‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 18 sur 217 · Voy. la note 5 de la page · texte numérisé non relu

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saint Augustin a eu, en cette conjoncture, le sort de 1 PART- L1VR- h.

saint Jean-Baptiste : il a prêché clans la solitude. Rien -

n’y a fait, et les nouveaux peuples, nés sur les ruines du grand empire, n’ont pas cessé d’aimer cette pourriture de l’histrionerie, ilia sanies h C’est bien à tort qu’on a fait honneur à l’influence arabe de ce goût malsain pour d’aussi folles dépenses et nous avons cité plus haut des textes qui ne laissent aucun doute sur les origines romaines de cet amour désordonné pour les baladins et les chanteurs. Cette engeance, comme une nuée de sauterelles, a dévoré les peuples chrétiens en leur fleur. Partout où ils sentaient l’odeur de l’argent, les jongleurs s’abattaient par bandes : « Mes là o voient la richece doner — Là vont tait cil qui sevent déporter 3. » Ce fléau dure encore.

Les dons que l’on fait aux jongleurs leur sont offerts tantôt en argent et tantôt en nature. Une fois de plus, ici, les textes historiques sont d’accord avec ceux de nos chansons. Il y a parfois quelque exagération dans ces derniers, comme, par exemple, dans ce passage de Girart de Roussillon où il est dit, qu’après un bon repas « Fouque fit donner mille sous à chaque bon jongleur et cent aux plus médiocres 4 » ; mais nous avons des Comptes fort authentiques des xmc et xivc siècles où le paiement des ménestrels se monte

l.V. la note 6 de lap.8. — 2. «Fortassis, inter alla quæ Itali et Franciab eagente (idest Arabibus) didicerunt, ritus donandi circulatoresetscurras computandus est. » (Muratori, Antiquitates itcilicæ, t. II, col. 844.)

— 3. Quand Hernaut (qui joue un peu dans la geste de Guillaume le rôle des grands comiques) arrive à Paris avec ses frères, il n’y trouve point de logis et se tire d’affaire en chassant d’un hôtel les Allemands qui l’occupaient. Puis, comme il s’ennuie, lui et ses frères : « Menestereaux font querre et demander. — Qui lors veïst chanteors asambler

— Et jngleors vienent sans demorer — Por le barnage don il voilent parler. » Ils n’aiment pas les petites gens, ces chanteurs :

« Mès là o voient, » etc. ( Departement clés enfans Aimeri, Harl. 1321, f° 80, 81.) — 4. Traduction Paul Meyer, p. 278, §598.

1 PAr;.Uvv' à des sommes qui sont encore assez rondes. Saint Louis ne partageait pas, au sujet de ces comédiens, l’engouement des barons de son temps, et même il avait énergiquement refusé d’avoir un seul ménestrel qui fût, à poste fixe, attaché à sa personne 1 : il tenait à donner en tout le bon exemple. Néanmoins, comme il était d’une générosité vraiment royale, il voulut favo- • riser honnêtement ce que les chants et la musique des jongleurs pouvaient offrir d’honnête. Ses Comptes, (nous avons eu déjà l’occasion de le constater), sont pleins de gratifications qu’il accorde très largement aux ménestrels, et même aux ménestrelles. En un seul de ces Comptes, une valeur de plus de deux mille francs est consacrée à cet emploi 2. Saint Louis, n’alla pas plus loin, et fît bien. Mahaut, comtesse d’Artois, qu’il nous sera permis de prendre ici pour type, donne un jour, en 1319, quarante sous tournois à chacun des trompeurs qui ont trompé devant elle et soixante sous à « celui qui joue de la trompette 3 ». Une autre fois, en 1304, six jongleurs avaient reçu d’elle « chascun vingt et un sous » et deux trompeurs « chascun seize sous 4 » . Les ducs de Bourgogne, on peut le croire, ne se montrèrent pas moins libéraux 5. Tout dépendait du talent des « artistes » et du temps qu’on leur prenait, et si Mahaut, par exemple, attribue seulement

1. Natalis de Wailly, Préface du t. XXII des Historiens de France , p.xxvi. — 2. En 1239, une chanteuse, deux joueurs de harpe et plusieurs ménestrels reçoivent ainsi des subventions. ( Historiens de France, XXII, 529b, 5991, 602®, 605b.) Cinquante livres sont données aux ménestrels qui assistent aux fêtes de Melun, quand xàlfonse de Portugal est fait chevalier {Ibid., p. 589). Vingt ménestrels sont inscrits pour des dons de vingt à trente sous {Ibid., p. 599®, 604a). En la seule année 1234, depuis la Chandeleur jusqu’à l’Ascension, les jongleurs sont entendus quatorze fois à la cour. {Histoire littéraire, XXIII, p. 90.) — 3. Mahaut, comtesse d’Artois, par J.-M. Richard, p. 109. — 4. Id., ibid., p. 108, etc. — 5. V. les Archives de la Côte d’Or, B. 1430, 1444, 1452, etc., etc.

quatre sous « aus menesterez qui ouvroient au pont de 1 PA^T;PU™; 11 la ville d’Arques », c’est qu’en réalité ces braves gensn’avaient joué devant elle que quelques minutes 4.

Bref, ces dons sont d’une valeur essentiellement variable 2, et il serait difficile d’établir une moyenne. D’ailleurs, on ne s’en tenait pas à cette juste rémunération d’une séance de musique ou de chant : on faisait aux jongleurs mille gracieusetés pécuniaires.

