‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 178 sur 217 · Antérieure à l’Empire (1795 et · texte numérisé non relu

Antérieure à l’Empire (1795 et

Daunou

et son Discours sur l’état des lettres en France au

treizième siècle.

Lorsqu’en 1815, la paix fut rendue à l’Europe, les érudits respirèrent et saluèrent avec joie l’aurore d’une ère nouvelle. Les bibliothèques se rouvrirent de toutes parts à un public que les manuscrits du moyen âge commençaient àaffriander. Daunou écrivit son Discours sur V état des lettres en France au treizième siècle *; les tomes XIV, XV et XVI de Y Histoire littéraire 2 parurent coup sur coup. Il y était par malheur trop peu question de nos épopées nationales :

1. Le Discours sur l’ètat des lettres en France au xme siècle parut en 1824, dans le seizième volume de Y Histoire littéraire dont il occupe la plus grande partie ; mais M. Daunou y travaillait depuis plusieurs années. Nos Chansons de geste, d’ailleurs, n’ont pas retenu bien longtemps son regard : quelques pages seulement leur sont consacrées, et il serait trop facile d’y signaler de graves erreurs. Toutefois il ne convient pas de reprocher durement à M. Daunou ces méprises et ces lacunes qui lui étaient en quelque manière imposées par le temps où il écrivait. Il parle du Chevalier au cygne qui, dit-il, « a été commencé par Renax et achevé par Gandor de Douay, lequel a rimé aussi Anséis de Carthage ». Jehan de Flagy, ajoute notre érudit, « mit les Lorrains en vingt-neuf mille vers de huit syllabes ». L 'Histoire littéraire, adoptant l’opinion du président Fauchet, attribue à Huon de Villeneuve « les romans de Régnault de Montauban , de Doolin de Mayence et des Quatre fils Aimon. » Le plus célèbre de nos poètes, c’est, aux yeux de M. Daunou, Adenès le Roi « qui a écrit le poème d ’Aimeri de Narbonne en soixante-dix-sept mille vers de dix syllabes. La Berte d’Adenès a été continuée par le Charlemagne de Girardin d’Amiens. Enfin, il faut mentionner deux romans provençaux : Jaufre et Girard de Roussillon». Comme on le voit, l’auteur du Discours ne connaissait guères qu’une douzaine de nos chansons; douze sur cent. Or, M. Daqnou passait légitimement pour un de nos plus consciencieux et de nos meilleurs érudits; on peut juger par là' de tous les autres. — 2. Le quatorzième volume de Y Histoire littéraire , rédigé par MM. de Pastoret, Brial, Ginguené et Daunou, parut en 1817. Une seule Notice s’y rapporte à nos études : celle sur « Geoffroy, prieur de l’abbaye du Vigeois, mort en 1184 ». = Le quinzième volume fut publié en 1820. Les auteurs sont MM. de Pastoret, Brial, Ginguené, Daunou et Arnaury Duval. Il y faut signaler les Notices consacrées à plusieurs troubadours (pp. 22 et suiv.; 434-493); à Alexandre de Paris et Lambert-li-Cors, auteurs du Roman d’Alexandre (pp. 119 et 160); à Chrétien de Troyes (p. 193); à Luces du Gast, Gasse le Blond, Gautier Map, Robert de Borron, Hélis de Borron, Rusticien de Pise, auteurs ou translateurs des anciens romans de la Table ronde (p. 494 et ss.). = En 1824, fut édité le seizième volume. Ginguené était mort; Petit-Radel était entré dans la Commission de Y Histoire littéraire. Ce volume est presque tout rempli parle Discours sur l’état des lettres en France au xme siècle, par Daunou. (Voy., pp. 208 et suiv., ce qui se rapporte à nos Chansons de geste.)

quelques lignes seulement leur étaient accordées , comme par grâce, et dans ces quelques lignes les erreurs pullulaient. Mais l’élan était donné ; mais le présent inspirait déjà quelque confiance ; mais surtout, avec Y Histoire littéraire , l’avenir était assuré.

Trois choses cependant étaient nécessaires pour donner à une science aussi nouvelle un développement devenu indispensable : il importait que de bons textes fussent publiés ; que de bonnes dissertations éclairassent les ténèbres de ces textes peu compris ; qu’un glossaire de notre ancienne langue facilitât enfin des recherches auxquelles les esprits les plus cultivés n’étaient pas encore suffisamment accoutumés.

On publia des textes ; mais les mœurs de l’époque n’étaient pas beaucoup plus pures que celles du siècle précédent : le Directoire avait laissé en France certaines habitudes de volupté raffinée et de mollesse sensuelle que les Fableaux seuls pouvaient satisfaire. Méon s’empressa de réimprimer le recueil graveleux de Barbazan 1 : le premier volume de cette inutile et dangereuse réimpression est orné d’une gravure obscène, devant laquelle on ne ferma pas trop les yeux. Le même Méon publia, en 1814, le Roman de la Rose , où tous les historiens de notre littérature virent, pendant cinquante ans, où quelques-uns voient encore aujourd’hui le plus merveilleux spécimen ou, plutôt, le type unique de toute la poésie du moyen âge. En 1823, le même érudit fît paraître un nouveau Recueil de Fableaux et de Contes inédits, et, en 1826, le Roman de Renard , cette œuvre si profondément voltairienne d’un siècle si chrétien 2. En 1827, MM. Plu-

l PART. LIT R. III.

