‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 168 sur 217 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LE DIX- HUITIÈME SIÈCLE

C’est dans les œuvres de Boileau que nous avons cherché tout à l’heure l’expression la plus exacte de la pensée de tout le xvnc siècle à l’endroit de nos épopées nationales : c’est à Voltaire que nous demanderons aujourd’hui, sur ce même sujet, la pensée de tout le xviiic siècle.

Il est certains hommes qui ont le lourd et périlleux honneur de représenter toute une époque.

On attribue généralement à Voltaire le fameux mot : « Les Français n’ont pas la tête épique » ; il faut loyalement reconnaître qu’il n’est pas de lui, mais de M. de Malezieu. Voltaire, d’ailleurs, le cite avec un sourire approbatif, et exprime exactement la même pensée en d’autres termes : « Il faut avouer, dit-il, qu’il est plus difficile à un Français qu’à un autre de faire un poème épique. C’est que, de toutes les nations, la nôtre est la moins poétique. » A ces derniers mots, nous découvrons avec une sorte d’effroi les profondeurs de l’ignorance, et nous comprenons l’indignation de Génin citant ce singulier passage. Boileau croyait à l’existence de nos vieux romanciers : Voltaire ne la soupçonne même pas. Dans quel ébahissement il serait tombé, si on avait seulement essayé de lui démontrer

Esprit littéraire du

xvni0 siècle.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

1 pThapT' iu* clue P^us épique de toutes les nations modernes,

- c’est la France.

et son°£«- sur Nous avons lu Y Essai sur la poésie épique de Vol-

PoésieaéPique. taire. A franchement parler, c’est un pauvre ouvrage;

mais où il faut voir le reflet exact de toutes les opinions du temps. A l’adresse de ce siècle frondeur et qui s’est attaqué à nos Livres Saints, un critique a dit récemment : « Qui ne comprend pas la Bible ne comprendra jamais le Roland. » Ces paroles s’appliquent très justement à Voltaire. Encore a-t-il quelque mérite et quelque bonne grâce à protester, dès sa première page, contre la rhétorique et contre les rhéteurs, et c’est par là qu’il se montre supérieur à ses contemporains. Il ne veut pas que l’on définisse l’épopée « une fable inventée pour enseigner une vérité morale et dans laquelle un héros achève quelque grande action avec le secours des Dieux dans l’espace d’une année ». 11 établit que l’action épique doit être « une, simple, grande, variée, intéressante » : c’est fort bien. Mais quand il arrive in médias res; quand il en vient à tracer les portraits des huit grands épiques de l’ancienne et de la nouvelle humanité, cette liste malencontreuse révèle tout aussitôt sa profonde et irrémédiable ignorance. Ces huitgrands hommes sont Homère, Virgile, Lucain, Le Trissin 4, Le Camoëns, Le Tasse, Don Alonzo de Ercilla 1 2 et Milton. C’est alors, c’est à la fin de cette nomenclature inattendue que Voltaire, les yeux modestement baissés, se laisse aller à dire : « Nous n’ avions pas de poème épique en France, et je ne sais même pas si nous en

1. C’est le très médiocre auteur d’un long poème, aujourd'hui tombé dans l’oubli, Yltalia liber ata da’ Goti (terminé en 1547, 1548). —

2. Auteur de Y Araucaria * poème espagnol en trente-six chants (1577-1590).

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

avons aujourd’hui. La Henriade, il est vrai, a été imprimée souvent, mais il y aurait trop de présomption à regarder ce poème comme un ouvrage qui doit passer à la postérité et effacer la honte qu’on a reprochée si longtemps à la France de n’avoir pu produire un poème épique. » Cette honte était effacée sept cents ans avant Voltaire, et c’est le Roland qui passera à la postérité.

