‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 170 sur 217 · X X CHAP. XI · texte numérisé non relu

X X CHAP. XI

Bibliothèque universelle des romans ? Ce titre le disait. - -

Il voulait demander à tous les peuples leurs plus célèbres, leurs plus populaires, leurs plus anciennes fictions, et les faire passer en notre langue. Dans cet immense pandæmonium , on devait, que dis-je? on allait voir un roman chinois coudoyer un roman égyptien ; un roman de la Perse habiter le même volume qu’un roman de la Norvège ou de l’Islande ; les contes des anciens Bretons faire bon ménage avec ceux des Hindous ; tous les climats, tous les deux, toutes les nations se trouver réunis sans être confondus. Romans français, Scandinaves, allemands, italiens, espagnols, anglais, africains, portugais, grecs et dalmates, turcs et roumains, de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique : tous allaient répondre à l’appel, et les lecteurs du xviiic siècle allaient avoir* la délicate jouissance de lier tour à tour connaissance avec les mœurs et la physionomie de tous les peuples à toutes les époques.

Après avoir parcouru sur des jomjues couvertes de fleurs les rivières bleues de la Chine, ils devaient être brusquement transportés dans les glaces du pôle Nord, aux bornes du monde. Ils allaient bientôt tout connaître dans le passé de l’humanité, la vivacité de l’Italien, la fierté de l’Espagnol, le flegme de l’Anglais, l’immobilité du Turc, et surtout les gloires, les vieilles gloires de la France. Quel délicieux, quel admirable voyage !

Par malheur, un si beau plan fut médiocrement exécuté. Au lieu de donner de bonnes et sincères traductions où les originaux auraiént été sévèrement reflétés, M. de Paulmy résolut de parer, d’attifer, d’embellir les fictions qu’il reproduisait. Il ne les embellit que trop : car il les défigura entièrement.

Table des chansons de geste et autres romans français du moyen âge qui sont analysés dans

la Bibliothèque des Romans.

Il vêtit tous ses personnages, français ou chinois, indiens ou anglais, du costume de son temps, qui d’ailleurs était charmant. Tous ces héros furent obligés de revêtir la jaquette et les dentelles. Mais rien ne fut aussi défiguré que nos chansons de geste. Pourrions-nous nous en étonner, quand nous saurons que M. de Paulmv demanda la « rédaction » de quelquesuns de ces romans à M. de Tressan, le plus élégant, le plus musqué, le plus raffiné de tous les lettrés de son temps? Nommer M. de Tressan, c’est tout dire \ Ogier le Danois et Roland tombaient bien.

La Bibliothèque universelle des romans ne s’est occupée de nos poèmes nationaux que pendant les deux années 1777 et 1778 2 ; mais la plus grande partie des

1. Les Œ livres choisies du comte de Tressan ont été publiées à part en 12 volumes in-8 (Paris 1787-1791). Voy., t. VIII. p. 48 et suiv., un extrait d 'Ogier le Danois, et pp. 138-268, l’analyse d 'Huon de Bordeaux.

— 2. Nous croyons devoir publier ici une Table complète de ces deux années qui facilitera les recherches et donnera une idée des proportions et du plan de la Bibliothèque des romans.

Janvier 1777. Cleriadus et Meliadice, t. I, pp. 26-68; — Guérin , auparavant nommé Mesquin, fils de Millon de Bourgogne; t. II, pp. 5-44. — Notice sur les Romans de la Table ronde, pp. 45-48. — Erec et Enide, pp. 49-86.

Février 1777. Fableaux intitulés : Le Chevalier à Vèpèe. — La Mule sans frein. — Le Court Mantel, pp. 87-115. — Flores y Blancaflor (roman qui n’a rien de commun que le titre avec Flore et Blanchefleur), pp. 151-223.

Avril 1777. Le Chevalier à la charrette, t. I, pp. 67-94. — Le Chevalier au lion, pp. 95-120. — Berte au grand pied, pp. 141-167. — Clêomadès, 168-225.

Mai 1777. Fregus et Galienne, pp. 36-59. — Valentin et Orson, pp. 60-205.

Juillet 1777. Fableau intitulé : L’Atre périlleux, pp. 70-86. — Les Quatre frères chevaliers de la Table ronde, pp. 87-122. — La Chronique de Turpin, pp. 133-163. — La Chanson de Saisnes, pp. 163-182.

— Clygès, pp. 183-216.

Août 1777. Claris et Laris, pp. 62-115. — La Chanson de Saisnes (suite), pp. 122-128, — Extraits historiques sur Charlemagne, pp. 139-181 .

Octobre 1777. Giglan, fils de Gauvain, pp. 59-90. — Geoffroy de Mayence, chevalier d’Artus, pp. 91-113. — Résumé du Charlemagne , de Girard d’Amiens, pp. 119-134. — Simon de P ouille (sous un autre titre et bien défiguré), pp. 135-156. — Analyse du Philomena, pp. 156-170. — Extrait du texte provençal de ce dernier roman, pp. 170-172. — Analyse de Noches de Invierno, roman espagnol con-

seize volumes qui parurent en ces deux années est 1 PART- m-

consacrée à ces œuvres si profondément françaises. ^ -

Néanmoins on ne trouvera dans la collection de M. de Paulmy que l’analyse de quinze ou vingt de nos chansons. Le reste, fort heureusement, est resté dans une ombre qui valait mieux qu’une telle lumière.