On leur remboursait leurs frais de voyage 3. Tombaient-ils malades ? on les aidait « à paier leurs physiciens et cirurgiens, et à faire leurs autres fraiz en leur maladie 4 ». S’il s’agissait d’un mariage et qu’on eût affaire à quelqu’un de ces ménestrels qui étaient au service d’un prince ou d’un seigneur, on lui faisait de riches cadeaux de noces, et nous voyons le duc de Bourgogne, en 1367, donner à son ménestrel Claux, qui se marie,, vingt bons florins de Florence 5. C’est une somme. On va jusqu’à constituer à ces chanteurs des pensions et des rentes : Louis X assigne à son ménestrel, Pierre Touset, une rente de trente six livres dix sous, réversible sur sa femme, ses hoirs et ceux qui de lui auront cause G ». Vers le même temps, Mahaut ne se montre guère moins généreuse et attribue

1. Mcihaut, etc., p. 109. — 2. V., comme documents à consulter, les nombreuses mentions de paiements faits à des jongleurs ou à des villes (xme et xive siècles) dans Urkundliches über die Spielleute in Tirol, par Ludwig Schœnach. (. Zeitschrift für deutsches Alterthum und deustche Literatur, XXXI, 2e p., pp. 171-185.) — 3. « A Pincepaste, menestrier de Monseigneur, pour don à lui fait por faire ses despens en soy enalant à Chasteauvillain en son hostel, .mi. francs. » (Mandement du duc de Bourgogne, donné à Paris le 22 novembre 1367,

Archives de la Côte-d’Or, B. 1430, f° 45 r°.) — 4. Mandement du Duc, en date du 29 octobre 1318. {Ibid., B. 1454, f° 80 v°.) — 5. Mandement du 22 octobre. {Ibid., B. 1430, f° 14 r°.) — 6. « Loys, par la grâce de Dieu, roys de France et de Navarre. Nous faisons savoir à touz presenz et à venir que nous, à Pierre dit Touset, nostre menesterel, pour les aggreables services qu’il nous a fait et fait encore chascun jour, nous donnons gracieusement, pour la soustenance de lui et de sa famé et de ses anfans, perpetuelment et àtouzjourz, trente et sis livres et

i part. livr. u. une rente viagère à la vëuve de Pariset le mé- - nestrel l. Nous ne voulons pas multiplier ces exemples 2.

Les dons en argent, si abondants qu’ils fussent, n’étaient pas cependant la meilleure ressource de nos jongleurs, et c’est avec les dons en nature qu’ils faisaient certainement leurs plus brillantes affaires. Il est difficile de s’imaginer jusqu’où s’emportait l'enthousiasme des barons qui venaient d’entendre une chanson de leur goût. C’était de l’insanité, du délire ; et Ton ne peut s’en faire quelque idée qu’en songeant aux combats de taureaux et aux ovations dont les toréadors sont l’objet. A peine le jongleur avait-il jeté sa dernière note, que cet enthousiasme irréfléchi se donnait carrière : « Jongleur, je te fais présent d’un « destrier. — Et moi, d’une mule d’Espagne. — Et moi, « d’une autre 3. — Moi, de cette coupe d’argent. — Et

dis solz parisis de rente annuel, que nous avons, chascun an, sus la commune de nostre ville de Senliz... L’an de grâce 1315, ou mois de juing. » (Arcli. nat. Trésor des Chartes, JJ, 52, f°91.)

1. Mahaut, etc., p. 107. Le comte Otlion avait également constitué une rente de dix livres à Simon Chevrette, son « histrion » {Ibid., p. 108). — 2. On n’oubliait pas les jongleurs au jour des étrennes : « Aus menestriers du Roy nostre sire, à pluseurs autres menestriers de leur compagnie et à pluseurs autres menestriers de Paris pour don à eulx par Monseigneur, de grâce especial, le jour des estraines nouvellement passées. » (Mandement du duc de Bourgogne en date du 10 janvier 1375; Archives de la Côte-d’Or, B. 1444, f° 81 r°.) — 3. « Un jougler chante... — Je li donrai mon destrier arrabi. — Et je mon mul, dist Ybers li fioris, » ( Raoul de Cambrai , éd. P. Meyer et A. Longnon, p. 208, v. 6087 et ss.) « Il ont sovent de bons deniers asez, — Les bones robes, les roncins enselez — Que li franc home lor donent por chanter. » ( Moniage Guillaume , Bibl. nat., fr. 774.) « Asez i orent harpeor et jugler — Et dras de soie et hermins engouiez — Et muls d’Espaigne et destriers sejornez. » ( Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, v. 1883-1885.) « Cil ke la chanchon fist l’ad longuement gardée; — Ains il n’en volut prendre avoir, nulle darrée,

— Ne mul ne palefroi. » ( Destruction de Rome , v. 16 et ss., Romania, 1873, p. 6.) « Et li quens fist doner chascun, lonc son labor,

— Mantiaus, muls, palefrois. » (. Enfances Godefroi, éd. Hippeau, v. 232 et ss.) « Quant li chastelains vit qu’il nou porroit retenir, si li otroia le congié et li donna roncin et robe nueve.» ( Récits d’un ménestrel de Reims, éd. N. de Wailly, p. 44.) « En un saint ordre se rendi

« moi, de ce hanap d’or '.» Mais ce n’est pas encore 1 gL 1 PART. LIVR. 11.

le plus étrange. On voyait ces riches seigneurs, dans le premier élan d’une admiration forcenée, se dépouiller soudain de leurs manteaux de fourrures, de leurs « pelissons hermins », de leurs bliauts 2, et les jeter aux pieds du chanteur qui essayait de triompher modestement et évaluait, au-dedans de lui-même, la valeur de chaque présent. Aux noces de Galéas et de Béatrix d’Este, le 24 juin 1300, on ne distribua pas aux jongleurs moins de sept mille bons vêtements. Même on n’oubliait pas la femme du chanteur, et on lui réservait robes et chapes. Une fois lancés, nos barons ne s’arrêtaient plus et auraient, je pense, donné jusqu’à leurs châteaux 3. Ils étaient ivres, ils étaient fous.

