A A A CHAP. XV
nous soupirions depuis si longtemps. Depuis le -
xiii0 siècle, en effet, nous avons tristement suivi les Résumé rapide
de 1 histoire
phases d’une décadence qui, au lieu de se précipiter de nfe ^s“sons rapidement, s’est prolongée douloureusement peu- ^"5 \m. dant près de six cents ans. Nos romans n’ont pas su mourir avec promptitude et nous ont ennuyé de leur interminable agonie. Mais enfin voici qu’une faible lueur a lui. Dès le commencement de notre siècle, il y a eu des désirs, des tendances que nous avons eu la joie de constater et qui ont eu pour objet une connaissance plus approfondie de notre littérature épique. Néanmoins, il nous fallait mieux. La seule réhabilitation efficace, pour nos chansons de geste, c’était, comme nous l’avons dit, la publication, la mise en lumière de leurs textes originaux. Notre siècle se mit à l’œuvre : Immanuel Bekker donna l’exemple en publiant le Fierabras provençal. La France eût dû commencer.
La publication du Fierabras n’eut que peu de retentissement malgré l’appui que M* Raynouard prêta à
part. livr. m. M. Bekker *. C’est alors que Michelet 2 et Quinet 3
- essayèrent d’éveiller, par leur parole déjà retentissante, l’attention publique obstinément endormie. Rien n’y fît. Le texte édité par l’érudit de Berlin était provençal : c’est assez dire qu’il n’était chez nous compris de personne. Nos méridionaux eux-mêmes se montraient fiers d’oublier le patois dont Mistral était appelé à relever la gloire, et l’on connaît cette jolie histoire du poète Jasmin obligé de traduire et d’expliquer son premier poème à ses compatriotes d’Agen.
Qu’y avait-il à faire, et quel remède apportera cet engourdissement universel?
Il fallait publier une chanson de geste française.
C’est ce que fit Paulin Paris, en éditant l’œuvre, à la fois médiocre et charmante, du trouvère Adenet, le Roman de Berte aus grans pies 4. C’était, on peut le dire, un acte de courage ; c’était même une véritable témérité.
1. Journal des Savants, 1831, p. 129 et ss. — 2. Lettre sur les Épopées du moyen âge (article de la Revue des Deux-Mondes , juillet 1831). — 3. Rapport à M. le Ministre de V Instruction publique sur les Epopées françaises du xue siècle restées jusqu’à ce jour en manuscrit dans les Bibliothèques du Roi et de V Arsenal (publié dans la Revue de Paris , XXVII, 1831, pp. 129-142). — 4. « Le Roman de Berte aus grans piès, précédé d’une Dissertation sur les Romans des douze pairs, par M. Paulin Paris, de la Bibliothèque du Roi, 1832. in-12. » En tête de cette publication se trouve en effet la célèbre Lettre à M.de Monmerqué sur les Romans des douze Pairs de France. Il est permis d’affirmer que cette Lettre a contribué largement à la création de cette science toute nouvelle de notre poésie notianale: « Je hasarderai, dit l’auteur, quelques réflexions sur le système de tous ces ouvrages que j’appellerais de grand cœur nos Epopées françaises, si l’on n’avait pas décidé, depuis Ronsard, Chapelain et Voltaire, que les Français n’ont pas la tête épique » (p. vm). Puis, après avoir divisé nos Romans en trois familles, suivant qu’ils se rapportent à l’antiquité, à la Bretagne ou à la France, M. Paulin Paris arrive à examiner en détail ces derniers poèmes, qui, pour la première fois en Allemagne et en France, reçoivent de l’érudition moderne leur véritable nom, celui de Chansons de geste (page xvm). Il plaide ensuite avec ardeur la cause de cette littérature inconnue, montre la diffusion de nos romans à travers toute l Europe, proteste contre les errements de Boileau, esquisse un
Ce roman, d’ailleurs, était merveilleusement choisi, et l’on ne pouvait mieux débuter : sa langue était de celles qu’il n’est pas malaisé de comprendre; il reproduisait une légende qui offre de singulières ressemblances avec la légende très populaire de Geneviève de Brabant; il n’était pas jusqu’à son titre étrange qui ne sollicitât l’attention. Cette publication eut des résultats considérables, et ce n’est pas sans une très légitime fierté que Paulin Paris a pu se vanter d’avoir, lui le premier, fait connaître ce qu’était une chanson de geste : « C’est moi, nous disait-il un jour, qui ai retrouvé ce nom même de chanson de geste, depuis trop longtemps oublié ». Véritablement cette année 1832 mérite de retenir notre regard. Un élève de l’École normale, que ses études sur l’antiquité n’avaient nullement préparé à une érudition aussi nouvelle, M. H. Monin écrivit alors sa fameuse Dissertation sur le Roman de Roncevaux 1 où, ne connaissant pas le texte
Première période :
l’Initiation.
Publication en
de Berte ans grans piés par
Paulin Paris.
traité de la versification de nos épopées, déclare que le Roman de Roncevaux conservé à la Bibliothèque du Roi est la véritable Chanson de Roland qui retentit à Hastings, et répond enfin avec énergie aux différents reproches littéraires dont nos Chansons de geste ont • été l’objet. C’est ce qui lui donne l’occasion de traiter rapidement la question de la Chronique de Turpin dont il établit fort imparfaitement la date et dont il démontre la fausseté. Telle est cette Lettre où les erreurs et les lacunes peuvent aujourd’hui être trop facilement signalées, mais sans laquelle nous n’aurions peut-être pas assisté au spectacle si désiré de la réhabilitation définitive de nos vieux poèmes.
