‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 166 sur 217 · CHAP. IX. •J J. 1 A I · texte numérisé non relu

CHAP. IX. •J J. 1 A I

- - dant le siècle précédent, et les éditeurs ne cherchaient

pas à attirer le public par moins de tapage. Ces titres étaient de véritables réclames. Qui ne sentait l’eau lui venir à la bouche en lisant ces mots sur le premier feuillet de Valentin et Orson : « Contenant soixantetreize chapitres, lesquels parlent de plusieurs et diverses matières très-plaisantes et récréatives ? » Ajoutez l’attrait de ces naïves gravures qu’on se donnait bien garde de perfectionner, et qui ont conservé jusqu’à nos jours leur aspect de barbarie originelle. Quant aux grands seigneurs, ils se passionnaient volontiers pour les Amadis , jusqu’à porter des habits de ce nom, mais ils auraient cru se déshonorer en touchant à ces livres grossiers que les lettrés abandonnaient au peuple. Antoine, le jardinier de Boileau à Auteuil, aurait pu sans doute en apprendre fort long à son maître sur les aventures de nos héros les plus nationaux. Et Boileau eut peut-être bien fait d’écouter son jardinier.

Les érudits Cependant l’érudition commençait à porter sur nos

fixer leurs regards romans 1 attention qu elle n en a pas encore détour-

vers la poésie f #

du moyen âge. née, au moment où nous écrivons. On sait quel magnifique mouvement la France imprima alors au monde entier. Mabillon enseigna la critique à toute l’Europe ; à côté de lui, représentant l’érudition laïque, Du Cange colligea cet incomparable Glossaire où il est presque aussi difficile de trouver des erreurs que des lacunes. Les Acta sandorum, œuvre qui n’est pas française, mais universelle, prenaient, sous les yeux et par la volonté du grand Papebrock, un développement inattendu; Leibniz en Allemagne, Leibniz, génie universel, propageait ce noble enthousiasme pour l’étude des siècles chrétiens. Enfin, notre renais-

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sance commençait, et Ton se déprenait cle l’antiquité pour s’éprendre du moyen âge.

C’est ici qu’il faut vraiment reconnaître la puissance du génie. Aucune question n était enveloppée de tant de ténèbres, au xvnc siècle, que celle des chansons de geste dont on ignorait jusqu’au nom, et qui moisissaient lentement dans les bibliothèques. Eh bien! Du Gange et Leibniz, par la seule force de leur lumineuse intelligence , débrouillèrent ces ombres : ils virent clair. Nous n’avons pas été peu étonné de trouver 1, dans les Annales imperii occidentis de Leibnitz, tout un long chapitre sur nos romans de chevalerie, que le meilleur érudit de notre temps signerait volontiers des deux mains. Leibniz, avec une sagacité et une aisance merveilleuses, expose l’histoire légendaire de nos héros épiques, la discute, la rejette. Guillaume d’Orange, Roland, Ogier le Danois, attirent tour à tour les regards du grand philosophe qui est devenu soudain un grand critique. Il a de belles colères contre la Chronique du faux Turpin qu’il a le tort grave d’attribuer en partie au pape Calixte IL II s’indigne contre les fabulatores qui ont répandu sur le roi Agolant tant de récits ridicules. Il établit que les traditions relatives à la taille gigantesque du prétendu neveu de Charlemagne ne sont que des mythes ou des sornettes : nugæ. Il s’étend longtemps sur les statues plus ou moins authentiques de Roland que l’on voyait, que l’on voit encore à Magdebourg, à Halberstadt et dans vingt autres villes d’Allemagne. Il ne fait pas preuve de moins de critique en

Leibniz cl Du Cange.

1. GocLefridi Wilhelmi Leibnitii Annales imperii occidentis Brunswicenses, edidit Georgius Henricus Pertz, Hanoveræ, 1841. — L’œuvre de Leibniz ne parut qu’en 1707 pour la première fois, mais on peut considérer Leibniz comme appartenant tout entier au xviie siècle.

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1 , AchÂp 'Ix' m* Paï>lant d’Ogier le Danois et ne se trompe guère que

- sur l’étymologie du mot danois qu’il dérive « de clægen ,

vir for lis » . Nous aurons lieu de démontrer plus tard, contre M. Barrois, que ce héros de tant de poèmes était véritablement du Danemark, et non pas des Ardennes 1 ; mais enfin c’est là une erreur sans gravité, et il faut se hâter de reconnaître que Leibniz a jeté sur toutes ces questions une excellente lumière et qu’il a devancé de plus de cent ans les travaux décisifs de l’érudition moderne.

Du Cange faisait mieux que de bien parler de nos romans : il les citait, et même il les citait avec une infatigable complaisance. 11 avait eu le courage de les exhumer de nos bibliothèques, d’en respirer la poussière et de les lire. C’est ainsi qu’il avait dépouillé , avec son exactitude habituelle, les romans de Roncevciux 2 d ' Auberi le Bourgoing , de Garin le Loherain, de P avise la Duchesse, de Gciydon , A Aye d'Avignon et de Girart de Viane 3. Il y a bien par ci par là quelques mauvaises lectures, quelques erreurs; mais il ne serait pas juste de s’arrêter à ces détails. Le point le plus important, en effet, c’était que nos chansons de geste originales fussent enfin remises en honneur \ Du Cange eut l’incomparable mérite de soupçonner leur importance, tout au moins au point de vue de la Lexicographie et (ce qui devait être plus utile encore et plus fécond) de l’Histoire de nos mœurs et de notre vie privée. Il convient de lui en savoir gré.

l.^Voir les Annales de Leibniz, anno 1778, I, 75-81. Toutes ces pages sont à lire. — 2. C’est, le remaniement du xme siècle. — 8.V. passim l’édition de 1678. — 4. Du Cange définit assez correctement le Roman : « Romanus liber romane seu lingua vulgari francica scriptus, quomodo fabulosas historias vernacule conscriptas etiamnum Romans dicimus. »

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Les Bollandistes auraient été beaucoup moins coupables d’ignorer nos antiquités littéraires. Néanmoins ils furent plus d’une fois amenés par leur sujet à parler des héros de nos chansons : car ces héros étaient en même temps des Saints dont il fallait discuter critiquement l’histoire ou la légende. Déjà, au sujet de saint Charlemagne, ils avaient dû flétrir fort énergiquement les fables honteuses du faux Turpin \ Quand plus tard, avec le grand Daniel Papebrock, ils en vinrent à écrire l’histoire de saint Guillaume de Gellone, les nombreux poèmes dont Guillaume d’Orange avait été le sujet frappèrent vivement l’attention de ces excellents critiques. Ils allèrent jusqu’à émettre publiquement le vœu que l’on publiât le texte original de ces vieux poèmes. De là ces paroles qui sont si remarquables pour le temps où elles furent écrites : « De Francica tamen veteri lingua fortassis non male

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