On objectera peut-être que les textes de nos chan-

— Por le siècle que li anoie. — Chevals et robes et monoie — Et quanque il ot trestoti mist. » (Le V tumbeor Nostre-Lame, Romania, 1873, p. 317.) Etc., etc.

1. « Se les noches sont granz, ne l’esteut demander. — Maint riche yasel d’or i fu le jordoné; — Menestrel s’en loèrent. » (E lie de Saint Gilles, v. 2751, et ss.) « Là furent départi maint paile alexandrin, — Coupes et biax henas et d’argent et d’or fin — Dont menestrel ne furent pas adonque frerin — De recevoir biax dras, etc. » ( Charlemagne , de Girart d’Amiens, Bibl. Nat. fr. 775, f° 94 r°.) Etc., etc. — 2. « Grans fut la feste... — Onques n’i ot menestrel ne sergant — Qui celui jor ne fust riche et manant, — Tant vont li prince et vair et gris doNant, — Robes de soie et or et à argent. » ( Ansèis fils de Girbert , Bibl. nat.,fr. 1622, anc. 76282, f° 264 v°) — « Doncha verisi mante robe mostrer — De diversi color, de palii e de çender — Qe pois li ont doné à li çubler, — Por far se anomer por l’estrançe river. » (Berta de li gran pié, Romania , 1874, p. 341.) « Witasse li vassax les a moult bien loés. — Il lor done et mantiax et bliaus engolés, — Pelichons vairs et gris et hermins gironés. » ( Enfances Godefroi, éd.Hippeau, v. 1651 et ss.) — «Un blial osterin dona a menestrer » (Hervis de Metz, Bibl. nat., fr. 19160, f° 21 v°.) « Ains n’i ot jogleor n’eüst bone sodée, — U mantel vair et gris ou grant cape fourée. » (Renaus de Montauban, éd. Michelant, p. 114.) Etc., etc. — 3. Dans la chanson de Laurel et Béton, dont il est le véritable héros, le jongleur Daurel reçoit du duc Beuves, « un rie castel c’ om appela Monclar ». (éd. P. Meyer, p. 8, v. 208, 209.) « Il y a là, dit G. Paris, une exagération visible qui s’explique par le fait que le rôle attribué dans notre poème à un jongleur, était rempli, dans les récits qu’a suivis l’auteur de ce poème, par un vassal de condition chevaleresque. » (Journal des savants, 1886... Tirage à part, p. 33.)

i part, u vu. n. sons sont suspects et que, pour exciter leurs auditeurs

CHAI*. XX. r TL 7 X

- à la générosité, les jongleurs leur racontaient des libéralités purement imaginaires. L’argument n’a rien de solide, et nous possédons, par centaines, des textes historiques qui confirment ici les textes poétiques et leur donnent encore plus de force. C’est à un chroniqueur et non à un poète que nous devons le récit de ces noces de Galéas où furent donnés aux jongleurs plus de sept mille parmi boni l. D’autres chroniqueurs italiens, cités par Muratori 2, ne sont pas moins explicites. Les Rôles gascons nous offrent très fréquemment la preuve irrécusable de ces mêmes prodigalités qui touchaient à la démence 3, et l’on citait récemment cette page d’un vieil auteur anglais, regrettant

1. « Admirabiles nupt.iæ (inter Galeatium vicecomitem et Beatricem Estensem) pro ea Mecliolani factæ sunt, ad quas invitati fuerunt ornnes Lombardi, et ibi data fuerunt joculatoribus plus quam septem millia pannorum bonorum. » (Guillelmus Ventura, cité par Muratori, Rerum Italicarum , etc., XI, p. 169.) La scène, comme nous l’avons dit, se passe le 24 juin 1300. — 2. Antiquiiates Italicæ , II, pp. 840, 843, etc. « Accipe Aliprandi verba, cap. xxxvi : « Tutte le robe sopre nominate — Furon’in tutto trent’ otto e trecento — A buffoni e sonatori donate. » (p. 840, etc.) Cf. Saba Malespina, cap. iv, cité par Schultz, 1. c. lre éd. I, p. 441, note 6 : « Nonnulli, sane nobiles, singulis diebus solemnitatis liujus, exuunt vestes, quas ceperunt, histrionibus donatas, » etc. — 3. « Mandatum est... habere faciant Gaydoni, istrioni, unam bonam robam de dono Regis » ( Rôles gascons , I, p. 382, n° 2935.) « Mandatum est Garcie Aquelini quod sine dilacione faciat habere Johanni de Blavia, istrioni regis, quadraginta solidos ad quemdam equum sibiemendum de dono Regis. » (Ibid., I, 415, n° 3328) « Faciant habere Biseto, istrioni Guidonis de Lezignano,... unam robam de dono Regis. » (Ibid.. I, 421, n° 3381). « Mandatum est... quod sine dilacione faciant habere magistro Ricardo le Harpur unam robam et mantellum de bono panno cum furura ad supertunicam de scurellis et penulam ad mantellum de bissis, et uxori ejusdem Ricardi unam robam, mantellum et cap am de bono panno cum furura ad capamet supertunicam de scurellis et cum penula ad mantellum de bissis, de dono Regis. »(Ibid, 1,433, n° 3508, etc. Ces mandements sont de 1254, 1255.) = Cf. les Comptes de Mahaut, comtesse d’Artois, qui, en femme économe, ne gâte pas autant les jongleurs : « Lorsque, en 1305, Perrinet le jongleur retourne en son pays, la comtesse lui donne deux paires de chausses, trois paires de souliers, six aunes et demie de toile pour faire des chemises, et du drap pour faire des vêtements. » (Mahaut,. etc., p. 108.) Etc., etc.

LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 135 qu’on ne fasse pas aux pauvres, à ces « ménestrels de I PART. LIVR. II.

Dieu », les largesses excessives dont on favorise les - —

chanteurs nomades [. En Allemagne, même coutume 2, ou plutôt même manie; mais, pour en revenir à la France, c’est là peut-être que nous trouvons le texte le plus décisif, et, en même temps, le plus indigné.

C’est la très belle et très noble page de l’historien Rigord contre les histrions et contre les dons qu’on leur fait : « Ces gens là, dit-il, extorquent aux princes l’or, l’argent, les chevaux et les habits.

J’ai vu naguère, j’ai vu de ces princes qui donnaient aux jongleurs, à ces serviteurs du Diable, des robes diu excogitatas et variis florum picturationibus artifîciosissine elaboratcis, lesquelles valaient peut-être vingt ou trente marcs, et n’avaient été portées que sept jours à peine. » Et quand on pense, ajoute Rigord avec une véritable éloquence évangélique, « qu’avec le prix de ces robes, on aurait pu nourrir vingt ou trente pauvres pendant toute une année3! » Voilà, certes, une des pages les plus françaises et les plus

1. « Les chanteurs nomades ne se présentaient guère à un château sans qu’on leur donnât des manteaux, des robes fourrées, de bons repas et de l’argent. Langland revient souvent sur ces largesses, ce qui prouve qu’elles étaient considérables, et il regrette qu’on ne distribue pas tout cet or aux pauvres qui vont, comme ces errants, de porte en porte, et sont les Ménestrels de Dieu. » (Jusserand, La Vie nomade en Angleterre , p. 126.) — 2. V. notamment le texte cité par Piper (Spielma7isdichtung , p. 16) sur l’empereur Henri V qui, en 1114, faisait trop libéralement des présents « innumerabili multitudini joculatorum et istrionum ». Etc., etc. — 3. « Cum in curiis regum seu aliorum principum frequens turba histrionum convenire soleat, ut ab eis aurum, argentum, equos seu vestes (quas persæpe mutare consueverunt principes) ab eis extorqueant, verba joculatoria variis adulationibus plena proferre nituntur et, ut magis placeant, quicquid de ipsis principibus probabiliter fîngi potest, videlicet omnes delicias et lepores et risu dignas urbanitates et ceteras ineptias, trucinantibus buccis, in medium eructare non erubescunt. Vidimus quondam quosdam principes. . . vestes diu excogitatas et variis florum picturationibus artificiosissime elaboratas, pro quibus forsan viginti vel triginta ïnarcas argenti consumpserant, vix revolutis septem diebus, histrio-

iPART.LivR.n. chrétiennes qu’on ait jamais écrites; mais elle ne

- convertit personne. Les sermonnaires jettent dans le

même temps le même cri d’alarme l... et ne sont pas mieux écoutés.

Que faisaient nos jongleurs de tant de robes et de tant de manteaux? C’est bien simple : ils les vendaient, non toutefois sans les avoir portés durant quelques jours ad pompam et ostentationem. Puis, ils reprenaient leurs vieilles souquenilles et dépensaient en peu de temps l’argent si rapidement gagné : « Voilà pourquoi, s’écrie un sermonnaire, il peut vous arriver de rencontrer aujourd’hui un jongleur qui est vêtu comme un fils de comte, et vous le verrez demain couvert de haillons 2. » Il circula là dessus plus d’un proverbe.

Une réaction cependant ne pouvait manquer de se produire un jour ou l’autre, et ce n’est pas en vain que tant d’honnêtes gens s’étaient si généreusement indignés. Dès le xiic siècle, l’auteur de Perceval con-

nibus, ministris scilicet Diaboli, ad primam vocem dedisse. Proh pudor! Certe de pretio illarum vestium viginti vel triginta pauperes per totum annum victui necessaria percipere potuissent » (éd. Fr. Delaborde, p. 71).