1. Dissertation sur le Roman de Roncevaux, par H. Monin, élève de l’Ecole normale, Paris ; imprimé par autorisation du Roi à l’Imprimerie royale, 1832, in-8. Cette petite brochure mérite de n’être jamais oubliée. Ce n’est pas qu’elle puisse être aujourd’hui de quelque utilité scientifique : elle est depuis longtemps dépassée. Mais, avec la Berte aus grans piés de Paulin Paris, elle eut le privilège d’éveiller en France une question trop longtemps endormie. Il importe de remarquer tout d’abord que la Dissertation de M. Monin porte, non pas sur le texte d’Oxford, complètement inconnu à cette époque, mais sur ce remaniement médiocre qui est conservé à la Bibliothèque nationale. M. Monin commence par analyser ce poème de seconde main (p. 1-63). Puis, il entreprend d’en fixer la date : « Le Roman
1 PAchaiLI xv d’Oxford et, n’ayant sous les yeux qu’un remaniement du xme siècle, il arrive néanmoins à découvrir détonnantes vérités sur la légende de Roland, sur l’âge et la physionomie de son roman, et sur le parti qu’on peut tirer de la lecture d’une telle œuvre pour la peinture des mœurs à l’époque où elle fut composée. C’était le temps où M. Fauriel charmait ses auditeurs en leur exposant, dans une chaire célèbre, les origines de l’épopée chevaleresque. Esprit vif, enthousiaste, brillant, aimant trop le Midi en méridional et la Gascogne en Gascon, il se proposait avant tout de revendiquer pour la langue d’oc toute la gloire de notre littérature épique : « Le Midi a tout fait, s’écria-t-il, et la France n’aguères été que notre plagiaire.» Par la «France», il faut entendre ici toute notre région de langue d 'oui et tout le pays, enfin, de ceux que Mistral et Jasmin appellent des « Francimans ». M. Fauriel nous apparaît comme un homme qui tient dans une main des vérités et dans l’autre des paradoxes, et qui vous jette à la tête les deux poignées à la fois. N’ayant presque rien lu de nos vieux poèmes, il les devinait
de Roncevaux, dit-il, appartient par sa rédaction primitive aux premières années du xrae siècle. » L’auteur, ensuite, se pose ce problème : « Ce Roman se chantait-il?» et il répond par l’affirmative. « Mais faut-il voir dans cette œuvre trop littéraire la primitive Chanson de Roland? — Non, répond M. Monin; » et il établit que les récits relatifs à la mort du neveu de Charlemagne étaient depuis longtemps l’objet de traditions nationales et de légendes populaires. La Chronique de Turpin renvoie elle-même ses lecteurs à des cantilènes antérieures : « Mais ne serait-ce pas sur cette Chronique qu’a été construit le Roman de Roncevaux? » M. Monin prouve aisément le contraire. Il termine son argumentation en montrant que la défaite de Roncevaux a des fondements sérieusement historiques; que des faits très réels ont été défigurés dans le roman, et qu’il y faut chercher la peinture des mœurs féodales, et non pas des mœurs du vme siècle. Telle est l’analyse substantielle de toute la Dissertation de M. Monin. En 1893, elle fait sourire : en 1832, elle était d’une hardiesse presque téméraire. (Cf. l 'Examen critique de la Dissertation de M. Monin sur le Roman de Roncevaux , par Francisque Michel, Paris, 1832; in-8, et les articles de Raynouard dans le Journal des savants de 1832.)
avec une puissance d’intuition que ses plus grands 1 I>AcRHT;PLxv! m adversaires ne lui ont jamais refusée \ Remarquez cependant, et n’oubliez pas que le meilleur texte épique de la France n’était pas encore connu : « Ce fut, dit M. Magnin, ce fut entre les mois de juillet et d’octobre 1832, que M. Francisque Michel fut informé de la présence à Oxford du manuscrit de Roland, et il eut sur le champ l’heureuse prévision de son importance. » Encore une gloire pour cette année 1832, qui vit paraître tant d’œuvres littéraires de premier ordre.
Si nous ouvrons aujourd’hui ces vieux livres, nous ne les trouvons pas, hélas! à l’abri de toute critique.
11 est certain que ces textes ne sont pas toujours établis avec toute la correction que nous serions en droit de souhaiter ; il est certain que cette annotation est peu exacte, quand elle n’est pas tout à fait fausse.
On ne peut se défendre de hausser un peu les épaules à la lecture de telle étymologie étrange, de tel contresens qu’un étudiant de vingt ans rougirait maintenant de commettre. C’est vrai, c’est trop vrai. Mais je dis que, malgré tant d’erreurs et malgré tant de lacunes, nous ne devons toucher qu’avec respect à ces livres d’initiation ; je dis qu’il y a de l’ingratitude à venir aujourd’hui les critiquer avec une âpre et injuste sévérité ; je dis que sans eux nous ne serions
1. De V origine de l'Épopée chevaleresque du moyen âge , par Fauriel: Revue des Deux-Mondes , 1er et 15 septembre; 15 octobre; 1er et 15 novembre 1832. — Première leçon : Considérations générales sur les Chansons de geste. Deuxième leçon : Romans carlovingiens ; matière et arguments. Troisième leçon : Romans carlovingiens ; forme et caractère poétique. Quatrième et cinquième leçons : Romans de la Table ronde. Sixième-onzième leçons : Romans provençaux. C’est dans ces dernières leçons que le professeur se laisse aller à tous les excès de son système; c’est là qu’il signale plus de cent romans provençaux; c’est là qu’il va jusqu’à dire : « Le cycle de l’Epopée carlovingienne fut en provençal plus étendu et plus varié qu’en français. »