Voltaire, d’ailleurs, n’est pas coupable d’avoir ignoré ce que tout son siècle ignorait. Nos chansons de geste lui étaient aussi complètement inconnues que les Niebelungen et le Mahabharata. L’ Encyclopédie ^ n’est guère plus savante. Dans un singulier article sur les statues de Roland, elle répugne à croire — ce qui est pourtant une thèse fort acceptable, — qu’elles représentent réellement le neveu de Charlemagne ; mais elle insinue que « le nom qu’on leur donne vient de l’ancien mot rugen (dénoncer en justice), ou bien du mot ruhe (tranquillité) et land (pays), comme si ces monuments étaient des symboles de la tranquillité que procure la justice 1 ». Le P. Daniel, dans son Histoire de France , parle « du fameux Roland si renommé dans les contes de l’archevêque Turpin 2 ». M. de Lamoignon est l’auteur d’une « Relation manuscrite des Pyrénées et de Roncevaux » , qui est datée du 1 5 décembre 1707. Il y donne des détails fort précieux sur la chapelle de Roncevaux, où l’on voyait encore de son temps certaines fresques représentant la mort des douze Pairs. Le Dictionnaire de V Académie française, en son édition de 1718, cite uniquement au mot Ro-

1. Encyclopédie de d’Alembert et de Diderot, au mot Roland. —

2. II, 40, V. aussi I, 453. = L1 Histoire générale de V Espagne, traduite de l’espagnol de Jean de Ferreras par M. d’Hermilly (Paris, 1751 et suiv.) n’est pas moins dédaigneuse à l’endroit de Roncevaux : « Ce n’est, dit-il, qu’un tissu de fables et de contes de vieilles; » (II, 509.)

I PART. LIVR. Ut CHAP. X.

Travaux des érudits du xvm° siècle sur la légende et les héros de l’Epopée nationale.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

GHAP. X.

Dom Rivet et YHistoire littéraire de la France.

man les romans de Lancelot du Lac , de Perceforest , cYAmadis, d ’Astrée, de la Rose. Mêmes citations dans l’édition de 1762, et le Vocabolario délia Crusca , publié à Florence en 1735, ne parle également que des Romanzi brettoni. De nos chansons de geste, pas un mot. Nos Bénédictins étaient moins oublieux : dans leur Voyage littéraire , publié en 1724, ils décrivent la statue de Roland à Statberg : « Elle sert d’asyle à tous les criminels, disent-ils, et l’on n’oseroit mettre la main sur celui qui peut seulement la toucher 1. » Dans une Histoire fort médiocre de la Ville et principauté d’Orange 2, le P. Bonaventure de Sisteron discute longuement les titres historiques de Guillaume d’Orange : il rappelle, d’après M. de Marca, que ce héros est le sujet d’anciens romans, et n’est pas éloigné de croire que Guillaume fut surnommé au cornet, « parce qu’il en portait un sur son écu 3. »

Mais bientôt parut un livre uniquement destiné à mettre en lumière toutes les origines littéraires de la France, un livre commencé en 1733, et qui est loin d’être encore achevé. Les auteurs de Y Histoire littéraire devaient nécessairement et de fort bonne heure rencontrer sur leur chemin la question de nos romans, de leur antiquité, de leurs origines. Dom Rivet l’aborda résolument dès le sixième volume de son œuvre gigantesque, en 1742. Certes, on ne saurait refuser à DomRivet une singulière ardeur de

1. Second Voyage littéraire de deux Religieux bénédictins, p. 250. — 2. A Avignon, chez Marc Chave, 1741. — 3. On a signalé avant nous « le petit roman politico-sentimental » de Dufresne de Francheville, dont le titre suffît à faire connaître la nature et l’esprit. : Histoire des premières expéditions de Charlemagne pendant sa jeunesse et avant son règne, composée pour l’instruction de Louis le Débonnaire, ouvrage d’Angilbert, surnommé Homère, mis au jour et dédié au roi de Prusse, par Mr *** (Amsterdam, 1742, in-8°). Cf. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 116.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

patriotisme ; pour mieux atteindre le but, il le dépassa. 1 PA*^“VXR; 1,1 Prenant pour guide la fameuse Lettre de M . Huet à ”

M. de Segrais sur V origine des romans , il établit courageusement, ou plutôt essaye d’établir que nos plus anciens romans remontent au xc siècle, et va jusqu’à citer le Philomena comme un exemple irrécusable.

