautes doctrines avec une rare honnêteté et un cou- i part. uvr.
rage plus rare encore. - -
C’est à peine si l’on connaît aujourd’hui le nom et les œuvres de Vauquelin delà Fresnaye 1 qui, dès la fin du xvic siècle et le commencement du siècle suivant, eut la hardiesse d’affirmer que le but de l’Épopée doit être « non pas d’amuser les yeux, mais d’élever les cœurs » ; qui réclama audacieusement la suppression du merveilleux païen et qui, un jour, jeta à la tête de ses adversaires ces deux beaux vers faits pour indigner tous les Ronsardiens et tous les pédants de son temps : « Si les Grecs, comme vous, chrétiens, eussent écrit, — Ils auraient les beaux faits chanté de Jésus-Christ 2. » Ce Vauquelin était catholique ; mais le huguenot Dubartas 3 partageait les mêmes idées et voulut en démontrer la justesse en écrivant lui-même une épopée chrétienne. Cette épopée, ce furent ses deux Semaines où il ne craignit pas de tenter une traduction et un commentaire poétiques de l’Ancien Testament en des vers souvent trop rudes, mais fièrement frappés et assez beaux enfin pour avoir mérité l’admiration de Gœthe.
Dubartas et Vauquelin ont ouvert une voie où leurs successeurs ne sont résolument entrés que vers le milieu du grand siècle.
Dès 1650, il y avait tout un groupe de vaillants qui considéraient l’Épopée comme un roman moral fonde sur V histoire et où l’on doit se proposer avant tout d’inspirer l’héroïsme \ Cette définition, sans doute , paraîtrait aujourd’hui fort imparfaite ; mais on
1. Mort en 1607. — 2. J. Duchesne, 1. c., pp. 41, 42. —3. Mort en 1590.
= La Semaine de la création parut en 1578 ; la Seconde semaine en 1584. La Muse chrétienne est de 1574. — 4. J. Duchesne, 1. c., p. 59.
it.
658 « LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
1 PAchapL,'x‘ U1‘ voudra bien avouer qu’une telle doctrine est de cent coudées plus haute que celle de Boileau et de Fénelon. Le P. Mambrun exprimait une idée analogue, en affirmant que notre poésie devait énergiquement répudier tout souvenir de l’Olympe pour ne s’inspirer que «du Sinaï et du Calvaire 1 ». Mais il est surtout un homme auquel on n’a pas, à ce point de vue, suffisamment rendu justice : c’est une des victimes de Boileau, c’est l’auteur du Clovis , c’est Desmarets de Saint-Sorlin. Ce Desmarets est un polémiste des plus vigoureux et qui ne sait pas déguiser sa pensée : « Les sujets chrétiens, dit-il, conviennent seuls à la poésie héroïque. » Et il ajoute : « Je veux, pour m’inspirer, Dieu seul et la raison 2. » Il ne lui a manqué, comme à tous ces excellents théoriciens, que de mettre ses propres vers à la hauteur de ses théories.
Vers la fin de ce siècle,, il advint que la fameuse querelle des Anciens et des Modernes 3 se confondit avec la discussion relative à l’Epopée et ne fît qu’un avec elle. Les deux noms qui dominent ici tous les autres sont ceux de Perrault et de Bossuet.
Ce Perrault est vraiment une figure charmante. Courtois et modéré autant que Boileau était âcre et rageur, il mena la bataille avec une verve vraiment merveilleuse et une allure presque chevaleresque. On ne fut jamais autorisé à lui reprocher une idée basse ou seulement mesquine. Il avait de la Poésie une idée très haute et protestait avec quelque indignation contre ceux qui ne la considéraient que comme un jeu : « Elle n’est pas plus un jeu, s’écrie-t-il, que la grande
Eloquence dans les harangues et dans les sermons. »
1. Mort en 1661. Il est l’auteur d’un Constcmtinus sive de Idololatria debellata (1658). Cf. J. Duchesne 1. c., pp. 218. — 2. Ibid., pp. 280* 281 * — 3. 1667-1700.
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
Ayant affaire à des adversaires qui prétendent exclure 1 le christianisme de la poésie parce qu’ils le respectent et ne le veulent pas profaner, il observe avec sa modération habituelle que « le merveilleux chrétien peut être employé sans indécence par un poète sérieux et sévère », et il ajoute, avec une élévation pleine de justesse : « L’Epopée moderne réclame ce merveilleux parce qu’elle est la forme la plus grave de la poésie. » 11 s’anime parfois, mais sans emportement : a Est-ce suivre la raison, dit-il, que de demander l’inspiration à des dieux dont on connaît la fausseté. Ce n’est pas ainsi que chante Pindare, et il n’invoque ces divinités que parce qu’il y croit \ » On ne saurait mieux dire.
Au-dessus de Perrault il n’y a que Bossuet, quand, de sa grande voix qu’il faut écouter, il proclame que la Poésie est faite pour louer Dieu et sanctifier l’homme et quand, lui, admirateur passionné d’Homère, il déclare hautement « préférer Salomon à Horace et David à Pindare ». C’était indirectement se prononcer en faveur de Perrault, mais en faveur surtout de la vraie poésie et de l’épopée chrétienne.
La victoire, malgré tout, demeura aux anciens, aux classiques, à Fénelon, à Boileau. Or nous savons ce qu’ils pensaient du moyen âge français et chrétien, et nous savons aussi jusqu’à quel point ils poussaient la méconnaissance de nos vieux poèmes. Ils n’eurent pas d’ailleurs beaucoup d’efforts à faire pour entraîner un siècle qui était en pente vers l’ingratitude et l’oubli.
