‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 182 sur 217 · I PART. 1.1 VR. 111. CHAP. XV · texte numérisé non relu

I PART. 1.1 VR. 111. CHAP. XV

ennemis de celte épopée qui voyait pour la seconde fois la lumière du jour : Paulin Paris fut de nouveau attaqué et se défendit avec une jeune et vaillante impétuosité. 11 faut néanmoins avouer qu’il manquait à Gann un élément important pour entraîner les âmes, et ceux-là même qui savaient l’admirer n’en étaient pas émus. Des batailles superbes, du beau sang rouge répandu à torrents, des meurtres horribles et des plus horribles représailles, tous ces spectacles étaient faits pour étonner l’esprit, mais non pour atteindre le cœur. Ce n’était pas français, ce n’était pas national. Avec de tels chefs-d’œuvre, la cause de notre épopée n’eut jamais été gagnée. On attendait nescio quidmajus. C’est alors, c’est en 18.36 que Francisque Michel revint d’Oxford avec la copie du Roland de la Bodléienne ; c’est alors qu’il publia 1 ce poème qu’il est aujourd’hui permis de rapprocher de Y Iliade. Les vers du Roland ne sont peut-être pas mieux frappés que ceux de Gann ; ils ne sont ni plus naturels, ni plus mâles ; mais ils sont français, mais l’amour de la patrie française v frémit et les échauffe, mais ils font battre le

cœur, mais ils font pleurer. Une incontestable unité donne en outre à ce poème une valeur littéraire qu’aucun autre ne possède à ce point. Cependant il ne conquit pas d’emblée cette seconde popularité à laquelle il avait droit, et il a fallu la guerre de 1870 pour nous en donner l’intelligence et l’amour. Sedan a fait comprendre Roncevaux.

D’autres chansons vinrent bientôt, si je puis ainsi parler, se grouper autour de ce Roland qui méritait la première place et la gardera toujours. Ce fut, dès

1. La Chanson de Roland ou de Roncevaux du xnc siècle , 'publiée pour la première fois d’après le manuscrit de la Bibliothèque Bodlèienne d’Oxford, par Francisque Michel, Paris, 1836, in-8.

i part. livb. m. 1836, cette P avise la Duchesse' où Ton put admirer

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un type héroïque de femme féodale et chrétienne. Vingt vers du Roland étaient tout au plus consacrés à la belle Aude : Parise, elle, est le centre et la vie de tout le poème qui porte son nom. Trois ans après, ce fut le tour de cette Chanson des Sciisnes qui fut écrite sur les confins des xnc et xiif siècles, mais qui est déjà une œuvre de la décadence, moins touchante que Berte , moins épique que Parise et où il ne faut voir, pour tout dire, qu’un roman d’aventures en vers épiques 2. Nous lui préférons les superbes brutalités et barbaries de ce Raoul de Cambrai que M. Le Glay édita en 1840, au moment même où l’honnête Bourdillon, caché dans l’ombre de son cabinet, se décidait enfin à publier un remaniement du Roland dont il préparait l’édition depuis 1832 et qu’il s’obstina toujours à considérer comme le vrai Roland , même après la publication de Francisque Michel3. Il était juste, il était bon que toutes les époques de notre poésie nationale fussent successivement mises en lumière par nos nouveaux Renaissants, et les véritables amis de notre littérature du moyen âge durent se réjouir de voir, en moins de deux ans, publier un de nos poèmes les plus primitivement beaux, Ogier le Danois 4 et ce Bauduin de Sebourc, où l’on peut étudier le type le

1. Li Romans cle Parise la Duchesse, publié pour la première fois d’après le manuscrit unique de la Bibliothèque royale, par G. -F. de Martonne. Paris, 1836, in-12. — 2. La Chanson des Saisnes, par Jean Bodel, publiée pour la première fois par Francisque Michel. Paris, 1839, deux vol. in-12. — 3. Roncisvals mis en lumière, par J.-L. Bourdillon. Dijon et Paris, 1841, in-12. L’année précédente, l’auteur avait déjà publié un premier livre : « Le poème de Roncevaux traduit par J. -Louis Bourdillon. Dijon et Paris, 1840, in-12 ». — 4. La Chevalerie Ogier de Danemark, par Raimbert de Paris, poème du xiie siècle, publié pour la première fois d’après le manuscrit de Marmoutier et le manuscrit de la Bibliothèque du Roi, par M. Barrois. Paris, 1842, deux vol. in-12, ou un volume in-4°.