Textes

du moyen âge, publiés depuis 1800 jusqu’à 1830.

1. Fableaux et Contes des poètes français du xic au xve siècle, par Barbazan ; nouvelle édition, par Méon, 1808 (quatre vol. in-8). — 2. Quatre vol. in-8. Un Supplément a été publié en 1835 par M. Cliabaille.

Dissertations

éditées

dans le même temps.

Les Cours publics :

M. J. de Chénier et

Aimé Martin.

quet et Auguste Leprévost mirent pour la première fois en lumière le Roman de Rou et des Ducs de Normandie \ Roquefort de Flaméricourt, qui avait donné dès 1815 une nouvelle édition de Y Histoire de la vie privée des Français , par Legrand d’Aussy, publiait, en 1820, les Poésies de Marie de France 2. Cependant, dans l’ombre, un poète, assez mal vu du gouvernement impérial, l’auteur des Templiers , l’illustre Raynouard, avait préparé en silence son Choix de poésies originales des Troubadours , qui allait si utilement paraître au lendemain de Waterloo 3. Nous devrions être fiers de notre Raynouard, autant que les Allemands de leur Diez. On oublie trop et trop vite en France \

Les Dissertations sont en petit nombre. Malgré la profonde médiocrité de son auteur, il convient de citer d’abord le livre de Roquefort : De l'état de la poésie française dans les xnc et xiiic siècles. La même année, en 1815, Renoiston-de-Châteauneuf publiait son Essai sur la poésie et les poètes français aux xn°, xiii0 et xiv° siècles. Quatre ans auparavant, en 1811, Théodore Lorrin avait écrit son opuscule intitulé : Des avantages qu'on pourrait tirer de la lecture des anciens romans. Comme on le voit, les intelligences se tenaient en éveil. Marie-Joseph de Chénier, dans son Cours de littérature, professé à l’Athénée de Paris en 1 806 et 1807 5, consacrait toute une leçon aux Romans

1. Rouen, deux volumes in-8. — 2. V. aussi les Fables inédites des xiie, xme et xive siècles , publiées en 1825 par A.-C.-M. Robert (Paris, deux volumes in-8). — 3. Choix de poésies originales clés Troubadours , par M. Raynouard, 1816-1821, six volumes in-8. — 4. Ce n’est qu’en 1826 que Diez publia, à Zwickau, son livre : Die Poesie der Troubadours , qui fut traduit en 1845 par M. de Roisin. En 1829, il fît paraître ses Leben und Werke der Troubadours, et Galvani, la même année, publia ses Osservazioni sulla poesia de’ Trovatori. — 5. Ce Cours a été publié à Paris en 1818.

français depuis le règne de Louis VII jusqu’à celui’ I PART. LIVK. lit.

de François Ier \ Dans ces mêmes salles de l’Athénée, -

Aimé Martin fit, pendant l’hiver de 1813 à 1814, un autre Cours sur notre poésie française où il s’abaissa jusqu’à parler de nos poètes du moyen âge. Malgré mille épigrammes dirigées contre eux , les Cours publics ont en France une influence qu’on ne saurait méconnaître. Voulez-vous savoir exactement quels sont chez nous les progrès de telle ou telle science à telle ou telle époque? Lisez les Cours publics, et soyez persuadé que le professeur aura donné à peu près la mesure de l’érudition de son temps. Il en a certainement été ainsi pour le Cours sur la littérature du moyen âge, que professa M. Villemain à la fin de la Restauration. Il est facile aujourd’hui de trouver ces leçons insuffisantes : Fauteur de Y Histoire de Cromwell n’y parle, en effet, que de nos lyriques, et c’est à peine s’il semble connaître, par ouï dire, nos pauvres romans de chevalerie qu’il divise en trois cycles : ceux de Charlemagne, d’Artus et d’Amadis. Quand il en vient à traiter de l’épopée, c’est en Italie qu’il va chercher ses exemples, et c’est à la Divine Comédie qu’il les demande. Mais, on ne saurait trop le répéter, tel temps, tel professeur. M. Villemain suivait son siècle, et même, sans aucune flatterie, on peut dire qu’il le précédait. Un Cours tout entier consacré à la littérature du moyen âge, à cette littérature qui, aux yeux des trois siècles précédents, n’avait même pas le mérite d’exister! Quel incontestable progrès ! Laissons sourire de dédain ceux qui, jetant aujourd’hui les yeux sur les leçons de M. Villemain, y relèvent des erreurs considérables et des lacunes plus regrettables encore. Sans de

1 Œuvre de M -J. Chénier (Paris, 1825, tome IV, pp. 128-167).

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