Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p
1 PchapLxvi HT‘ ment & sa gloire, et Charlemagne, d’ailleurs, l'avait - vengé par une éclatante et décisive victoire. En attendant Charlemagne, nous nous consolâmes avec Roland. Ce fut une rage, une frénésie, non pas de celles qui épuisent un peuple, mais de celles qui le relèvent. L’œuvre de M. de Bornier vint à point pour donner une nouvelle satisfaction au sentiment national, et la Fille de Roland eut cent représentations. Ce fut une de nos revanches. On répéta partout le fameux vers : « Tout homme a deux pays, le sien, et puis la France », lequel est moins nouveau qu’on n’a pu le croire, mais qui, sous une forme un peu chauvine, exprime une antique et profonde vérité. Cette Fille de Roland, dont l’inspiration générale est due à nos chansons de geste, on voulut alors la jouer un peu partout, et il n’est guère de collège où l’on ne se soit donné la joie de la représenter avec des coupures et des suppressions plus ou moins intelligentes et nécessaires. Ces adaptations étranges et que j’ai connues de visu portaient généralement ce titre nouveau : Le fils de Ganelon, et la fille de Roland n’y brillait que par son absence. On applaudissait quand même.
Le mouvement était donné ; mais on s’aperçut aisément que, pour être durable, un tel enthousiasme devait revêtir parmi nous un caractère scientifique. La France eut la sagesse de le comprendre.
De nouvelles études étaient indispensables : on s’y assujettit. De nouveaux livres étaient nécessaires : on les écrivit.
C’est par des publications de textes qu’il importait de commencer. Il faut, en effet, se dire et se redire que, sur cent chansons de geste, il y en a environ quarante qui sont encore inédites ; il faut aussi se persuader que, parmi celles-ci, il y en a qui sont de la plus
haute valeur, comme le Montage Guillaume et presque 1 LI™- 1,1
toute la geste des Lorrains. Tant que ces textes pré- -
cieux dormiront dans les manuscrits, il n’y aura rien de vraiment décisif à espérer pour la connaissance
approfondie de l’Epopée française. Tout ce qui se rapporte à l’examen critique de la langue et de la versification romanes, aux origines historiques,, au développement de la légende et, ce qui est à nos yeux d’un prix plus relevé, à l’histoire de la vie privée et des mœurs de nos pères, tout, tout demeurera suspendu, tant qu’on n’aura pas publié la somme de notre littérature épique. Des textes, il nous faut des textes.
Depuis 1870, une trentaine de chansons ont été Textes épiques publiées; mais, pour une dizaine d’entre elles1, il s’agit depuis 1870. seulement d’éditions nouvelles, plus parfaites que les précédentes 2. Restent donc environ vingt textes nouveaux, et ce n’est pas assez, suivant nous, pour vingt-trois ans de travail. Je sais bien qu’en revanche
1. Aigar et Maurin, fragments; Scheler, 1877; Aimer i de Narbonne , Demaison, 1888; Aïol, deux éditions : 1° Fœrster, 1876; 2° Jacques Normand et Gaston Raynaud, 1877; Acquin, Jouon, 1880; *Aliscans, De Montaiglon et Guessard, 1870; *Amis et Amiles, C. Hoffmann, 2e éd., 1882 ; Anseis.de Carthage , J. Alton, 1892 ; Auberon, Graf, 1878; * Aubry le Bourg oing , A. Tôbler, 1870 ; Bastart de Bouillon, Scheler, 1877 ; *Berte aus grans pies, Scheler, 1874 ; Berta de li gran pié, Mussafia, 1874; Bueves de Commarcliis, Scheler, 1874; Brun de la Montagne, P. Meyer, 1875; Le Chevalier au Cygne, Hippeau, 1874; * Couronnement Looys, E. Langlois, 1889; Laurel et Béton, P. Meyer, 1880 ; Destruction de Rome, Grœber, 1873; Elie de Saint Gilles, deux éditions : 1° G. Raynaud, 1879; 2° Fœrster, 1882; Elioxe, Todd, 1889; Enfances Ogier, Scheler, 1874; Enfances Rolant ( Berta e Milone et Orlandino), Mussafia, 1885; Enfances Vivien, Wahlund et Hugo von Feilitzen, 1886; Galien, Stengel, 1890; *Girart de Roussillon, texte d’Oxford, Shweppe, 1878, et Fœrster, 1880; texte de Londres, Stürzinger, 1880; Godefroi de Bouillon, Hippeau, 1874 ; * Jourdain de Blaivies, 2e édition, C. Hoffmann, 1882 ; Mainet, fragments, G. Paris, 1875; Maugis d’ Aigrement, Revue des Langues romanes, 1892, 1893; Mort d’Aimeri de Narbonne, Couraye du Parc, 1884 ; * Raoul de Cambrai, P. Meyer et A. Longnon, 1882; *Roland, éditions multiples; Roncevaux, remaniements du Roland, Fœrster, 1883 et 1886; * Voyage de Charlemagne à Jérusalem, Koschwitz, 1880 et 1883. — 2. Nous les indiquons ci-dessus par un astérisque.
l PART. LIVR. 111.
