‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 185 sur 217 · Revue des Leux-Mondes , 1er juin · texte numérisé non relu

Revue des Leux-Mondes , 1er juin

chrétienne ait éclairé le monde. » On ne saurait mieux 1 dire, mais peu de voix faisaient ici chorus avec la sienne. C’est à peine si l’on peut citer une édition de chanson de geste, le Girart de Viane de M. Prosper Tarbé \ En Allemagne et en Hollande, on travaillait davantage et mieux : Conrad Hoffmann publiait, dans le corps d’un même volume, deux de nos chansons vraiment héroïques et presque sauvages : l’une (c’est Amis et Amiles) où Ton voit un père trancher sans hésiter la tête de ses enfants pour sauver un de ses amis; l’autre (c’est Jourdains de Blaivies ) où un vassal substitue au fils de son seigneur son propre fils qui est frappé et meurt2. Cependant M. Jonckbloet publiait à la Haye 3 les plus beaux poèmes 4 de ce cycle de Guillaume dont on avait à peine effleuré l’histoire avant lui et où il nous est donné d’admirer une chanson, A liscans, qui vaut presque le Roland. Un des deux volumes de M. Jonckbloet, le second, est tout entier consacré à un Examen critique des chansons de cette geste, et c’est un travail qui est, encore aujourd’hui, l’un des plus complets sur la matière :j. Quelques fautes de lecture,

1. Le Roman de Girart de Viane , par Bertrand de Bar-sur- Aube, publié par P. Tarbé, Reims, 1850, in-8. — 2. Amis et Amiles und Jourdains de Blaivies , zwei altfranzôsiscbe Heldengediclite des Kerlingischen Sagenkreises nacli der Pariser Handschrift zum ersten

Male herausgegeben von Dp Conrad Hoffmann (Erlangen, 1852, in-80)- —3. Guillaume d'Orange , Chansons de geste des xie et xne sièclesi publiées pour la première fois... par W.-A. Jonckbloet, professeur à

l’Université de Groningue. La Haye, 1854 : deux volumes in-8. —

4. Le Couronnement Looys (I, p. 1), le Charroi de Nîmes (p. 73), Prise d’Orange (p. 133), le Covenant Vivien (p. 163) et Aliscans {p. 215). —5. Le savant hollandais analyse les Enfances Guillaume (t. II, p. 14); dessine rapidement la silhouette du Guillaume de l’histoire d’après tous les chroniqueurs contemporains (pp. 21-26); compare à ce sujet l’histoire et la tradition poétique (p. 27); établit que, dès le xie siècle, les chansons sur Guillaume étaient universellement populaires (p. 40; ; démontre la réalité historique de la bataille d’Aliscans (p. 41); disserte sur les mots Archant et Aliscans (p. 56); fait voir que les deux légendes de Guillaume d’Orange et de Guillaume Ier, comte de Province, se sont un j our fondues en une seule (p. 60) ; discute les origines

Troisième période :

le Travail.

Le Recueil des anciens poètes de la France.

quelques erreurs de détail ne sauraient infirmer un tel jugement. Le Guillaume cl' Orange de Jonekbloet est « une œuvre ».

Nous disions tout à l’heure qu’en France le labeur semblait s’être un peu ralenti ; mais ce ralentissement, disions-nous aussi, ne devait pas être de longue durée. Dès 1 854, il s’élaborait à Paris un vaste plan qu’il fallut ramener bientôt à des proportions moins grandioses, mais qui, malgré tout, a abouti à d’excellents résultats. Nous avons été mêlé, jour par jour, à cette généreuse entreprise et pourrions en écrire l’histoire détaillée. Il ne s’agissait de rien moins que de publier toute la poésie française du moyen âge : quelque chose, je pense, comme plusieurs millions de vers. Comme on était jeune en ce temps-là!