1. V. Lecoy de la Marche, La Chaire française au moyen âge, 2e éd. pp. 481, 482 : « Les critiques des orateurs sacrés s’adressent surtout aux jongleurs, ces éditeurs ambulants de nos vieilles poésies. Ils nous les peignent prenant part aux noces et aux festins, réjouissant les convives par des chants légers, recevant en cadeau des robes précieuses de vair et de gris, etc. » (V. les mss. lat. de la Bibl. nat., 15034, fo 108 ;15970, f°* 351,352; 16481, n° 10, 61; 17509, f° 8; 2616% f° 57, cités par M. Lecoy de la Marche, 1. c.) — 2. « Aliter utuntur vestibus sibi datis milites, armigeri, famuli proprii domini; aliter histriones et communes bedelli. Famuli proprii vestes sibi datas continue induunt. et eas consumunt in servitio domini et, consumpta veste nova, datur eis certis temporibus alia vestis nova; sed histriones et bedelli communes vestes sibi datas induunt per paucos dies ad ostentationem, nec consumunt eas in servitio domini : immo vendunt eas alteri. Videbitis hodie histrionem indutum it.a pulchre ac si esset filius unius comitis : cras apparebit in una veste misera. » (E sermone Guillelmi de Saccovilla; Bibl. nat. lat. 16195, f° 20, v°. Communication de M. B. Hauréau.)

State fort tristement qu’on commence à renoncer à 1 pART- L,VR- »•

l’antique usage de se dépouiller, en faveur des mènes- - —

trels, de « tous ses paremens, cotes, surcos et roubes vaires 1 ». Philippe- Auguste alla plus loin et déclara très haut (il savait parler ferme) qu’il ne donnerait jamais ses vêtements qu’aux pauvres 2. Le roi de France ne faisait ici, sans le savoir peut-être, qu’imiter l’empereur Henri III qui, deux siècles auparavant, avait impitoyablement chassé de sa cour tous les histrions et tous les jongleurs accourus en foule pour assister à ses noces avec Agnès de Poitiers : toute cette bande avide avait dû battre en retraite, sine cibo

et munerïbus, vacua et mœrens 3. L’Eglise, d’ailleurs, tonnait toujours et, sous de nouvelles formes, ne se lassait pas de répéter le formidable anathème de saint Augustin. De là, des rigueurs peut-être excessives :

« C’est un péché mortel que de donner aux jongleurs.

Omnes peccant mortaliter qui dant scurris aliquid de sua 4. » Un des plus brillants esprits du temps de Phi-

1. « Cil conteor dient biax contes — Devant dames et devant contes;

— Et, quant asez orent jué, — Bien sont li menestrel loé : — Car tout vallet et chevalier — Se penoient de despoillier — Et de doner lor garnemens, — De départir lor paremens, — Cotes, surcos, et roubes vaires; — Tel i ot qui en ot cinc paires — Ou .vi. ou .vu. ou .ix. ou dis.

— Tels i vintpovres et mendis — Qui fu riches de grant avoir. — Mais ce poons nous bien savoir— Que cil usages est passez», etc., etc. (Édit.

Potvin,VI, p. 204; cité par Schultz, I, lre éd. p. 441). — 2. « Christianissimus rex Philippus Augustus, videns omnia ista esse vana et saluti animæ contraria, instinctu Spiritus Sancti reducens ad memoriam quod a sanctis et religiosis viris quandoque didicerat, quod histrionibus dare dæmonibus est immolare, mente promptissima Domino Deo promisit quod omnes vestes suas, quamdiu viveret, intuitu Dei, pauperibus erogaret. » (Rigord, 1. c.) — 3. Chronicoii Wirzeburgense ,

Pertz, VI, p. 30; Ekkehardi Chronicon universale, ibid. p. 196; Annalista Saxo, ibid. p. 687, etc. Le même trait est raconté par Otto de Freisingen : « Quumque ex more regio nuptias Ingelheim celebraret,omne balatronum et histrionum collegium quod, ut assolet, eo confluxerat, vacuum abire permisit. » ( Chronicon , lib. YI, cap. xxxn ; Acta SS.

Octobris, IX, p. 700.) — 4. Bibl. nat. lat. 16419. = Dans une formule de confession, que nous offre un ms. de Cambridge des premières années du xvie siècle (G G 1. 1. n° 42) le pénitent s’accuse, entre autres défauts, d’avoir souvent « doné dons à menestreus ».

IPAchapUxxR' ^PPe Auguste, un symboliste subtil et élevé, Adam — de Perseigne, n’est pas moins sévère que le roi sous lequel il vivait, et il écrit un jour à la comtesse du Perche : « Non patitur mediocritas ilia dare histrionibus unde pasciaut tegi debuït indigentia miser orum l. » Tant de protestations finirent par triompher, et Rutebeuf, ce Gavroche du xmc siècle, s’écrie avec quelque effarement et angoisse : « Don sien gardier est chascuns sages 2. » L’auteur du Moniage Renoart se répand en lamentations sur les malheurs du temps : « On avait jadis la coutume d’honorer les jongleurs. C’était justice, et on les devrait moult aimer, parce qu’ils sont joyeux et conteurs; mais, hélas! tout est changé aujourd’hui. Les mauvais, les avares, les achars et tous ceux qui n’ont cure que d’amasser de l’argent, de prendre gages et de prêter deniers, ceus-là n’ont soin d’autre chanter 3. » Devant cette attitude nouvelle de leurs anciens Mécènes, de ces barons qui étaient naguère encore si large douneour de leur avoir 4 et que les ménestrels pleuraient comme de véritables pères5, devant cette prétendue avarice et ingratitude, les jongleurs firent parfois bon visage et vantèrent