D’après quels textes ont été faites ces prétendues analyses? Hélas! sauf pour un ou deux romans \ ce n’est pas sur les poèmes des xnc et xin° siècles : c’est le plus souvent sur les méchantes versions en prose des xiv° et xvc siècles 2. Mais encore ces plates traductions étaient-elles françaises. M. de Paulmy et ses collaborateurs ont été beaucoup plus loin : ils n’ont pas craint d’aller demander presque toute l’histoire

sacré aux Enfances de Charlemagne et de Roland, p. 172-177. — Analyse du sixième livre des Reali di Francia (Enfances de Charlemagne et de Roland), pp. 177-182.

Novembre 1777. Histoire complète de Roland, d’après les sources françaises et surtout italiennes. Ces sources sont : Girart de Viane , les Quatre fils Aimon, Galien restauré, Fierabras, le Morgante de Pulci, Y Orlando innamorato de Bojardo, et la Suite de ce poème par Agostini), p. 10-239.

Décembre 1777. Histoire complète de Roland (suite). Résumé de YOrlando furioso de l’Arioste, de la continuation de ce poème par Grotta, de la Mort de Roger, par Pescatore de Ravenne, etc., etc. — La Chanson de Roland, restituée par M. de Tressan, pp. 5-215.

Janvier 1778. Hugues Capet , pp. 5-70.

Février 1778. Doon de Mayence, pp. 7-70. — Ogier le Danois, pp. 71-167. — Meurvin, fils d’Ogier, pp. 168-179.

Avril 1778. Huon de Bordeaux, t. II, pp. 7-164.

Juillet 1778. Maugis d’ Aigremont et Vivien son frère, t. I, pp. 7-59, — Renaud de Montauban , pp. 60-102. — Mabrian, roi de Jérusalem , pp. 102-161. — La Conquête de Trèbisonde, pp. 161-171. — Analyse du Rinaldo innamorato du Tasse, t. II, pp. 5-91 ; — du Rinaldo furioso de Fr. Tromba de Gualdo, pp. 92 et suiv. — Du Rinaldo appassionnato , pp. 97-105; — de Dama Rovenza del Martello, pp. 105-111; — de Richardet amoureux, pp. 115-216.

Octorre 1778. Garin de Montglane, pp. 4-89; — Galien restauré, pp. 90-114.

Décembre 1778. Milles et Amys, pp. 3-51. — Jourdain de Blaives,

pp. 51-91.

1. Notamment Berte aux grands pieds et la Chanson de Saisnes. — 2. Cela est frappant (sans parler de la chronique du faux Turpin) pour Valentin et Orson, Ogier le Danois, la Conquête de Trèbisonde, Milles et Amys, Guérin de Montglave, etc., etc.

i\l. de Tressan entreprend de reconstituer la Chanson de Roland.

de Roland et toute celle de Renaud aux Italiens de la Renaissance, à Rojardo, à l’Arioste, à Agostini, à Pescatore de Ravenne, au Tasse, àPulci, et à d’autres encore qui sont à peu près inconnus \ Vous pensez peut-être que c’était là la dernière étape de la décadence, et qu’on ne pouvait guères descendre plus bas : vous vous trompez. M. de Tressan a trouvé un jour le secret d’outrager plus cruellement notre Épopée: «La Chanson de Roland est perdue, dit-il ; mais je vais la reconstituer telle que nos soldats ont dû la chanter durant trois ou quatre siècles. » Et il la reconstitue, candidement. Seulement il se méprend tout à fait sur le vieux sens du mot « chanson », et compose une sorte de chansonnette de caserne en plusieurs couplets qui sont ornés d’un refrain. Nulle citation, d’ailleurs, ne pourrait donner une idée plus exacte de toute la Bibliothèque des Romans : c’est là que l’on saisit le mieux tous les procédés du xvmc siècle à l’égard de nos vieux poèmes. Vous allez voir comment Roland fut travesti en mousquetaire « aimant le cotillon » (vie), « usant sobrement de vin les jours de garde et d’exercice » (sic) et « partageant la fricassée du paysan et du bourgeois » (sic). Cette chanson de M. de Tressan peut faire suite à Vive Henri IV : c’est la même inspiration. Mais laissons la parole au délicieux écrivain du xviiic siècle :

« Nous ne disserterons pas sur la fameuse chanson de Roland. Il est certain que pendant tout le temps qu’ont régné les descendants de Charlemagne, et pendant environ trois siècles, sous la troisième race de nos rois, les troupes françoises répétoient cette chanson... Sans nous amuser à déterrer

l.V.,dansla table précédente, les mois de novembre et décembre 1777, et de juillet 1778. La Bibliothèque des Romans a également utilisé sans scrupule les Reali di Francia, même pour l’analyse du Charlemagne, de Girard d’Amiens, et elle a également mis à contribution plusieurs romans espagnols, les Noches de Invierno, etc.

dans la poussière des bibliothèques quelques fragments impar- i part. uvr. m. faits et barbares de cette chanson , sans recourir d la supposi- CHAP‘ Xl* tion d’un manuscrit dans lequel cette chanson se trouveroit transcrite dans son langage originel, imaginons plutôt quels pouvoient en être le sens et l’esprit. Il est probable qu’elle ne contenoit point une relation de tous les hauts faits de Roland.

Il est plus naturel de croire qu’on présentoit aux soldats le caractère de Roland comme un modèle à imiter, et qu’on leur montroit le paladin comme un chevalier brave, intrépide, ardent et zélé pour le service de son roi et de sa patrie, qu’on leur ajoutoit qu’il étoit humain après la victoire, ami sincère de ses camarades, doux avec les bourgeois et les paysans, qu’il n’étoit pas querelleur, évitoit l’excès du vin et n’étoit point esclave des femmes. Enfin voici ce que nous

CROYONS QUE CHANTOIENT NOS SOLDATS IL Y A SEPT OU HUIT CENTS ANS, EN ALLANT AU COMBAT :

Page 1