‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 19 sur 217 · J O CHAP. XX · texte numérisé non relu

J O CHAP. XX

vert, c’est aux noces qu’il a pris naissance, et rien -

ne semblera plus naturel : les invités, ce jour-là, rivalisaient de luxe, et c’est à qui ferait son entrée dans la grand’salle avec le bliaut le plus à la mode, avec le plus riche manteau. Au départ, on était plus modeste, et

ecclesiam, tune incipiunt cantare et sua instrumenta deducere et tangere. » (Extrait d’un sermon anonyme, Bibl. de Troyes, n° 1368; communiqué par M. Hauréau.) = « Scientes vobis plurimum esse acceptum quod vestræ militiæ atque nuptiis voluit interesse. » (Lettre de recommandation pour un jongleur: Buoncompagno, éd. Rockinger, p. 163.) = « Quicumque scurræ, vel joculatori, vel meretrici aut alicui vago vestes suas ad nuptias dederit, aut si de nuptiis ei quispiam missus fuerit et dederit, convictus emendabit très libras. » (Warnkœnig, Histoire de la ville de Gand, Bruxelles, 1866, p. 466. Cité dans le t. IX des Acta SS. Octobris, p. 699.) Etc., etc. = 2° Textes romans. Aux noces de Bernier avec la fille de Guéri le Sor: «Un jougler chante, onques meillor ne vi. — Dist Gautelès : « Bon chanteour a ci. « — Voir, dist Bernier, onques millor ne vi — Dès icele eure que de « mere nasqui. — Je li donrai mon destrier arrabi. — Et je mon mul, « dist Ybers li fîoris.— « Chantés, biax frere. » Et cil c’est esbaudis. » {Raoul de Cambrai, éd. P. Meyer et A. Longnon, p. 208, v. 6087 et ss.) = « Pour Josiane, la courtoise senée, — Cil jougleour ont grant joie menée. — Mainte viele veïssiés atemprée. » (. Bueves cVHanstonne, Bibl. nat. fr. 12548, f° 151. Cf. f° 86.) Quand Beuves épouse la sœur de l’Empereur : « Pren cumjhat, vay s’en ab sa molher, — E Daurel vieula e mena alegrier — Que 1’ rey de Fransa li a datz un destrier ». {Daurel et Béton, éd. P. Meyer, p. 7, vers 168-170.) = « Auberis a la dame esposée... — Totes les rues firent encortiner — Et à la terre les vers erbes geter. — Cil juglaor i vont pour vieler. » {Aubri le Bourg oin, éd. Tarbé, pp. 37 et 38. Cf. dans l’éd. Fr. Michel, la laisse v de la Chanson des Saisnes .) = « Mult an i vint de par totes les terres. Cil jugleour ne finent ne ne cesse[nt], — Rotent et harpent et chantent et vielent. » {Enfances Guillaume, Bibl. nat., fr. 1448, f° 79.) = « A un mostier qu’eurent fet dedier — Là où Mahons fu devant reclamez, — L’ala li cuens Guillaumes espouser... — Granz sont les noces sus el’ palès pavé... — vin. jors durèrent à joie et à barné : — Assez i orent harpeor et jugler — Et dras de soie et hermins engrailez — Et muls d’Espaigne et destriers sejornez. » {Prise d’Orenge, éd. Jonckbloet, v. 1873 et ss.) = Noces de Doonnet et de Clarisse : « Moult par i dist-on lais, canchons, notes et fablez. » {Gaufrey, v, 4073.)= « Chante la messe nostre archevesque pros; (c’est Turpin qui bénit les mariés sous le paile de color)... — Chantent cil jogleor; — Lais de Bretaigne chantent cil vielor — Et d’Ingleterre i out des harpeors.

— Li Auvregnas dient un son d’amors. » ( Prise de Cordres, Bibl. nat. fr. 1448, f° 164 r°.) = « Nuis menestreus n’i est venu — A pié qu’à cheval n’en ralast — Et robe vaire n’emportast — En sac ou en bourse ou en male. — Aucuns n’i di parole male, — Mais joie, solas et déduis ;

— Et sons et notes et conduis — I furent chanté maintes fois. » {Romande la Violette, cité par l’abbé de La Rue, l.c. I,p. 241.) Etc'., etc.»