1. Patrologie de Migne, CCXI, col. 609. — 2. Lapovretei Rutebuef, 2e éd. Ach. Jubinal, I, p. 3. L’éditeur, à l’appui des plaintes de Rutebeuf, cite une autre pièce, le Dit d’avarice , où l’on expose les mêmes griefs : « Li menestrel sont esperdu; — Car nus ne lor vuet riens donner. — De don ont esté soustenu : — Maintenant sont souz pié tenu », etc. (1. c. p. 2, note 5). — 3. Histoire littéraire , XXII, p. 531 ; XXIII, p. 92. — 4. Voici le portrait d’un de ces Mécènes : « Un des millours fu de nos ancessours; — De son avoir fu larges douneours, — Souventes fois, as grans et as menours. — Volentiers ot avoec lui jougleours ; — Bons vieleurs amoit et chanteours. — Souvrainement amoit les trouveours — Et puis, après, les biaus recordeours. » [Enfances Ogier, par Adenès li rois; éd. Scheler, p. 169, v. 5736 et ss.) Il s’agit de Thierri d’Ardane. — 5. « C’est li cuens Guis de Flandres seur la mer. — Li jougleour deveront bien plourer — Quant il mourra : car moult porront aler — Ains que tel pere puissent mais recouvrer. — Or le nous vueille Diex longuement sauver. » (Ibid. p. 2, v. 24.) Le Mécène dont Adenès fait un si grand éloge est le comte de Flandre, Gui de Dampierre (f 1305) qui lui avait commandé les En fances Ogier .

eux-mêmes leur belle humeur : « Nous avons cette *• PART- LITR- «•

excellente habitude de chanter tout aussi bien quand on ne nous donne qu’un repas, que si nous recevions quarante marcs1. » Quelques-uns cependant ne prirent pas si bien les choses et se rebiffèrent contre l’indifférence et la parcimonie des barons. La plus sanglante de ces satires, et la moins chrétienne à coup sûr, est due à l’un de ces auteurs de tableaux qui ont été si profondément voltairiens plusieurs siècles avant Voltaire. 11 nous montre, en un apologue quelque peu scélérat, Dieu fort sérieusement occupé à partager le monde entre les trois espèces d’hommes qu’il vient de créer. Aux nobles il donne les terres, aux clercs les décimes et les aumônes, et il condamne tranquillement les vilains « à travailler toute leur vie pour les uns et pour les autres». Ce début est, comme on le voit, des plus révolutionnaires et ne nous promet rien de bon; mais c’est la suite qu’il faut entendre. Les lots ainsi faits, il se trouva qu’on avait omis de pourvoir deux sortes de gens, les jongleurs, d’une part et, de l’autre, les tilles de joie. Ces dédaignés, ces oubliés ne se tiennent point pour battus et viennent, non sans insolence, réclamer à Dieu leur provende. C’est alors que Dieu donna aux nobles les ménétriers à nourrir, et les filles aux prêtres; mais, dit l’horrible petit Voltaire du xmc siècle, il n’y a que ces derniers qui se soient, en réalité, acquittés convenablement de leur mission. Ils iront au ciel tout droit, parce qu’ils ont obéi à Dieu ; mais malheur aux barons qui n’auront pas hébergé et nourri ces pauvres jongleurs ! L’enfer est encore trop doux pour eux 2. C’est sévère.

1. Moniage Guillaume, Bibl. nat. fr. 774, f° 191. — 2. Legrand d’Aussy, Fabliaux, II, 117,

i part. livr. a. Il ne faudrait pas se persuader, d’ailleurs, que tous

- les jongleurs, même aux plus beaux temps de leur

histoire, aient été partout accueillis avec le même empressement et traités avec la même faveur. Il y avait parmi eux de singulières inégalités de fortune et, c’est ainsi que, de nos jours encore, on ne saurait assimiler les augustes sociétaires de la Comédie Française aux comédiens râpés des petits théâtres de la banlieue. Le plus grand nombre étaient besogneux, loqueteux, misérables. Ces pauvres diables auraient pu faire le serment de l’un d’eux : « Je vous jur à Dieu, sans faintise — Que n’ai el’ mont fors ma chemise l. » Il était rare que ces bohèmes eussent une robe entière, des chausses et une cotte, et ils grelottaient sous la pluie et sous la bise. On ne les payait souvent qu’en dures paroles, et il faut entendre, dans le fableau du Honteus menestrel, la plainte touchante de ces malheureux qui jouent et chantent en pure perte : « Ançois que li dons soit donés, — S’en fera-t-on proier cent fois. — Il n’est mais carités ne fois 2. » Le plus spirituel et le plus geignard de tous ces Villons d’antan, c’est Rutebeuf qui rit jaune devant sa misère et ne laisse pas de faire, à cette occasion, les plus abominables jeux de mots : « Le froid me fait tousser, la faim me fait bailler; je suis en mauvais point, je suis mort; pas de couette, pas de lit, pas de pain 3. Il est vrai que je

1. Saint Pierre et le jongleur; Méon, éd. de 1808, III, 282. —

2. « Ch’est du honteus menestrel ». publié dans la 2e édition qu’Achille

Jubinal a donnée des Œuvres complètes de Rutebeuf (III, pp. 15 et 16). Le « honteus menestrel » ajoute : « Tel mestier me convient laissier, — Se je ne me trais ens el’ régné — U courtoisie maint et régné — Et k’amés i soit li lionteus. — Car tenus me sui avoec teus — Dont peu de pourfis m’est venus... — Por ce ai-ge perdu mon tans », etc. (Ibid., p. 17.) — 3. « Jetouz defroit, de fain baaille, — Dont je suis mors et maubailliz. — Je suis sans coûtes et sans liz : — N’a si povre jusqu’à Senliz.