Il n’est pas, d’ailleurs, embarrassé d’alléguer d’autres preuves : « Le roman de Guillaume au court nez, contient l’histoire travestie de saint Guillaume de Gellone. Ce roman en vieux vers français était, dès 1070, répandu en Angleterre. » Tels étaient encore, ajoute Dom Rivet, « les romans de Garin le Loherain , de Lancelot du Lac , d'André de France « qui mourut par trop aimer celle qu’il n’avoit jamais vu », de Perce forest, de Geofroy de Bouillon , de Matheolus, de Pépin et de Ber te , du Chevalier à l'Épée, de Bertain , du Saint-Greal, de Merlin, d ' Artus, de Perseval et peut-être aussi d ' Amadis de Gaule \ » Ce sont là les propres paroles de notre grand critique qui, comme on le voit, fait de regrettables confusions, amalgame les chansons de geste et les romans de la Table ronde, regarde Pépin et Berte et Bertain comme deux œuvres différentes, et exagère singulièrement l’antiquité véritable de nos premiers poèmes nationaux. Mais cette exagération ne nous est pas désagréable : elle est mille fois préférable au silence de Voltaire et au dédain des autres.

Les allégations de Dom Rivet parurent bizarres à plus d’un bon esprit, et le Journal des Savants les attaqua sans ménagement2. On ne pouvait supporter que notre langue fût si ancienne. Le savant bénédictin répliqua avec indignation, presque avec éloquence : de

1. Histoire littéraire, t. VI, 1742, p. 16. — 2. Journal des Savants ,

1742, p. 695. Lettre anonyme.

LE D1X-IIU1TIÈME SIÈCLE.

Lacurne

de Sainte- Palaye et ses immenses travaux.

là le long Avertissement qu’il plaça en tête du septième volume de Y Histoire littéraire 1 . Il y reprend la question de Pliilomena , et s’entête à voir dans ce roman en langue vulgaire une œuvre composée vers 950. Là-dessus il s’échauffe et réfute vivement son agresseur. Puis, pensant l’avoir accablé sous le poids de ses arguments, il l’achève sans pitié en lui citant la chanson de Guillaume au court nez, le plus ancien de tous nos romans après Pliilomena « bien qu’il soit écrit en vers de dix syllabes, et que M. Galland accorde l’antiquité aux seuls romans écrits en alexandrins ». Dom Rivet cite encore Ogier le Bernois, Aubry le Bourgoing, Girart de Viane , Godefroy cle Bouillon , Alexandre , la Chanson de Roland et le Roman de Roncevaux, affirmant que la version de ce dernier poème, citée par Du Cange, est du xic siècle tout au moins 2. Il eût été singulièrement indigné si quelque critique imprudent avait alors vieilli de cent ou deux cents ans la plupart de ces poèmes, qui appartiennent réellement aux xnc et xmc siècles. Mais, encore un coup, cette exagération de Dom Rivet était, pour nos vieux poèmes, une heureuse fortune : en les croyant si anciens, on devait éprouver un plus vif désir de les connaître et de les publier 3.

Après Y Histoire littéraire, on ne peut plus signaler, au xviii0 siècle, que les immenses travaux de Lacurne de Sainte-Palaye ; mais il convient de les mentionner avec tous les éloges qu’ils méritent. Sainte-Palaye fut

1. Ce volume parut en 1746. — 2. Histoire littéraire , tome VII ; Avertissement , pp. lxiii-lxxxii. — 3. Dom Rivet cite çà et là quelques fragments de nos poèmes, et c’est en lisant ces textes qu’on peut se convaincre de l’ignorance des meilleurs érudits de cette époque en matière de philologie romane. L’auteur de YHistoire littéraire écrit par exemple :

Tint durendars dont librans fu lettrés.

Tout diffublés en Bliant de Sulie..., etc., etc,

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

le Du Cange de son temps : Du Cange a sa statue; rpART* LIYR- m-

Sainte-Palaye n’aura peut-être jamais la sienne. Tra-~ -

vaillant et faisant travailler avec une merveilleuse intelligence et une infatigable énergie, il a laissé peu de livres imprimés, mais un nombre étonnant de manuscrits. Cent in-folios attestent encore aujourd’hui la vigueur singulièrement productive de cet entendement toujours en éveil. La Bibliothèque Nationale possède les incomparables éléments de ce Dictionnaire qu’il n’eut pas le temps de faire paraître : mais qui pourrait songer désormais à écrire un nouveau Dictionnaire de notre langue ou de nos antiquités nationales, sans consulter le très précieux répertoire de Sainte-Palaye 4? Il convient ici de parler surtout des belles transcriptions qu’il fît exécuter d’après les manuscrits de nos chansons de geste. Ces copies nous sont restées 2 : elles ne remplacent pas les originaux sans doute, mais on aurait tort de contester leur utilité, même en un temps où les paléographes sont si nombreux et si habiles. Quelle que soit, d’ailleurs, leur utilité actuelle, il ne faut pas oublier qu’au siècle dernier, de tels travaux, menés à bonne tin au milieu de l’indifférence universelle, étaient bien faits pour ramener enfin l’attention sur nos origines littéraires et pour hâter cette réhabilitation de nos épopées qui est l’honneur de notre époque. Plusieurs contemporains de Sainte-Palaye imitaient généreusement son zèle pour notre ancienne littérature. C’est en 1756 que Barbazan publia, à Paris et à Amsterdam,