JO

t part. livr. u. c’est sur le clos des jongleurs que s’étalaient les habits

CHAP. XX. il O x

- neufs : les barons, eux, s’en allaient, un peu honteux,

avec leurs cottes de tous les jours. En résumé, les mariages étaient, pour nos jongleurs , la meilleure aubaine, la plus belle affaire. Ils y étaient mis en gloire et chantaient, au grand repas, devant la table greignor l, devant cette table même où était assise la mariée; mais on peut supposer, sans leur nuire, qu’ils préféraient l’argent à l’honneur, et c’est ici surtout que ce bienheureux argent pleuvait au fond de leurs escarcelles. Dans une Nouvelle italienne de la première moitié du xivc siècle, et qui est assez peu révérencieuse, on voit Dieu lui-même qui fait route avec ’ un jongleur. Or, l’occasion s’offre aux deux voyageurs d’assister, soit à des funérailles, soit à des noces. Le jongleur, comme on peut s’y attendre, choisit les noces qui sont d’un meilleur rapport. 11 ne reste donc à Dieu que les enterrements ; mais il est Dieu, mais il est tout puissant. Il ressuscite un mort, et gagne finalement plus d’argent que le jongleur. Il ne fallait rien moins qu’un miracle, comme on le voit, pour atteindre ou dépasser le chiffre des affaires que les jongleurs faisaient aux noces 2. Aussi, ne souhaitaient-ils que de voir se multiplier les mariages. On peut lire, dans un manuscrit de la Yaticane, une assez jolie pièce qui est intitulée : Les dix souhaits. Toutes les classes de la société y figurent à leur rang, et le poète donne successivement la parole à chacun de leurs représentants : « Moi, dit le chevalier, je ne souhaite que de détruire toute la

1. « Agaie prenent cil duc et cil contor, — Si l’ont assise à la table grignor; — Par devant lui chantent li jugleor. » ( Prise de G ordres , Bibl. nat. fr. 1448, f° 164.) — 2. Les jongleurs, dit Rutebeuf, « autre chose ne demandent » que « noces ou teste ». {De Chariot le Juif,

2e éd. d’Ach. Jubinal, II, p. 100.)

paienie et d’aller ensuite au Paradis. » Le bailli, lui, souhaite « droiture »; le chanoine, une riche prébende ; l’avocat, « granz caz, plez, noises, cauteles » ; le médecin, beaucoup de malades ; l’amoureux « danses, chançons, avril et mai » ; le bourgeois « terres, rentes et beaux enfanchons » ; le malade, la santé ; le vilain, « beurre, fromaige, char sallée, et que ses habits lui durent toujours ». Reste le jongleur, et il est presque inutile de faire ici connaître son vœu : « Je souhaite, dit-il, de faire rire les saoulx et les morts de faim; mais surtout, d’avoir des fêtes et des noces jusqu’à demain l. » Ils n’étaient que trop exaucés, nos chanteurs, et, quand ils avaient fait leur métier le jour et le lendemain du mariage, ils pouvaient, en se pavanant, jeter ce cri qu’on entend dans une de nos chansons : « Dieu, comme nous sommes riches ! 2. »

L’abus, par malheur, n’est jamais loin de l’usage, et nos jongleurs compromirent, par des prétentions excessives, l’excellente situation qui leur était faite. Ils ne se contentèrent pas des faveurs qu’on leur octrovait : ils les voulurent transformer en droits. A Bourges, ils exigent «toute la robe des deux espous,en quoi ils sont espousez et beneïz (sans parler d’un mès suffisant de viande et de plusieurs autres droits accoustumés) 3»; à Beauvais, ils exigent « la robe de l’homme, ou flnanche pour le rachat d’ichelle; un pot de vin;

1. Ms. Ottoboni 2523, f° 55. V. Ernest Langlois, Mélanges d’archéologie et cl’histoire publiés par l’École française de Rome, 1885, p. 73. — 2. « Cant ont mangié cil chevalier nobile, — Chantent jugleur, et vielent et timbrent. — Dist l’uns à l’autre : « Dex ! com or somes riche ! » ( Prise de Cordres , 1. c., f° 176 v°.) — 3. « Anclrés de Chancelé est en saisine et possession d’avoir, prendre, lever... de un chascun qui estbenïezen la ville et septene de Bourges, et en plusieurs autres lieux voisins, quatre deniers parisis et un mès souffisans de viande,... quantes fois que il se marient, et plusieurs autres drois appartenant à la dite juglerie... et de un chascun franc bourgeois. ..toute la robe en