Traductions
nouvelles.
on a découvert quelques poèmes nouveaux, comme Mainet , comme YAigar et Maurin provençal, comme Aquilon de Bavière ; mais si précieuses que soient de telles découvertes, elles ne nous consolent pas de tant d’autres poèmes dont on ne connaît que l’existence et qui restent dans la nuit. Chose plus grave : le mouvement des éditions nouvelles s’est sensiblement ralenti depuis plusieurs années, et il n’y a peut-être pas lieu d’espérer qu’il s’accélère de nouveau. Nous nous sommes demandé à quelle cause il convenait d’attribuer un ralentissement aussi fâcheux, et nous pensons l’avoir découverte. C’est le cas, suivant nous, d’appliquer ici le fameux axiome : « Le mieux est l’ennemi du bien ». On se montre aujourd’hui si difficile sur l’établissement d’un texte critique que les plus vaillants reculent. Il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir voyager par toute l’Europe à la recherche de tous les manuscrits d’une chanson de geste ; il n’est pas aisé de les distribuer en familles et sousfamilles, et de reconstituer avec eux le texte, le vrai texte, l’auguste texte primitif. Alors qu’arrive-t-il? On se désespère, et l’on attend. Mieux vaudrait, en attendant l’édition définitive, publier de bonnes éditions paléographiques qui permettraient du moins à l’historien d’utiliser à son profit les données de nos anciens poèmes. Les philologues prendraient ensuite leur temps pour nous donner quelque jour laversion authentique de chaque chanson avec cette méthode et cette sûreté dont Paul Meyer leur a fourni naguères le modèle dans son édition partielle du Charroi de Nîmes \
Les éditions ne suffisent pas, et il est indispensable que quelques chansons, à tout le moins, soient accom-
1. Choix d’anciens textes bas-latins, provençaux et français, etc., 2e partie. Français , pp. 237 et ss.
pagnées de traductions. Nous ne vivons pas en Aile- 1 magne où la vulgarisation n’est pas un besoin du génie national, mais en France où l’on ne se plaint jamais que la science soit trop élémentaire. Il ne faut pas dédaigner le grand public, sous peine d’être abandonné par lui, et il convient surtout de ne point transformer la science en je ne sais quel temple où les prêtres seuls ont le droit d’entrer. Je sais telle édition de la Chanson de Roland qui n’a dû sa diffusion qu’à la traduction dont elle est munie, et c’est principalement par ces traductions que notre Iliade a reconquis son antique popularité. Il en a été de même pour le Girart de Roussillon > pour ce texte hérissé de difficultés et qui, avant Paul Meyer, n’était guère abordable qu’à dix savants en France et à cent en Europe. C’est dans nos collèges surtout, c’est dans nos classes de seconde que de telles traductions sont de mise. Lorsque le Roland a forcé les portes de l’Université et conquis sa place au soleil parmi les grands classiques, nous ne nous doutions pas que certains professeurs en profiteraient pour faire induement pénétrer l’enseignement supérieur dans l’enseignement secondaire et pour se livrer à une philologie intempestive devant des collégiens de seize ans. Ce que nous voulions, c’est qu’on leur lût, d’une voix vibrante et d’un cœur ému, une traduction de notre vieux poème ; c’est qu’on en fit sobrement admirer la beauté simple et profonde ; c’est surtout qu’on prît occasion de cette lecture pour dire à ces jeunes Français : «Voyez, mes enfants, combien la France était déjà grande et combien elle était aimée il y a plus de huit siècles. » Toute autre méthode nous semble présomptueuse et vaine.
Il nous fallait ensuite des Traités complets sur notre épopée nationale, des œuvres synthétiques qui
PART, L1VR. Ut.
