‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 189 sur 217 · Cf. Romania , 1893, p · texte numérisé non relu

Cf. Romania , 1893, p

Gacliet; mais nous avons aujourd’hui entre les mains ' l’œuvre énorme de Frédéric Godefroy où les chansons de geste sont citées vingt fois par page, et nous possédons, grâce surtout à la Société des anciens textes, de précieux glossaires pour un certain nombre de nos chansons. On les fondra quelque jour en un seul et meme Dictionnaire, et ce sera un de nos meilleurs répertoires.

Tous ces travaux ne sont pas sans présenter de véri- La CriUque‘ tables difficultés, et les premiers qui sont entrés dans ces chemins peu frayés y ont fait plus d’un faux pas.

Par bonheur pour la science et pour eux, ils ont rencontré sur leur route ces avertisseurs un peu rudes, qu’on appelle les critiques. On ne rend justice aux critiques que longtemps après avoir reçu leurs coups ; mais il convient d’avouer, en toute sincérité, qu’ils font souvent une œuvre utile ; que sans eux la médiocrité serait reine et que, pour nous borner ici aux travaux sur nos chansons de geste, ils ont singulièrement contribué aux progrès réels de la science. Aux rédacteurs de l’ancienne Revue critique et de la Romania > comme à l’auteur des Recherches sur T Epopée française \ on ne peut certes pas reprocher un excès de bienveillance ; mais leur sévérité nous a été salutaire à nous et à d’autres. Nous avons travaillé désormais avec une lenteur plus consciencieuse ; nous avons recommencé celles de nos œuvres qui étaient visiblement imparfaites; nous les avons refaites autrement et moins mal. Sans le vouloir, les critiques font un peu l’office d’un chef d’orchestre : ils modèrent les uns,

1. Paul Meyer, dans la Bibliothèque de VÈcole des Chartes (1867, p. 28-63, 304-342). La première partie de ce Mémoire était consacrée à nos Épopées (lre éd., tome I); la seconde à Y Histoire poétique de Charlemagne, de Gaston Paris.

CHAP. xvr.

Les Compagnies savantes :

l’Académie des inscriptions.

excitent les autres et répriment les notes fausses. La besogne est utile, mais elle est âpre.

Nous n’axons guère parlé jusqu’ici que des travaux individuels ; mais les Compagnies savantes ellesmêmes étaient loin de se montrer indifférentes aux études sur notre passé épique. L’Académie des Inscriptions, avant toutes les autres, a fait preuve ici d’une grande largeur de vue, et à deux reprises, a décerné la plus haute de ses récompenses à des œuvres qui avaient notre vieille littérature pour objet. Ce prix Gobert qui a été fondé « pour récompenser le travail le plus savant et le plus profond sur l’Histoire de France et les études qui s’y rattachent », l’Académie l’a très intelligemment accordé, non seulement à des ouvrages qui sont consacrés à l’histoire littéraire, mais encore à des livres d’archéologie 1 et d’épigraphie 2. Elle a prouvé par là qu’elle comprenait très libéralement l’idée du fondateur; mais, sur un autre terrain, elle a favorisé, d’une façon encore plus active, les recherches sur notre épopée nationale. C’est dans une de ces Collections où elle continue l’œuvre des Bénédictins de Saint-Maur, c’est dans Y Histoire littéraire que l’on peut suivre le mouvement de réaction en faveur de nos chansons de geste. Nous avons déjà signalé cet admirable tome XXII dont la plus grande partie est due à la plume de Paulin Paris ; mais ce volume n’est pas le seul que nous ayons ici le devoir de mentionner, et deux autres tomes du même Recueil, le XXVe et le XXVIe, renferment d’aussi substantielles et attachantes Notices, signées du même érudit, sur certaines chansons des xiic et xmc siècles qui avaient

1. Histoire du costume en France, d’après les sceaux , par G. Demay. — 2. Musée de Lyon. Inscriptions antiques, par MM. Almeir et Dis-

été précédemment omises ou réservées, comme aussi sur certains romans du xivc siècle qui sont là, à leur vraie place, parmi les œuvres du siècle de Froissart. 11 est à peine utile d’ajouter que, dans la Commission de Y Histoire littéraire, M. Gaston Paris continue l’œuvre paternelle.

À l’Ecole des Chartes, il n’y a point (la lacune est des plus regrettables) de cours spécial d’Histoire littéraire; mais nos vieux poèmes y sont, du haut de plusieurs chaires, signalés vivement à l’attention des élèves. De là un certain nombre de thèses dont le sujet a été emprunté par eux à l’Epopée nationale, depuis le travail de Camille Pelletan sur « la forme et la composition des Chansons de geste 1 » jusqu’aux essais de Jacques Normand sur Aiol et Mirabel 2 ; de Demaison sur Aimeri de Narbonne 3 ; de Couraye du Parc sur la Mort d’Aimeri de Narbonne \ et d’Ernest Langlois sur le Couronnement Looys \ Ces dernières études sont plus tard devenues de bons livres, comme il arrive assez fréquemment à l’École, et c’est ce dont personne n’a pu s’étonner. D’autres chartistes, vers le même temps, publiaient d’autres textes et Gaston Raynaud, entre autres, complétait son édition Aiol par celle AElie de Saint-Gille. Le jour viendra où l’on créera à l’École les deux chaires si désirées d’Histoire littéraire et de Géographie du moyen âge; le jour viendra où nos élèves sortiront des bancs en connaissant à fond ce qu’on ne peut apprendre aujourd’hui (et

encore par fragments) qu’à l’Ecole des Hautes études ou au Collège de France.