1 ll* un Pain et un mès de chair 1 » ; à Gisors, « une pièce

de viande, deus pains et deus pos de vin 2 ». Certes, il n’en était pas ainsi dans toute la France; mais c’était déjà matière à scandale et, à Beauvais notamment, les bureaux de l’Ofïicialité étaient pleins de gens qui venaient réclamer contre une prétention aussi exorbitante. Même, il y eut dans cette bonne ville « tant de riots, brigues, mautalens, plais et dissencions », que l’évêque dut racheter le fief de la jonglerie et faire remise, aux habitants exaspérés, de ce prétendu «droit de mariage » que les jongleurs s’étaient induement attribué 3. On n’en vint pas facilement à bout.

Cet abus, d’ailleurs, n’était pas le seul dont les jongleurs se soient alors rendus coupables. Ils étaient parfois gens de petite naissance, assez mal élevés, de peu de tenue, et méritaient assez rarement l’hommage que leur rend l’auteur de la Violette : « Aucuns n’i di parole male 4. » Tant que durait la messe de mariage, ils étaient édifiants et muets; mais quel tapage ensuite 5! L’autorité dut intervenir et l’Église, tout d’abord, ordonna de bonne heure à tous les clercs de se lever et de sortir de la salle des noces, dès que

laquelle ils sont espousés et beneïz en sainte église, » etc. (1346, Arch» nat., Trésor des Chartes, JJ, 176, pièce 2, citée par F. Godefroy, au mot jonglerie.)

1. Comme nous le verrons plus loin, l’évêque de Beauvais, Jean de . Marrigny, acheta à Jean de Saint-Denis et à Jeanne, sa femme, le fief de la jonglerie et fit remise aux habitants du droit de mariage que les jongleurs s’étaient attribué, à savoir : « La robe de l’homme ou finanche pour le rachat d’icelle robe : un pot de vin, un pain et un mès de chair. » L’Évêque prit cette mesure décisive, « pour oster et eschiver les grans riots, brigues, mautalens, plaiz et dissencions qui pour ce venoient de jour en jour par devant nostre Official ». L’acte épiscopal est du 5 juillet 1330. — 2. « Quant aucun se marie ou dit fief, il doit une livre de viande, deux pains et deux pos de vin, » etc. (1400. Dénombrement de la chastellenie de Gisors, Archives nationales, P., 307, f° 2 r°.) — 3. V. la note 3 de la page précédente. — 4. Cité par l’abbé De la Rue, 1. c. I, 241. L’éditeur a imprimé oi au lieu de di. — 5. V. le texte précieux du ms. 1368 de Troyes, cité in extenso dans la note 3 de la p. 144.

paraîtraient les thymelici L Un concile de Ravenne, 1 en 1286, dont nous avons parlé plus haut, dut interdire aux prêtres de loger chez eux les jongleurs qui allaient aux mariages 2 ; un autre concile, à Freisingen, en 1440, leur défend de faire largesse aux ménétriers « prætextu nuptiarum ». Les sermonnaires, du haut de la chaire, faisaient écho aux conciles, et Robert de Sorbon se distingua entre tous dans cette sorte de croisade contre les histrions. L’autorité civile s’en mêla, et il se trouva un comte de Flandre pour mettre fin, sous peine d’amende, à ces dons ridicules dont on honorait scandaleusement les scurræet les meretrices 3. Au Midi, même sévérité, et le cartulaire de Montpellier nous offre ce texte décisif contre les jongleurs et les jongleresses : « Que pas un d’eux n’ait l’audace de paraître aux noces, soit de jour, soit de nuit4. » Sans doute, il ne faudrait pas généraliser de tels faits; mais il convient cependant de ne pas amoindrir leur importance. Ils sont éloquents.