Les Traités et les Manuels.
i part. livr. ht. fissent saisir au lecteur français, très amoureux de
- clarté, l’ensemble même de l’histoire de nos chansons. Nous avions terminé en 1868 les trois premiers , volumes de nos Epopées : nous nous remîmes à l’œuvre dix ans après et, au lieu de terminer notre livre, nous le recommençâmes. Ce n’est pas à nous qu’il appartient d’en parler. Quelques années plus tard, en 1883, un érudit danois condensait en un excellent volume 1 toutes les données acquises sur notre Épopée nationale : il y consacrait de courtes notices à chacune de nos chansons de geste et complétait un aussi utile travail par la plus détaillée et la meilleure de toutes les bibliographies. Il est peu de français, hélas! qui soient familiers avec les langues des autres pays, et notamment avec le danois. Le livre de Nyrop avait besoin et méritait d’être traduit en français, et nous savons qu’on y pensait. Nous fumes devancés par un italien, et nous nous estimons encore heureux que l’œuvre du savant de Copenhague ait été mise ainsi à la portée d’un plus grand nombre de nos compatriotes. Le traducteur italien était, d’ailleurs, un homme au courant de la science et qui a su donner, par quelques additions heureuses, un cachet original à cette nouvelle édition de l’œuvre de Nyrop 2.
Les Monographies La synthèse, c’est fort bien ; mais, pour qu’elle soit
scientifiques. ^ sûre, il convient qu’elle soit de longue main
préparée par d’excellentes analyses. Rien n’est, à cet égard, plus profitable que de consciencieuses monographies, et ce sont là les indispensables et solides matériaux avec lesquels on pourra enfin élever l’édifice laborieux des grands Traités ou des grandes Histoires
1. Kristoffer Nyrop ,LenOldfrans~ke Heltedigtning . Copenhague, 1883* — 2. Storia delV Epopea francese nel medio evo, prima traduzione clair originale danese di Egidio Gorra, etc. Turin, 1889.
LAUIÉIIABILITATION (1870-1893).
générales. Pour être en mesure de posséder, dans trente 1
ou cinquante ans, un Manuel complet de l’Epopée ' française, il faudra vingt travaux comme ceux que Paul Meyer a consacrés à la légende d’Alexandre 1 et au roman de Girart du Roussillon 2 . Remonter aux sources multiples et cachées de telle ou telle légende; la suivre à travers toutes les sinuosités de son cours, et pour ainsi parler, dans tout le partage de ses eaux; puis, se faire chimiste et étudier au microscope tous les éléments dont elle se compose, les bien doser et en faire très clairement connaître la qualité et la valeur; puis, enfin, pour prendre encore une autre image, se constituer vaillamment l’historien exact de sa grandeur et de sa décadence : telle est l’œuvre, très abrupte et malaisée, de ceux qui entreprennent une de ces monographies nécessaires. M. Paul Meyer y a véritablement excellé, et l’on peut dire qu’il en a créé le type. Il n’y a plus qu’à l’imiter.
Parmi ces sources de la légende, l’histoire, la véritable histoire est certainement la plus importante. Il de y a longtemps déjà qu’on l’a compris, et qu’on a essayé de débrouiller les origines historiques de nos chansons de geste, de leur affabulation, de leurs héros. C’est ici, dois-je le dire, qu’il convient de ne pas se laisser emporter par l’imagination et par l’esprit de système. Certes, il y a des éléments historiques dans nos vieux poèmes, et aveugle serait qui ne les verrait point; mais enfin, tout n’y est pas historique, et il serait bon de ne pas se jeter d’un excès dans l’autre. A force de trouver que toute épopée est de l’histoire, on en
1. Alexandre le Grand dans la littérature française au moyen âge; Histoire de la légende , 1886. — 2. Girart de Roussillon, Chanson de geste traduite pour la première fois, 1884. L’Introduction et les Appendices ne renferment pas moins de 234 pages.
PART. UVR. IIT.
Les travaux îr les origines historiques nas chansons.
752 LA REHABILITATION (1870-1893.)
i part. livr. in. arriverait facilement à conclure que toute histoire
- est de l’épopée. Il faut être, en ces cas épineux,
d’une véritable sévérité, éviter d’être spirituel, si on le peut, et 11e pas se montrer satisfait de demi preuves. Il faut surtout ne pas se contenter de généralités vagues, et préciser nettement. Par bonheur, nous avons encore ici des modèles presque parfaits et qui sont heureusement imitables. Tels sont les travaux d’Auguste Longnon qui ont pour objet Girart de Roussillon dans l’ histoire *, « l’élément historique de Huon de Bordeaux 2 » et l’historicité des Quatre fils Aimon 3. Ce qui caractérise l’auteur de ces pages vraiment concluantes, c’est cette précision même dont nous venons de parler : « Le Charlemagne des Quatre fils Aimon n’est autre que Charles-Martel, et le roi Yon de cette même chanson est cet Eudon qui fut roi ou duc de Gascogne au vm° siècle 4. » Voilà des noms exacts, voilà des dates claires. Il n’y a pas là de ces points d’interrogation qui troublent les meilleurs esprits, mais des affirmations sagement restreintes et bien prouvées ; il n’y a pas là de ces ingéniosités dangereuses où l’on tombe si aisément en pareille matière, mais tout juste assez d’imagination pour découvrir la bonne piste, et assez de sagacité pour ne pas la perdre. Il importe que l’exemple d’Auguste Longnon soit suivi et qu’on étende à toutes nos chansons la méthode dont il s’est si avantageusement servi pour éclairer les origines de trois ou quatre d’entre elles.