plus achevé de ces romans baveux du xivc siècle qui 1 1>ART- uv«- m-

ne sont plus des poèmes et, encore moins, des épo- — pées 1. C’est à cette dernière famille d’interminables et pâteuses rapsodies qu’appartient aussi cette rédaction du Chevalier au Cygne qu’édita un peu plus tard ce courageux M. de Reifîemberg, auquel il n’a manqué, pour être un parfait érudit, que de savoir se restreindre et de ne pas avoir la maladie des notes 2. La loi des contrastes a voulu qu’en face de ces longs et ennuyeux remaniements, M. Edelestand Du Méril eut la pensée de compléter le Garin de M. Paulin Paris par la Mort de Garin qui offre les mêmes caractères et est de nature à nous consoler de tous les Bauduin de Sebourc 3 4. La plupart de ces œuvres avaient, chose rare, trouvé des éditeurs, et le libraire Techener, en poursuivant à travers cent obstacles sa « Collection des Romans des douze pairs », avait fait preuve d’une vaillantise dont il faut vraiment ne pas se montrer trop oublieux; mais, enfin, la France n’était pas encore assez habituée à cette littérature redevenue nouvelle pour qu’on fût assuré d’y rencontrer beaucoup de Techener. C’est en Allemagne, c’est pour le compte d’une Société allemande qu’Henri Michelant dut publier, en 1846, Y Alexandre de Lambert le Tors et d’Alexandre de Rernay, ce poème si curieux à tant de points de vue et où s’était condensée l’une des légendes les plus populaires du moyen âge \ On peut

1. Bauduin de Sebourc, troisième roi de Jérusalem , poème du xive siècle , publié pour la première fois d'après le manuscrit de la Bibliothèque royale [parM. Boca], Valenciennes, 1841, deux vol. in-8.

— 2. Le Chevalier au Cygne , édition de M. de Reiffemberg, publiée dans la Collection des Chroniques inédites belges (tome I, 1846; t. II,

1848 ; tome III, 1854). Un excellent Glossaire a été ajouté à cette publication en 1859 : il est dû à M. Borgnet. — 3. La Mort de Garin le Loherain , poème du xme siècle publié pour la première fois d'après douze manuscrits, par Edelestand Du Méril. Paris, 1846, in-12. —

4. Li Romans d’Alixandre par Lambert le Tors et Alexandre de Ber-

m. regretter que Prosper Tarbé, trois ans après, n’ait pas eu le courage de nous donner une édition intégrale de cet Aubri le Bourgoing 1 dont l’étendue est, il est vrai, quelque peu redoutable; on regrette surtout les imperfections trop visibles de cette édition que devait un jour compléter celle de Tobler. L’année précédente, en pleine Révolution, avait paru la Chanson d’Antioche 2 qui avait par avance dédommagé les lecteurs A Aubri. Tous les poèmes publiés jusques là étaient plus ou moins imbibés de légende ; mais Antioche apparut dans une éclatante lumière, comme une œuvre solidement historique, en même temps que comme un poème véritablement inspiré. De l’histoire et de la poésie tout ensemble, rien ne saurait être plus beau. Et il s’agissait ici, notez-le bien, d’un récit authentique delà première croisade, c’est-à-dire d’un récit qui est cent fois plus dramatique et plus passionnant que celui de la Retraite des Dix mille. Il s’agissait de notre France envahissant un jour l’Orient pour venger son Dieu qui est notre Dieu. Il s’agissait enfin d’exploits qui, aux yeux d’un juge impartial, dépassent tous ceux qu’a racontés Homère. Antioche est le digne pendant du Roland.

Pendant que l’on travaillait ainsi à éditer « pour la première fois » nos vieux poèmes, d’autres érudits les analysaient, les discutaient, les commentaient et les aimaient enfin à leur façon. C’était le grand Guillaume de Schlegel, cet encyclopédiste si origi-

nay, herausgegeben von Heinricli Michelant in Paris. Stuttgart, gedruckt auf Kosten des literarisclien Vereins, 1846, in-8.

1. Le roman d’ Aubri le Bourgoing , publié par Prosper Tarbé dans sa Collection des poètes champenois, Reims, 1849, in-8. — 2. La Chanson d’Antioche, composée par le pèlerin Richard, renouvelée par Graindor de Louai, et publiée par Paulin Paris. Paris, 1848, deux

nal et si élevé, qui, en 1833, s’attaquait aux idées de Fauriel 1 ; c’était Wilhelm Grimm qui publiait, cinq ans après, cette première imitation allemande de notre Roland , le Ruolandes Liet 2, en attendant que Bartsch nous fit un jour connaître cette autre adaptation germanique de notre plus vieux poème, le Karl du Stricker 3; c’était Adelbert Relier qui, dans un écrin un peu lourd, recueillait, comme perles, des fragments de notre épopée principalement empruntés aux bibliothèques de l’Italie 4 ; c’était enfin Massmann qui, en 1849, éditait cette Chronique des empereurs, cette Kaiserkronik où deux mille vers sont consacrés à une légende de Charlemagne que les éléments français n’ont point pénétrée \ C’étaient surtout Ideler et Nolte, d’une part G, et Græsse de l’autre 7 qui, comme pour nous montrer que l’Allemagne nous devançait en ces études, nous offraient deux essais d’une Encyclopédie bibliographique consacrée à notre propre Epopée nationale.

Nous avons à dessein groupé ensemble tous les tra-

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