suis à Paris au milieu de ions les biens ; mais r- PART- LIVR- 11

je n’ai pas de bien, moi. Pou i voi et si i preig « pou : — Il m’i souvient plus de saint Pou —

« Qu’il ne fait de nul autre apostre. » Et il ajoute en pleurant à travers son rire : « Bien sai Pater , ne sai « qu’est nostre l. » Les Rutebeuf formaient tout un peuple famélique et maigre, hailloneux et sale, qui était trop souvent sans gîte et n’avait pour lit que la rue. Pour faire durer leurs habits plus longtemps (quand ils en avaient), ces « sans le sou » les retournaient 2; mais il était rare, très rare, que, sur les bénéfices de leur métier, ils pussent trouver le moyen de manger de la viande 3. Ils se tiraient parfois d’affaire en faisant deux métiers, comme celui de couturier pendant la semaine et celui de ménétrier aux jours de fêtes 4. Mais il ne faut pas oublier qu’ils étaient chargés de femmes et d’enfants qui grouillaient, criaient, pleuraient autour d’eux et qui, comme eux, avaient tou-

— Sire, si ne sai quel part aille. — Mes cos'teiz connoit le pailliz — Et liz de paille n’est pas liz — Et en monlit n’a fors la paille.» ( C’est de la povretei Rutebuef: Œuvres de Rutebeuf , Ach. Jubinal,2e éd., I, p.3.) Cf. les vers de Colin Muset : « Sire quens, j’ai vielé — Devant vos en vostre osté : — Si ne m’avés rien doné — Ne mes gages aquité. — C’est vilenie. — Foi que doi sainte Marie, — Aine ne vos sievrai-ge mie. — M’aiimosnière est mal garnie — Et ma malle mal farcie.» ( Histoire littéraire, XXIII, 552.) — Au Midi c’était trop souvent la même misère:« Cadenetz... fez se joglars... Lonc temps anet à pe, desastrus, perlo mon.» (Raynouard, 1. c., V, p. 111) . «G-aucelm Faidit...fes se joglars;... mot fon lonc temps desastrus de dos e d'onor à penre, que, plus de vint ans, anet per lo mon qu’il ni sas cansos ne foro grazitz ni volgutz » {Ibid., p. 158), etc.

1. La povretei Rutebuef, ibid., p. 4. — 2. « Or est li mondes si mal mis — C’on ne done ne vair ne gris... — Une penne fait deus saisons,

— Li neuf dedens, le viez defors. » (Robert de Blois, cité par Sayous, p. 183.) — 3. « Se ge ne mengoie de lart, — De cliar de vache ne de buef

— Devant que aucuns, dis ou nuef, — M’eüst donné por mon chanter,

— Je me porroie bien vanter — Jamès de char ne mangeroie. » {De la maaille; cité également par Sayous, p. 143.) — 4. « Ung cousturier fu qui avoit acoustumé du son de son instrument faire danser les josnes gens es jours de feste. Advint une feste qu’il fu occupé pour parfaire la robe d’une dame, etc. » (Bibl. nat. fr. 1834, Exemples moraux, f° 68;) texte déjà cité.

CHAF. XX.

Derniers vers de la chanson et fin de la journée.

jours faim l. Les jongleurs de geste étaient certes les moins malheureux; mais ils avaient aussi leurs jours d’angoisse et chantaient bien souvent, alors qu’ils n’avaient guère envie de chanter. C’est l’éternelle histoire, et navrante autant qu’éternelle, de Jocrisse ou de Tabarin qui vient de perdre son unique enfant et qui est forcé de grimacer sur les tréteaux : « Tel fois « chante li juglerres — Que c’est de tons le plus dolens 2.» C’est ce que Gautier de Coincy observait déjà en son temps3, et trop souvent les jongleurs, comme les comédiens, rient en dehors et pleurent en dedans.

Notre jongleur, à nous, n’est pas des plus misérables, ni des plus riches. Seulement il se fait vieux, et attend le soir avec quelque impatience : « Près est de vespre, et je sui moult lassé. »

On s’aperçoit un peu de cette fatigue, aux derniers vers qu’il chante de son Guibert d’Andrenas; mais enfin, il y pratique habilement de savantes et longues coupures, et arrive à jeter joyeusement le cri, le bienheureux cri de la fin : « Alez vos en, li romans est finis. » Sur ce, il donne quelques dernières notes de vielle et tout l’auditoire, un peu lourd et cependant ravi, s’en va dormir et rêver, sans doute, des amours de Guibert et de la belle Augalete, du vieil Aimeri, et de la grande guerre contre les Païens...

Le chanteur en fait autant. Sa journée est finie.

1. « Supplient humblement les chifoineurs et chanteurs demeurant à Paris, povres gens chargez de femmes et de plusieurs petis enfans » (Arcli. nat. Y 5220, f° 277). C’est la pièce citée plus haut (p. 121), et il se peut, comme nous l’avons dit, que les chifoineurs exagèrent un peu leur misère. — 2. Guillaume le Vinier, cité par Sayous, p. 182. Cf. le proverbe : « Tel fois chante li menestriers — Que c’est de tous le plus courreciez. » — 3. « Qui que vous chant chançons polies — De risées et de folies, — Je ne weil pas chanter tex chans : — Car trop i a pleurs et deschans. — L’ame sovent pleure et déchanté — Dou chanteur qui tiex chanz i chante. » (Ed. Poquet, col. 12.)