1. V. l’édition du Dictionnaire historique de V ancien françois publiée par les soins de L. Favre, avec le concours de M. Pajot (dix vol. in-4°, 1875-1882). — A la fin du dixième et dernier volume,

(Appendice, p. 25 et ss.) on lira avec intérêt la « liste des ouvrages préparés ou composés par Lacurne de Sainte-Palaye ». — 2. A la Bibliothèque de l’Arsenal, etc.

LE DIX-HUITIEME SIECLE

I TAUX. U VU. 1U. les Fabliaux et contes des poètes français du xnc au

- — xvc siècle. Déjà, en 1742, Lévesque de la Ravallière

avait mis en lumière les Poésies du roi de Navarre , Thibaut de Champagne. En 1774 paraissait Y Histoire littéraire des Troubadours, de l’abbé Millot, et en 1779 les Fabliaux et contes du xif et du xni° siècles, traduits ou extraits d’après les manuscrits du temps \ Le Grand d’Aussy, éditeur de ce Recueil scandaleux, écrivait en même temps son Histoire de la vie privée des Français , qui parut en 1782. Tous ces travaux ne sont pas également louables. Qu’il nous soit permis, en particulier, de protester très vivement contre l'engouement excessif dont nos fableaux ont été l’objet, alors qu’il eut seulement fallu leur demander d’utiles renseignements sur l’histoire de nos travers et de nos vices. Surtout, il ne fallait pas traduire ces vilenies, qui sont la seule oeuvre d’après laquelle beaucoup d’esprits médiocres connaissent et jugent le moyen âge. Elles ont encore augmenté la corruption du siècle si corrompu où elles furent imprimées pour la

Le manuscrit l'ivprn 1 P TP fom "

le plus ancien du [ticlilicic jaaid

est sfgnaié enfm Ne quittons pas cette triste époque sans signaler un

à 1 attention des « • . • i i 'ipii ta

érudits. lait qui nous consolera du succès des tableaux. Dans

1. Paris, Onfroy, 1779-1781, trois vol. in-8. — 2. Certaines de nos traditions épiques étaient restées vivantes parmi le peuple. Barbier, dans ses Mémoires (éd. de la Société de l’histoire de France, III, p. 125), en fournit une preuve dont il n’a pas conscience. Au mois de mai 1750, Paris fut épouvanté par certains enlèvements d’enfants, qu’on attribua tout naturellement à la police : « Il s’est débité (dit Barbier en son détestable français) que l’objet de ces enlèvements d'enfants était qu’il y avait un prince ladre (lépreux), pour la guérison duquel il fallait un bain ou des bains de sang humain, et que, n’y en ayant point de plus pur que celui des enfants, on en prenait pour les saigner aux quatre membres et pour les sacrifier. » L’éditeur de Barbier croit devoir ajouter en note : « C’était une opinion généralement admise dans le peuple que les malades attaqués de la lèpre ne pouvaient guérir qu’en prenant un bain de sang d’innocents. » C’est tout simplement, sans doute, la légende épique d 'Amis et d’Amile.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

les Canterbury taies of Chance?' \ qui parurent de 1772 IPA'*„UUV"- 1,1 à 1778, un Anglais, Thomas Tyrwhitt, signalait à" l’attention des savants de son temps, un manuscrit qui contenait un vieux poème français consacré à la gloire de Roland. Or ce manuscrit, ignoré, délaissé, méprisé, dont la France elle-même ne soupçonnait pas l’existence et dont elle n’eût même pas voulu accepter le présent, ce manuscrit renfermait Y Iliade de la France. C’était le plus ancien texte de la Chanson de Roland.

1. Cinq volumes in-8°. Une seconde édition parut en 1798 (deux vol. in-4°).

Page 1