Le beau rite des relevailles est à peine connu aujourd’hui, et l’ignorance des choses liturgiques est un des caractères de notre temps. Il n’en était pas de même au moyen âge, et les relevailles y étaient célébrées avec une véritable solennité. On allait jusqu’à leur donner le nom de « noces » : c’est assez dire qu’on y convoquait les jongleurs 5. Partout où il y avait quelque sujet de joie et un air de fête, ils s’offraient et

1. Concilium Aquisgranense, 816. Texte déjà cité. — 2.V. la note 3 de lap. 144. — 3. Ibid. — 4. «Que neguns joglar ni neguna joglaressa non auze anar à novias de jorn ne de nueg ». — 5. « Die purificationis Régine, apud Rothelanum (Rhuddlan), lib. di versis menestrallibus ibidem existentibus, de dono Regine, x libras. » (Copy of a Roll of the Expenses of King Edwart IV, — ou I, — 1281, 1282; cité par Fr. Michel, Rôles gascons, I, p. xn. Cf. Archæologia... published by the Society of Antiquaries of London, XVI, p. 47.) = « Aus menestriers monseigneur de Berry, lesquelx ont esté aux relevailles de Madame

Les jongleurs aux repas :

[dîners en musique.

étaient bien reçus. C’était le jour des étrennes 1 ; c’étaient les jours de bal. Comment danser sans eux? Et nos pères ajoutaient : « Sans eux comment dîner? » Ils étaient l’ornement obligé de tous les repas de luxe; ils en étaient, pour ainsi parler, le mets le plus recherché.

Notre siècle est trop riche en inventions de tout ordre pour prétendre sérieusement à la découverte des dîners en musique. L’idée remonte très haut, et est d’ailleurs charmante. Un peu amollissante,

peut-être, et par là médiocrement goûtée de l’Eglise qui répète volontiers à chacun de ses enfants : Esto vir. Au concile de Reims, en 813, il est recommandé aux évêques et aux abbés « de ne pas admettre chez eux d’indécentes bouffonneries pendant leur repas ; mais de faire lire les livres saints à leur table où il doit toujours y avoir place pour les pauvres et les mendiants 2 ». Tel est l’idéal chrétien, auquel les barons du moyen âge n’ont guère conformé leur mœurs, et nous possédons des textes décisifs où l’on voit que Ton faisait de la musique et que l’on chantait pendant toute la durée des festins d’apparat 3. La coutume n’était pas seulement française,

[la duchesse de Bourgogne], vint frans. » (Mandement du Duc, sans autre quittance, donné à Dijon xvn de may 1373, Archives de la Côte d’Or, B. 1438, f° 20 v°.)

1. « Aus menestriers du Roy nostre sire, à plusieurs autres menestriers de leur compaignie, etc... pour don à eulx par Monseigneur [le duc de Bourgogne], de grâce especial, le jour des estrainnes nouvellement passées, xx frans. » (Mandement du Duc, donné le 10 janvier 1395. Archives de la Côte-d’Or, B. 1444, f° 81 r°.) — 2. Can. xvn et xviii. — 3. « Asez i out des poons et des grues... — Cil jougleor vielent et tabulaient» (Amis et Amiles,v. 1999, 2000) «Et, tant com li mangier dura, — Une damoisele harpa — Notes et lais mult plaisamment » ( Durmars , v. 6349 et ss.) « Totes sont pleines les cuisines — De jars, de cos et de gelines. — D’autres vitailles i avoit — Selonc ce que chascun voloit, — Et li juglere lor chantoit. » ( Renart , v, 12660 et ss., cité par Sayous, p. 187.) « Pendant que le Roi et la Reine mangeaient, des jongleurs allaient chantant et sonnant leurs instruments par la salle

LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. loi

mais commune à toute la chrétienté. C’est sur- 1 PARf- UVR- «•

tout durant le repas que les canterim de Pérouse ~ — -

charment et délassent les magistrats de la Commune 2. Dans le Conte cle l'écuyer de Chaucer, nous voyons le roi Cambynskan, assis au milieu de ses nobles, écouter, « après le troisième service, les ménestrels qui jouent devant lui, à sa table 2 ». Ce « troisième service » nous sert naturellement de transition, pour ajouter que l’usage le plus général était d’entendre les jongleurs à la tin seulement des dîners solennels 3. Saint Louis qui, comme nous l’avons vu, n’aimait guère cette musique, permettait aux ménestrels de ses barons de chanter chez lui « après manger » , et « il attendoit à oïr ses grâces tant que li menestriers

en long et en large. » (Raymond Lulle, en la septième partie de son « Livre des Merveilles », citée et traduite dans l 'Histoire littéraire, XIX, p. 357.) « Et quant on ot lavé, si s’asist au dingner, — Et puis, ont commancié menestrel à tromper, — Vielles, estrument commencent à sonner. » [Brun cle Montaigne , éd. P Meyer, p. 62, v. 1805-1807.) Etc., etc.