Bien qu’on ait peut-être estimé trop minutieux 00 L’année et la vie tableau de la journée d’un jongleur, il ne suffirait pas i°nsleurà donner une idée exacte de la physionomie et de l’importance de ces chanteurs de notre épopée nationale. C’est l’année d’un jongleur, c’est sa vie qu’il faudrait écrire.

Cette vie est intimement mêlée à la vie même de nos pères, à toutes leurs douleurs comme à toutes leurs joies. Le moyen âge est imprégné de jonglerie, dans le meilleur sens de ce mot. Le jongleur, l’inévitable jongleur, apparaît au berceau du nouveau-né et, pas à pas, suit l’homme jusqu’au cercueil.

Le voici tout d’abord aux baptêmes 1 ; puis, aux Le jongleur

1 1 aux baptêmes

fiançailles 2 ; mais c’est aux noces et aux adoubements, et aux nocesc’est à ces deux fêtes radieuses de la vie féodale, qu’on le voit surtout jouer un rôle capital, et que l’on peut dire de nos vieux ménétriers : « Mult servent bel, s’atendent bon loïer 3. » Ce n’est pas le lieu (pour ne parler ici que

des noces) de se livrer à une vaine érudition et de mon-

trer comment, sous tous les cieux et en tous temps, la musique et le chant ont tenu une large place dans la solennité joyeuse et grave de tous les mariages ; mais il ne faut pas oublier que nos pères étaient une race particulièrement expansive et « en dehors » , fort amoureuse du bruit et de la gaieté, et qui aurait, je pense, trouvé certains de nos mariages modernes quelque peu

1. « A plusours menestriers qui avoient esté au baptisement de Louys mon seigneur. » (Mandement du duc de Bourgogne en date du 15 août 1377; Arch. de la Côte-d’Or, B. 1451, f° 90 r°.) Louis était le fils du Duc. — 2. Dans Aimeri de Narbonne (éd. Demaison, pp.

157, 158), on voit à tout le moins, les jongleurs se joindre au cortège d’Aimeri qui conduit de Pavie à Narbonne sa fiancée, la belle Hermangart : « Cil jugleor, por eus esbanoier, — De vieler pansent et d’envoisier. » — 3. Aimeri de Narbonne, L c.

irART.LiYR.ii. guindés et froids. Donc, les jongleurs s’abattaient sur les noces, comme des passereaux sur le grain. On en compte jusqu’à quatre cent vingt-six (!) au mariage de Marguerite, fille d’Édouard Ier C Un mariage sans jongleurs, c’était un printemps sans oiseaux 2. Vous vous imaginez peut-être qu’il s’agit ici de vielleurs, de chifoineurs ou de harpistes; détrompez-vous : ce sont, dans les noces seigneuriales, les conteurs et les chanteurs qui sont d’emblée au premier rang. Il est vrai qu’ils chantent des lais, des fables et des « saluts d’amour » plutôt que des chansons de geste ; mais enfin, ils ne se contentent pas de flûter ou de harper : ils chantent, et chanteront jusqu’au lendemain, jusqu’au départ de la mariée. C’est aux noces, d’ailleurs, qu’ils sont le mieux payés, et c’est ce qui explique tant de zèle 3. Cet usage singulier de donner aux

1. Th. Wright, Domestic manners and sentiments, 1862, p. 181. (Cité par Jusserand, La Vie nomade en Angleterre, p. 122.) Cf. le texte de Jehan de JDammartin et Blonde J Oxford (éd. Bordier, y. 4687) :

« Je ne sai qui ala conter — As menestereus cele feste:— Car plus de trente, sans areste, — En i vinrent, mien escient.» — 2. « Quant jugleor n’i voi,ce poise mi.» (Hervis de Metz, Bibl. nat., f° 19160, f° 11.) — 3. Textes sur la présence des jongleurs aux noces : 1° Textes latins. « Quod non oporteat sacerdotes aut clericos... in nuptiis interesse ; sed, antequam thymelici ingrediantur exsurgere eos convenit atque inde discedere. » (Concilium Aquisgranense, anno 816, Labbe, VII, 1362. Cf. la note 3 de notre page 7.)— « Cum consuetudo... videatur induci... ut, cum laïcinuptias contrahunt, joculatores ethist.riones transmittunt ad clericos, ut eis provideant...» (Concilium Ravennatense, anno 1286; Muratori, Antiquitates italicæ, II, 848.) = « Vertitur in luctum cithara et vox lætitiæ in mœrorem; joculatorius ille plausus tristes complodit manus. » (Il s’agit d’un mariage auquel unfs jeune fille ne veut pas consentir. Vita venerabilis Odæ,-\ 1158; Acta SS. aprilis, 11, 775.) — « In istis [nuptiis] l’on fait la meson pingi et junclieare... postea Ven donet robes... postea Ven donet cantilenas ad ultimum. » (Bibl. nat. lat. 16481, n° 61, cité, ainsi que le suivant, par M. Lecoy de la Marche, La Chaire française, 2e éd., p. 432.) « Nec aliquis eorum [joculatorum], quantumlibet imperit.us, irremuneratus abscedit. » (Lat. 2516a f° 57.) « Robert de Sorbon, ajoute M. Lecoy (1. c.), reproche aux mariés de s’entourer d’histrions.» = «Consuetudo est in hoc mundo quod, quando unus magnus dominus desponsavit unam dominam et, quamdiu sunt in missa in ecclesia, histriones non faciunt magnum tumultum ; sed statim cum posuerunt pedem extra

jongleurs les riches vêtements dont on était cou- 1 1,ART- LlVR- n-

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