Au milieu de tant de dédains 2 n’v eut-il pas quel-
1. Voir pour tout ce qui précède, J. Duchesne, 1. c. pp. 269 et ss.; 276, 277, 329, etc. — 2. Il faut peut-être savoir quelque gré à Quinault de n’avoir pas accepté les jugements de Boileau quand, en l’espace do trois ans, il écrivit (d’après des sources relativement modernes) trois
Le peuple et les érudits gardent seuls le souvenir de notre ancienne épopée.
660 LE DiX-SEPTIÈME SIÈCLE.
ques derniers asiles où put se réfugier la popularité de nos épopées?
Oui, certes, et, au lieu d’un refuge vivant, elle en eut deux : le peuple, d’une part, les érudits de l’autre.
Pendant qu’on essayait d’enfanter doctement quelque Enéide agréable au grand roi; pendant que Boileau sévissait contre « l’art confus de nos vieux romanciers, » pendant qu’on lisait Télémaque et qu’on se laissait ravir (un peu en secret) par les hardiesses de ce roman politique, pendant qu’on perdait tout souvenir de Roland et de Charlemagne *, ou qu’on ne les voulait plus connaître que par les poètes italiens ; pendant ce temps, les paysans de toute la France, même ceux des environs de Versailles, même les petits bourgeois de Paris, lisaient et relisaient nos romans mis en prose et obstinément réimprimés avec des têtes de clous sur un papier de plus en plus grossier; mais si amusants, mais à si bon marché! La maison Oudot, de Troyes2, peut être considérée comme
de ses meilleures œuvres : Amadis en 1684, Roland en 1685, Armide en 1686. Voici le titre exact du second de ces opéras, le seul qui nous intéresse véritablement : « Roland , tragédie représentée pour la première fois devant Sa Majesté à Versailles, le trentième janvier 1685 par l'Académie royale de musique et remise au théâtre le quinzième novembre 1709. A Paris, chez Christophe Ballard, 1709. » On devine sans peine que les vers de Quinault sont une paraphrase de l'Arioste. Les « acteurs de la tragédie » sont Angélique, reine de Catay, Temire, Medor (suivant d’un des roys africains) , Ziliante (prince des Isles Orientales), Roland, une troupe d’Amours, deux Amantes enchantées, une troupe de Sirènes et de Dieux des fleuves, Coridon, Tersandre et des bergers..., les Ombres des anciens héros, et, pour terminer, la Gloire, la Terreur et la Renommée. Cf. notre première édition du Roland , (pp. cl et cli). Nous y citons in extenso la grande scène où le héros du drame recouvre la raison.
1. Il faut cependant noter, que d'après les Registres de la Grange, la troupe de Molière joua en 1661 un Huon de Bordeaux. (Cf. E. Fournier, le Roman de Molière, p. 8, et G. Paris, Histoire poétique de Charlemag7ie , p. 117.) — 2. L’impression d’un livre destiné au colportage ne commença réellement qu’à la mort de Jean Oudot, sous son fils
LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE. 661
ayant été au xvii0 siècle une sorte d’usine ou de manufacture centrale d’où sortirent par milliers, par cent milliers peut-être, les livres toujours aimés de la Bibliothèque bleue. Qui ne connaissait les in-quarto de Nicolas et de Jacques Oudot ? Qui ne connaissait la fameuse enseigne de ces estimables commerçants : « Au chapon d’or couronné » ? Charles Perrault, dans son Apologie des femmes en 1694, avoue que la Bibliothèque bleue était répandue dans toutes les chaumières \ C’est en vain que les Bigaud de Lyon, c’est en vain que plus tard les Costé de Bouen tentèrent de faire concurrence à la redoutable dynastie des Oudot2. La Bibliothèque de Troyes triompha pendant ce siècle, et même pendant presque toute la durée du
siècle suivant 3 : Epinal et Montbéliard ne devaient que bien plus tard lui enlever la gloire de cette antique et incontestable prééminence.
Et quels étaient les romans, qui sous cette forme très humble, mais très populaire, continuaient à charmer tant d’imaginations, à ravir tant de lecteurs et, surtout, à sauver de l’oubli tant de vieilles légendes françaises? La liste n’en est pas fort longue : c’étaient, comme nous l’avons dit, Fierabras et Galien, Huon de Bordeaux et Mabrian , Guérin de Mont g lave et Morgant le Géant, les Quatre fils Aimon et Valentin et Or son. Tels étaient ces romans qui ne voulaient pas mourir, qui s’entêtaient à vivre.
Nicolas-Jean Oudot : « A peine a-t-il publié le roman d 'Ogier le Danois que nous voyons successivement sortir de ses presses Morgant le géant , Maugis d’Aigremont, Mabrian, Les quatre fils Aimon. La Bibliothèque bleue était fondée »• (Alexandre Assier, La \ Bibliothèque bleue depuis Jean Oudot Fr jusqu’à M. Baudot (1601-1863). Paris, 1874.)
1. Assier, 1. c., p. 13. — 2. V. le Fierabras do la veuve Costé en 1610 et les Quatre fils Aimon , de la même date ; le Mabrian , etc., etc. — 3. V. les éditions de Jean Garnier et de la veuve Garnier, que nous avons en ce moment sous les yeux, etc.
i paiit. livr. m.
La Bibliothèque bleue et la maison Oudot de Troyes.
662 LE DIX-SEPTIÈME SIÈCLE
1 PART. LÏVR. 11). Leurs titres étaient toujours aussi pompeux que pen-