1. A. d’Ancona, Musica e Poesia nelV antico commune di Perugia, article de la Nuova antologici, analysé dans Romctnia , 1875, p. 296. — 2. Jusserand, La vie nomade en Angleterre , pp. 123 et 124. — 3. « Quant ont mangié, si fu la gent plus lie : — Mainte viele i fu le jor sachie — Et mainte note et dite et comenchie. » (. Aüberi , éd. Tobler, p. 89, v. 10 et ss.) = «Après mengier ont li baron lavé; — Tiéris li preus a le vin demandé... — Quant ont beü li chevalier membré, — Cil jougleour ont après vielé.» (. Bueves d’Hanstonne, Bibl. nat., fr. 12548, f° 198 v°.) « Après mengier violent et cantent li jugler. » {Enfances Goclefroi , éd. Hippeau, v. 110.) « Après mengier vielent li noble jugleor. » (76., v. 227.) « Quant li rois ot mangié, s’apela Hélinant; — Pour li esbanoier commanda que il chant. — Cil commence à noter ainsi com li jayant — Monter voldrent au ciel comme gentmescreant. » {Alexandre; texte cité bien des fois, et notamment dans VHistoire littéraire, XVIII, p. 88.) = « Et, quant orent, mangié à grant desduit plenier, — Ceus menestriers pristrent maintenant à sonier — Tubes et caramiaus, et après à arpier. » {Prise de Pampeluneféd. Mussafia, vers 1356-1358.) = « Quant ont mengié... — Li jouglere a sa viele atempré, — A trente cordes fait se harpe soner. »

( Huon de Bordeaux, éd. F. Guessard, et A. de Monfcaiglon, v. 7810- 7812.) « Quant an manjat... — Après si levon li juglar;... — L’uns viola lais », etc. {Flamenca, éd. P. Meyer, v. 575 et ss.) « Post cœnam liricines et tibicines audire jocundabar, » etc. ( Phaletolum , Adami Parvipontanei, Arsenal, ms. 3807, f° 90, xme siècle.) Etc., etc,

i part. livr. h. eüst fait sa lesse 1 ». Jacques II, roi de Maiorque en

- - — 1324, était, au contraire, très friand de ces divertissements et, sauf les jours de carême et les vendredis de toute l’année, exigeait que ses tubicinatores et son tabelerius lissent leur métier au commencement et à la lin du repas royal 2. Mais il ne faudrait pas, d’après ce dernier texte, s’imaginer que l’on eut toujours affaire, dans ces grands mangers féodaux, à des instrumentistes ou à des orchestres. Il est certain que l’on y chantait, et même que l’on y chantait « de geste 3 ». Voire, il arrivait que certains chanteurs, un peu trop adulateurs peut-être, profitaient de l’occasion pour improviser (?) des panégyriques en vers à l’honneur de leurs amphytrions 4. C’est peut-être parmi les jongleurs qu’il y a le plus de politiques.

Un lieu de délassement pour les châtelains, c’était leur verger. Ils y allaient volontiers tous les jours 5, et y faisaient chanter leurs ménestrels, depuis ce mois de mai qu’ils aimaient tant jusqu’à l’automne qu’ils n’ont jamais goûtée. Ainsi font Blanchefleur dans

1. Joinville, éd. Natalis de Wailly, 1867, in-8, p. 448. — 2. « Ceterum nolumus quod in quadragesima nec in diebus veneris, nisi festum magnum esset, dicti tubicinatores et tabelerius suum oflicium faciant in principio mensæ et fine.» (Jacobi U, regis Majoricarum, Leges palatinæ, Acta SS. Junii, éd. V, Palmé, IV, p. xxvn.) — 3. Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, p. 116, vers 138, 139. Cf. la note de la page 153 et A. Jubinal, Contes, dits, fabliaux , 1839, I, p. 185

— 4. Au milieu du repas qui est offert aux palatini par Louis VIII après son élévation au trône, un ménestrel, « mimus, ars musice quem decoravit» se lève et chante les louanges du nouveau roi. C’est Nicolas de Braye qui nous a conservé le récit de cette scène; mais, quant au Panégyrique du ménestrel, le chroniqueur ne s’est pas fait faute de de l'arranger à son gré : « Inclyte rex regum, probitatis stemmate vernans, — Quem vigor et virtus extollit în ætliera famæ, — Indole virtutis qui vincis facta parentis, — Major ut Atrides patrem Neptunius héros — Ægea, Pelides excedit Pelea, Jason — Esona, etc., etc. » On n’est pas plus pédant. — 5. « Que una festa de 1’ baron san Riçer,

— La çentil dame estoit en son verçer ; — Cun mainte dame estoit à déporter; — Si se fasoit davanti soi violer — Et una cançon e dir e çanter. » (Ed. Guessard, vers 57-61.)