Il se trouvait, d’aventure, que le Ministre de l’Instruction publique , à cette époque reculée , était un érudit que les études sur le moyen âge avaient naguères occupé et charmé. L’étendue de ce dessein ne l’effraya pas, et il mit sans tarder la main à l’œuvre : « Faites-moi un Rapport sur un Recueil projeté de tous les anciens poètes de la France ». Ces paroles s’adressaient à l’homme d’esprit et de savoir qui enseignait alors la philologie à l’Ecole des Chartes, à notre maître Francis Guessard. Celui-ci rivalisait d’enthousiasme avec le Ministre, et me dicta bientôt ce Rapport où l’on put admirer cette netteté de style et cette précision d’idées dont il était coutumier. Peu de temps après, il fut en mesure ÎP offrir à M. Fortoul le plan détaillé de toute la Collection rêvée. Seule-

toriques du Charroi , de la Prise d’Orange (p. 65) et du Couronnement Looys (p. 80) qui lui donnent l’occasion de montrer que plusieurs Guillaume ont concouru à former la légende de toute cette geste. Etc., etc.

ment, il avait eu, au dernier moment, quelque scru- irAcRHT;t>LIV";ni

pule devant la masse trop imposante de tant de maté- -

riaux et croyait bien faire en ne demandant (tout simplement) que soixante volumes contenant chacun soixante mille vers. Le Ministre ne l’entendait pas de la sorte et, d’une main rapide, écrivit en marge du Rapport : « Publiez tout, tout, tout. » En trois coups de crayon il venait de décréter la publication de plusieurs millions de vers.

Le 12 février 1856, en tête du Moniteur universel , paraissait le fameux Décret, déjà cité, « ordonnant la publication d’un Recueil des anciens poètes de la France ». Le Journal officiel a rarement inséré un document qui fît autant d’honneur au gouvernement et au pays.

On se mit joyeusement au travail; on hanta les bibliothèques de Paris; on dressa une bibliographie complète de toutes les chansons qui y étaient conservées; on partit allègrement en Italie (j’en étais) et l’on en revint avec la copie de Y Entrée de Spagne , de la Prise de Pampelune , de Y Auber on et du Macaire; on discuta longuement s’il fallait, comme le voulait M. Victor Leclerc, ramener tous les textes au dialecte de l’île de France que cet érudit considérait obstinément comme la langue « classique » du moyen âge, et il fut entendu que l’on se contenterait, plus respectueusement, de reproduire, non pas toujours le plus ancien, mais le meilleur manuscrit de chaque poème; on fixa les principales règles qui devaient présider à l’établissement du texte et, pour être mieux compris de tout le monde, on prépara un spécimen de la future Collection. Ce spécimen fut imprimé par Didot, avec les types de sa maison, en un bel in-octavo à deux colonnes, et bon y put lire la première partie

1 i,AchapUIv in* de cette Chanson d’ Aspremont 1 * III, * * VI. qui est encore inédite.

- Je la possède encore, cette rarissime plaquette, et elle

me rappelle vivement tous ces souvenirs d’il y a quarante ans.

Quand tous ces préliminaires furent achevés, on jeta un dernier regard sur le plan énorme de M. Fortoul, et l’on estima qu’il était irréalisable. Sur ces entrefaites, le ministre mourut. Son successeur, homme pratique , considéra le Recueil des anciens poètes de la Finance comme un beau rêve, et l’on put même craindre un instant que ce rêve n’eut le sort de tous les autres. Il n’en fut rien : M. Rouland rogna le plan de son devancier, mais se garda de le détruire. Il décida que les seuls romans « carlovingiens» feraient partie du Recueil sagement amoindri, et lui attribua modestement quarante volumes de format elzévirien 2. M. Guessard restait à la tête de l’œuvre.

Dix volumes parurent en moins de dix ans 3 : on

1. On avait pris pour base le meilleur des manuscrits, le 2485 du fonds français à la Bibliothèque impériale (ancien 8203). Aux autres

manuscrits on n’avait demandé que les variantes indispensables. Rien, d’ailleurs, n’avait été ajouté au texte, si ce n’est quelques lettres ou quelques mots omis par le scribe, et ces additions avaient été placées entre crochets pour qu’on ne put pas les confondre avec le texte du manuscrit choisi pour type. Ces règles étaient des plus élémentaires. — 2. Chaque volume contient une ou plusieurs chansons publiées chacune sous la responsabilité d’un éditeur particulier. En tête de chaque poème se trouvent une Préface presque uniquement consacrée à la bibliographie de la chanson, et un Sommaire très développé, qui est composé dans la tonalité de l’original et peut, pour le «grand public», remplacer au besoin la lecture du vieux roman. Le poème est ensuite publié d’après le manuscrit qui a été jugé le meilleur; mais tous les autres manuscrits sont scrupuleusement consultés, et l’on y cueille avec soin toutes les variantes utiles. Quelques notes fort brèves et un Erratum terminent le volume. —3. Voici l’énumération de ces volumes, avec leur date, leur composition et les noms de leurs éditeurs : I, 1859 : Gui de Bourgogne , Otinel , Floovant (éditeurs : MM. Fr. Guessard et H. Michelant) ; II. 1859: Doon de Mayence (A. Pey.);

