I PART. LIVR. III CHAP. XIV
Les Glossaires et l’œuvre de Roquefort.
tels livres, que nous avouons d’ailleurs être fort imparfaits, beaucoup d’autres, qui sont excellents, n’auraient peut-être point paru plus tard. Toute science a ses précurseurs.
Quelle que soit l’utilité des cours publics, une certaine éloquence y occupe souvent la place de la véritable érudition. De bons Dictionnaires de notre ancien langage étaient certainement plus utiles : Roquefort eut le mérite de le comprendre. Il vint au secours de tous ces érudits un peu embarrassés, un peu bégayants, en publiant son Glossaire de la langue romane , « rédigé d’après les manuscrits de la Bibliothèque impériale et précédé d’un Discours sur l’origine et les progrès de la langue française 1 ». Pauvre ouvrage, sans doute, et qui aujourd’hui provoque souvent le rire et le mépris ; mais ouvrage envers lequel il convient de n’être pas injuste et qui a rendu d’incontestables services. Roquefort, d’ailleurs, ne connaît qu’un petit nombre de nos chansons de gestes : il mentionne très vaguement la Chanson de Roland, la Conquête cV outre-mer et le Roman dé Guillaume au court nez 2. 11 cite également quelques chansons déjà citées par Du Cange 3; mais, en général, tous ses exemples sont choisis dans le Roman de la Rose , dans les Romans de la Table ronde et dans lesFableaux \
1. Paris, deux vol. in-8, 1808. Un Supplément a été publié en 1820. —
2. Tome I, p. xxvi. — 3. Dans tous les livres précédemment mention¬
nés, il n’est presque jamais question de nos Chansons de geste que Roquefort cependant définit « des chansons historiques où l’on célébrait les hauts faits des guerriers »..Dans un Dictionnaire universel, publié par Prud’homme en 1812, « on renvoie les lecteurs à la jolie chanson de « Roland qu’a suppléée M. de Tressan, à défaut de l’ancienne qui « s’est perdue par l’injure du temps. » Et ailleurs, on affirme très placidement que « la Chronique de Turpin est l’œuvre d’un moine du xvie siècle !» — 4. Dans la période qui s’étend de 1800 à 1830, il nous reste encore à mentionner, comme œuvre d’érudition, les Tables généalogiques des héros de romans avec un Catalogue des principaux ouvrages de ce genre, par Dutens (Londres, vers 1810); —
Rien de plus, jusqu’en 1830; rien de plus, et c’est peu de chose.
Mais enfin, comme nous l’avons montré plus haut, un grand mouvement entraînait en France tous les esprits vers la littérature et l’art du moyen âge. Les érudits n’étaient plus les seuls qui eussent le « tourment de notre passé national ». L’œuvre d’un poète, le Génie du Christianisme, avait singulièrement activé cette évolution qu’en 1831 l’œuvre d’un autre poète, Notre-Dame de Paris , devait encore accélérer plus vivement. Nous avons vu tout à l’heure que l’on commençait à admirer les portails et les chapiteaux gothiques, à se passionner pour l’ogive et pour le flamboyant . De cette admiration presque involontaire et inconsciente à l’étude et à l’admiration de nos vieux romans, il n’y avait pas loin. Pour nos épopées nationales le temps de la réhabilitation était enfin venu.
Or, un certain jour de l’année 1829, arriva à Paris le premier exemplaire d’un livre allemand que peu d’érudits français furent d’abord appelés à connaître. Ce livre, c’était notre Fierabras provençal, publié à Berlin par Immanuel Bekker.
C’était le premier de nos poèmes nationaux qui fût, dans son intégrité, admis enfin aux honneurs de l’impression \
Publication du Fierabras provençal par Immanuel Bekker (1829).
le livre de Simonde de Sismondi : Le la littérature du midi de l’Europe (Paris, trois éditions, 1813, 1819, 1829); — un article de M. Louis de Musset, dans les Mémoires de la Société des antiquaires (t. I, p. 145-171, année 1817), où sont publiés quelques extraits du Roman de Roncivals d’après un manuscrit de la Bibliothèque particulière de Louis XVI à Versailles (manuscrit que M. Guyot des Herbiers offrit bientôt à la Bibliothèque du Roi); — la livraison d’août 1817 du journal anglais The Gentleman' s Magazine , où M. J. -F. Conybeare annonce la publication de certains extraits du Roland d’Oxford. Enfin, il ne faut pas oublier, si l’on veut être complet, que dès 1822 M. Bourdillon commençait son travail sur le Roman de Roncevaux.
1. Ber Roman Ferabras herausgegeben von Immanuel Bekker , Berlin, 1829, in-4.
oit. livr. in. Nous ne voudrions pas ici nous laisser aller à un
- - enthousiasme excessif; mais, en réalité, c’était un
véritable événement que ce livre de Berlin. Les érudits de France avaient sous les yeux un type complet de nos chansons de geste, avec leur versification singulière, avec leurs grandes laisses monorimes., avec leurs épithètes « homériques » , avec leurs héros si vivants qui se groupaient autour du vieux Charles à la barbe fleurie. Certes, Fierabras est loin d’être une œuvre de premier ordre; mais ceux qui eurent le courage de lire le pauvre poème édité par Bekker, durent ressentir quelque chose de cette émotion que l’on éprouve, dans les fouilles lointaines, à voir sortir du sol la beauté encore inconnue d’une statue romaine
ou grecque.
C’est à l’Allemagne que nous avons dû cette joie, et il convient de reconnaître quelle s’est montrée avant nous soucieuse de notre gloire.