Macaire et Guillaume dans la Prise d’Oranqe \ Les 1 rART- UVR- "•

jongleurs, cependant, ne se contentaient pas de de charmer ainsi les loisirs des barons. Les ducs Les jongleurs mêmes et les comtes ne leur suffisaient pas : il leur cours X rois

pii • j j 't x P • et des seigneurs;

fallait des rois. On les voit sans etonnement taire figure dans les cours princières où ils se sentent à l’aise et comme chez eux 2. Les rois, qui s’ennuient parfois, cherchent quelques distractions dans leurs chants, et ce roi de Majorque, dont nous avons eu lieu de parler tout à l’heure, Jacques II, élève à la hauteur d’une doctrine cette utilité providentielle des chanteurs et des musiciens. « Nam illorum officium tribuit lætitiam « quam 'principes debent summe appetere, ut per eam « omnibus se exhibeant gratiores 3. » Beaucoup de princes pensaient de même, et il y en avait même qui, pour se donner une émotion plus vive, allaient jusqu’à provoquer entre les jongleurs une certaine émulation et rivalité et, pour dire enfin le vrai mot, jusqu’à susciter entre eux de véritables concours. Un troubadour célèbre, qui était en même temps un jongleur en vogue,

Arnaud Daniel fut, à cette occasion, le héros d’une jolie histoire. La scène se passe, en Angleterre, à la cour du roi Richard qui se donne un jour la fantaisie de faire ainsi concourir notre Arnaud avec un autre juglar. Par malheur, Arnaud était de nature molle et de tempérament paresseux. Il laissa passer le délai qu’on leur avait accordé pour terminer leur « pièce de concours » et n’avait pas encore rythmé un seul vers quand le moment solennel arriva. Seulement il était

1. «Trueve Guillaume desoz le pin ramé... — Desoz le pinlor chantoit un jugler — Vielle chançon de grant antiquité. » (Ed. Jonckbloet, p.

116, v. 136-139.) — 2. « Grant fu la cort, meravilosa e plener — Que li rois Pépin oit fato asembler... — Asa li son venu bufaor et çubler. » ( Berta de li gran pié, éd Mussafia, Romania , 1874, p. 340.)

— 3. Leges palatinæ, Acta SS. Junii, 1. c.

aux

couronnements

et

aux entrées solennelles des princes ;

cloué d’une rare mémoire, et, ayant entendu réciter les vers de son concurrent, les avait très fidèlement gravés dans sa mémoire. Le hasard voulut qu’Arnaud fut invité le premier à faire entendre la composition « dont il était l’auteur » : il se leva et récita bravement , sans en omettre un mot , les propres vers de son concurrent. Stupeur de ce dépossédé qui essaie en vain de protester ; étonnement de l’auditoire ; gravité imperturbable d’Arnaud. Il fallut enfin s’expliquer, et le jongleur coupable avoua son méfait. Le Roi était de belle humeur et fit faire de beaux présents à la victime... et au voleur b

Les jongleurs sont ambulants, et c’est un de leurs caractères essentiels, aussi accourent-ils, même de fort loin, aux couronnements des rois, aux entrées solennelles des princes. Lorsque Mahaut, comtesse d’Artois, se mit en route, en 1319, pour faire sa rentrée solennelle en Arlois, « des ménestrels vinrent sur les chemins lui donner des aubades au nom des seigneurs et des villes 2 ». Au reste, les princes et les dames ne voyageaient guère sans être accompagnés d’une suite où figurait plus d’un jongleur. Henri Y, en 1415, n’en avait pas engagé moins de dix-huit, qui le devaient suivre en Guyenne : il ne les payait que douze deniers par jour, mais les défrayait sans doute de toutes leurs dépenses 3. Il va sans dire que les simples seigneurs imitaient volontiers cet exemple donné par les grands 4. On ne pouvait vrai-