1. Revue historique, nov. déc, 1878, pp. 242-279. — 2. Romania , 1879, p. 1 et ss. — 3. Revue des questions historiques, janvier 1879, pp. 73-93. Cf. l’Introduction du Raoul de Cambrai, éd. P. Meyer et Aug. Longnon, etc. — 4. Le roi Eudon a très historiquement fait accueil aux ennemis de Charles Martel, tout comme Yon, dans notre vieux poème, offre un refuge aux quatre fils du duc Aymon qui sont en guerre contre Charlemagne. Etc., etc.
L’histoire de la vie privée offre à nos yeux plus 1 d’intérêt que l’histoire même des révolutions et des guerres, à laquelle on donne trop volontiers le nom de si « grande histoire ». Ici encore, de nouveaux travaux s’imposent à l’activité des médiévistes. Les chansons de geste, en effet, peuvent légitimement être considérées comme l’une des plus fécondes et des meilleures sources d’une « Histoire de la vie privée au moyen âge ».Nul n’a décrit avec plus de justesse que nos vieux poètes le costume et l’armure, l’habitation et le mobilier et, pour mieux parler, toute la vie intime de la société féodale. Jules Quicherat, qui était un esprit si positif et si clairvoyant, a été l’un des premiers à proclamer cette vérité, qui est aujourd’hui passée à l’état d’axiome. Quelques livres, qu’il s’agit à la fois de continuer et de multiplier, ont mis en évidence cette nouvelle utilité de nos épopées nationales, et nous pourrions en citer d’autres que ceux d’Alwin Schultz en Allemagne 1 et de Flach en France 2. Ici encore nous ne pouvons signaler qu’en passant une œuvre qui porte notre nom, et dont les données ont été en partie empruntées à notre littérature épique : la Chevalerie 3.
Où il y a encore quelque doute et incertitude, c’est quand il s’agit, non plus de la vie privée, mais des mœurs elles-mêmes. Les chansons de geste en offrentelles une image exacte, ou bien, comme l’ont prétendu certains érudits, ne seraient -elles que des romans , dans l’acception la plus moderne de ce mot? Nous
1. Las hœfîsche Lebenzur zeitder Minnesinger, lre édition, Leipzig-, 1880, deux vol. in-8. — 2. Histoire des institutions de la France , 1892, in-8. — 3. « Les Chansons de geste sont la principale de nos sources, et c’est là qu’à notre sens on trouve la peinture la plus exacte de la chevalerie et des temps chevaleresques » (Préface, p. xm). La Chevalerie a paru en décembre 1883.
Les études la vie privée.
Les recherches sur
la versification romane.
Les Dictionnaires.
avons longuement étudié ce problème et espérons publier bientôt le résultat cle nos recherches dans un livre qui aura pour titre : De T autorité des chansons de geste. Nous avons, pour arriver à une conclusion solide, interrogé longuement toutes les œuvres historiques depuis le xic siècle jusqu’au xin°, et y avons relevé les textes qui se rapportent à l’histoire des mœurs ; puis, nous avons fait le même travail sur les chansons de geste et avons mis en regard, sur deux colonnes, ces deux ordres de témoignages, ces deux familles de documents. La ressemblance est frappante, et va parfois jusqu’à l’identité. Telle sera notre conclusion ; mais d’autres érudits descendront encore plus avant dans le détail et achèveront cette démonstration. Nous nous estimerons heureux de l’avoir ébauchée.
Nous cherchons avant tout, dans le présent chapitre, à déterminer les principaux caractères qu’ont revêtus, en ces dernières années, les travaux sur l’épopée française. Il ne faudrait pas oublier les études, si arides en apparence, et cependant si passionnantes, qui ont eu pour objet la versification de nos anciens poèmes. Que de discussions, que de batailles sur le mètre et sur le rythme! Que d’articles, que de brochures, que de livres! Il y a trêve aujourd’hui ; mais la guerre n’est pas terminée,, à moins que le livre tout récent de M. Stengel sur la Versification romane 1 ne fasse décidément signer la paix entre les belligérants. Nous n’v comptons guère.
Les Dictionnaires et Glossaires ne sont pas moins utiles que les Traités de rythmique, et ces ressources ne nous manquent plus. On ne pouvait naguère consulter utilement que le très estimable travail de