III, 1859 : Gaufrey (Fr. Guessard et P. Chabaille); IV. 1860 : Fierabras

(A. Krœber et G. Servois), Parise la Duchesse (F. Guessard et L. Lar-

chey); V. 1860 : Huon de Bordeaux (F. Guessard et C. Grandmaison);

VI. 1861 : Aye d’Avignon (F. Guessard et P. Meyer); Guide Nanteuil

débuta en 1859 par Gui de Bourgogne et Ion finit en 1870 par Aliscans. L’année terrible mit brutalement fin à une œuvre aussi nationale; mais, avec un peu de bonne volonté, on la pourrait reprendre dès demain, et il serait aisé de trouver encore la matière de trente volumes. Qu’on essaie.

Depuis les commencements du Recueil auquel le nom de notre maître restera attaché jusqu’à l’heure fatale où il fallut l’interrompre, il y a encore à signaler, en France et à l’étranger, plus d’une première édition de textes, plus d’un excellent mémoire, et le mouvement désormais ne s’allentit plus. F. Guessard n’avait pas fait entrer dans sa Collection moins de quatorze poèmes; mais il en restait tant d’autres qui réclamaient la lumière! Il y avait par bonheur quelque émulation entre les Allemands et nous. Francisque Michel (qui a tant copié dans sa vie) publiait en 1856, dans la Bibliothèque elzévirienne, le texte de deux manuscrits de Girart de Roussillon 1 ; mais il avait été, pour l’un d’eux, devancé, l’année précédente, par Conrad Hoffmann 2. En 1858, nous éditions nousmême notre premier ouvrage, Y Entrée en Espagne 3, où nous transcrivions environ mille vers de ce poème encore inédit et qui est d’un si puissant intérêt pour l’histoire légendaire de Charlemagne et de Roland. Prosper Tarbé, en 1860, éditait partiellement ce

(P. Meyer); VIL 1862 : Gaydon (F. Guessard et S. Luce); VIII. 1863 : Hugues Capét (marquis de la Grange) ; IX. 1866 : Macaire (F. Guessard); X. 1870 : Aliscans (F. Guessard et A. de Montaiglon).

1. Girart de Roussillon , Chanson de geste ancienne, publiée en provençal et en français d’après les manuscrits de Paris et de Londres. Paris, 1856, in-18. — 2. Girartz de Rossilho nach der Pariser Handscrift, herausgegeben von C. Hoffmann. Berlin, 1855-57 (Collection de M. Malm). — 3. L’Entrée en Espagne , chanson de geste inédite, renfermée dans un manuscrit de la Bibliothèque de Saint-Marc à Venise, notice, analyse et extraits [Bibliothèque de l'École des Chartes , 1858, p. 217). Tirage à part.

IPAchapL,Iv 1U‘ Foulques de Candie qui a eu au xme siècle, on ne sait

- trop pourquoi, autant et plus de succès que le Roland1.

L’année suivante, le même éditeur nous donnait, toujours par fragments, le Roman des Quatre fils Aymon , princes des Ardennes 2 *; mais Henri Michelant n’était pas homme à se contenter, pour une chanson aussi populaire, de ces lambeaux plus ou moins bien cousus. En 1862, il publia, à Stuttgart, son Renaus de Montauban 3 pour la même Société qui avait précédemment édité son Alexandre , et mit ainsi aux mains des érudits deux des poèmes qui ont certainement eu le plus de vogue parmi le peuple comme parmi les lettrés du moyen âge. Dès 1851 4, un érudit allemand qui a toujours travaillé très lentement, Theodor Müller, avait publié le texte du Roland d’Oxford; mais cette édition n’avait pas satisfait le très consciencieux éditeur qui la cacha et se remit à l’œuvre. En 1863, il se montra moins mécontent de lui et donna enfin au public cette excellente « seconde édition 5 », qui a été et est encore la plus légitimement consultée. Un autre romaniste de haute valeur, Mussafia, faisait paraître à Vienne, en 1864, une édition de la Prise de P ampelune et de ce même Macaire 6 dont Guessard, deux ans plus tard, allait

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