1. Raynouard, 1. c., V, pp. 31, 32 (d’après la Vie en provençal d’Arnaut Daniel.) — 2. Mahaut, comtesse d'Artois, par J.-M. Richard, p. 109 (d’après les Comptes originaux). — 3. Rymer, Fœdera, etc. ann. 1415; texte cité par Jusserand,Z<zme nomade en Angleterre ,p. 124. — 4. V. Raoul de Cambrai, v. 6085 et ss. et le Moniage Guillaume, v. 448 et ss. = « A deux menestrez qui jouèrent de leur mestier devant Monseigneur en son bateau, à Lyon, en alant à Avignon [vers le Pape]. » (Comptes du duc de Bourgogne, en date du 13 janvier 1370,

ment plus, en aucune conjoncture, se passer de ces éternels, de ces inévitables jongleurs, et ce luxe était devenu une nécessité. Dans les grandes foires ils pullulent, ils triomphent, ils sont les rois ; mais nulle part aussi brillamment qu’au Lendit, où ils font entendre un répertoire tout spécial et principalement composé à riionneur des prétendues reliques de la Passion conservées à Saint-Denis. C’est là qu’il faut les voir juchés sur leurs tréteaux, et chantant Fierabras qu’on leur redemande toujours, la Destruction de Rome, et aussi ce Pèlerinage de Charlemagne qui est assaisonné d’un sel si grossier L On se garderait bien d’oublier de tels hôtes, le jour où l’on ouvre une « villeneuve ». Quand l’auteur de Renaus de Montauban nous fait assister à la construction d’une de ces villes dont il nous reste encore plus d’un type charmant; quand le poète énumère, avec une certaine naïveté de statisticien, les divers éléments dont on prend soin de composer la population nouvelle, il mentionne tout d’abord cinq cents bourgeois qu’on exempte

« senz quittance ». Archives de la Côte-d’Or, B. 319; registre nonfolioté.) = « A deux petits musiciens pour don fait à eulx par Monseigneur [le duc de Bourgogne] pour ce que Monseigneur avoit prins son esbatement d’eulx, quant il fut darrenièrement... à Boissy Saint-Lier; un franc. » (Archives de la Côte-d’Or, B. 1452, f° 69 v°.)

1. « Notre vieille épopée est primitivement la poésie des hommes d’armes, des barons et des vassaux. Les jongleurs chantaient leurs œuvres ou celles des autres, soit dans les châteaux, soit en accompagnant les expéditions guerrières... Mais bientôt ils cherchèrent naturellement un public plus nombreux et plus varié, et profitèrent des assemblées qu’attiraient les pèlerinages ou les foires pour y faire entendre leurs chansons. Celles qu’ils composèrent en vue de ce nouvel auditoire (naturellement très mêlé) durent avoir un autre caractère que les anciennes, tout en leur empruntant leurs personnages, leur cadre et une partie de leur inspiration. Le spirituel auteur du Pèlerinage nous offre, dans son petit poème, un des types les mieux réussis des productions de cette catégorie. Il ne s’appuie que très légèrement sur la tradition : il mêle le comique au sérieux... Au lieu de chanter ce qu’il croit vrai, il trouve ce qu’il juge amusant. » (G. Paris, La Littérature française au moyen âge , p. 48.)

I PART. UVR. II.

aux

grandes foires et aux

villes-neuves;

aux fêtes de l'Eglise ;

d’impôts pendant sept ans ; puis, cent boulangers, cent bouchers, cent marchands, cent taverniers (c’est peut-être beaucoup; mais c’est encore moins que de nos jours), et enfin, des chevaliers, des valets, des sergents... et des jongleurs L II faut lui savoir gré de ne pas avoir commencé par eux.

C’est à dessein que nous n’avons pas encore signalé la participation de nos chanteurs aux solennités religieuses, aux fêtes de l’Église. Les jongleurs n’étaient point précisément à l’aise au milieu de cette société cléricale qui les regardait un peu comme des excommuniés et qui, à tout le moins, se tenait sur la défensive. Leur rôle se borne donc le plus souvent (sauf durant le carême où l’exercice de leur profession leur est sévèrement interdit) à chanter ou à « musiquer » pendant les repas que l’on donne aux grands jours de la liturgie catholique 1 2. Mais il est, dans notre rituel, une fonction superbe et qui fut d’un accès plus facile aux jongleurs : les processions. Dans ces

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