Les libraires et éditeurs de nos jours (soit dit sans leur en faire un reproche) ne se montrent point parti-

I PART. UVR. UT.

L’École des Chartes.

La Société des anciens textes.

1. Positions des thèses de 1869, pp. 65-70. — 2. Ibid., 1875. — 3. Ibid., 1876. — 4. Ibid., 1880. — 5. Ibid., 1883.

I PART. UVR. 111.

L’Enseignement

supérieur.

culièrement friands de publier des chansons de geste, lesquelles, paraît-il, se vendent un peu moins que la Débâcle. C’est ce qui a rendu nécessaire la fondation de Sociétés spéciales qui, grâce à des souscriptions qu’on souhaiterait plus abondantes, peuvent mener à bonne fin une entreprise où les libraires ne veulent pas s’aventurer. Telle est la Société des anciens textes français qui, avec une rare hardiesse et persévérance, a déjà publié des éditions à peu près irréprochables d’un certain nombre de nos vieux romans \ Pas encore assez à notre gré, et nous attendons d’elle un Aspremont , un Girbert de Metz, un Montage Guillaume. La Société de l’Histoire de France, qui est l’aînée de la Société des anciens textes, n’est pas autorisée à la suivre dans cette voie, et il lui est interdit de publier des textes qui ne soient pas expressément historiques ; mais elle a du moins montré quelle estime elle fait de la littérature narrative du moyen âge en publiant le Poème sur la croisade des Albigeois et cette Histoire de Guillaume le Maréchal qui a l’allure épique.

L’enseignement supérieur, en France, ne pouvait demeurer étranger ni se montrer défavorable à la victorieuse invasion de nos vieux poèmes. La Romania , dès 1876, avait mené campagne pour que la philologie romane pénétrât enfin dans l’économie des examens supérieurs. La cause était gagnée d’avance, et, pour ne citer ici qu’un exemple entre vingt, le Roland figura, en 1877, sur le double programme de l’Agrégation de grammaire et de l’Agrégation des lettres. On voudra peut-être ne pas trop m’accuser de chauvinisme, si je déclare que jamais lecture ne m’a causé autant de joie que celle de ces programmes si

1. Brun de la Montagne , Aïol, Elle de Saint Gilles , Laurel et Béton, Aimeri de Narbonne , la Mort d’Aimeri , etc.

heureusement modifiés et si inopinément enrichis. Je m’imagine encorè aujourd’hui que cette joie fut alors partagée par les candidats ; mais peut-être moins chaudement.

Rédiger des programmes, c’était fort bien ; mais il s’agissait de ne pas abandonner à eux-mêmes des jeunes gens qui abordaient pour la première fois une élude aussi nouvelle. C’est ce que comprirent à la fois les Facultés catholiques et celles de l’État, auxquelles

le Collège de France et l’Ecole des Hautes études donnèrent l’exemple. Bien peu d’années se sont écoulées depuis lors sans que Gaston Paris ne soit monté en chaire, un texte épique à la main \ et sans qu’il l’ait expliqué avec sa lucidité et sa « suggestion » ordinaires. La parole des professeurs leur parut bientôt insuffisante à eux-mêmes, et chacun de leurs auditeurs, auxquels ils laissaient une utile indépendance, fut chargé par eux d’un travail spécial sur une seule et même chanson. Pour être emprunté aux Universités allemandes, le système n’en a pas moins donné d’excellents résultats. Le très regretté Arsène Darmesteter, qui avait trouvé le secret d’être à la fois le plus érudit et le plus bienveillant de tous les maîtres, choisissait en 1877, pour sujet de ses leçons à la Sorbonne, « l’Histoire de la poésie épique en France », tandis que M. Talbert, dès l’année précédente, étudiait à l’Université catholique d’Angers « les Épopées fran-

I PART. MVR. III.

1. Paulin Paris avait mis depuis longtemps ce système en honneur et avait fait imprimer tout spécialement, pour ses auditeurs du Collège de France, une partie du Roncevaux (texte de Paris) qu’il commentait devant eux. Son fils suivit, dès 1869, l’exemple paternel dans la même chaire et choisit en 1872 la Chanson cVAliscans comme matière de ses leçons. A l’École des Hautes études en 1872-1873, en 1878-1879, etc.^ il adopta, comme programme de seconde année, une étude critique sur le Fierabras. En 1873-1874, ce fut le tour des remaniements du Roland et, en 1880, du Roland lui-même, etc.

ii.ART.uvR.in. çaises et le Roland ». Je ne cite ces deux derniers

- faits que comme type d’une foule d’autres qu’il serait

peut-être superflu d’examiner en détail. C’était partout la même passion en faveur de nos vieux textes, et tout nous donne à espérer que ce n’était point un feu de paille.

L’Enseignement Pendant que les écoliers de nos collèges et lycées feuilletaient avec plaisir (phénomène assez rare) les pages de leurs nouveaux classiques, du Roland tout d’abord et, un peu plus tard, de ce Villehardouin et de ce Joinville qui ont si légitimement bénéficié de la popularité de notre vieille chanson; pendant qu’ils organisaient des représentations de la Fille de Roland sans fille de Roland, leurs maîtres, non moins enthousiastes, célébraient la vieille Epopée jusques dans ces discours de distribution de prix où elle n’avait jamais pénétré \ C’était le temps où l’on raffolait des conférences, et cent conférenciers, plus ou moins bien préparés à cette tâche, se taillaient un succès dans la gloire de Roland. Les bibliothèques attachaient tous les jours un plus haut prix aux moindres débris de nos vieux poèmes, et le vieil Ambroise Didot, qui avait devancé ce mouvement, faisait rédiger un « Catalogue raisonné de sa bibliothèque » où les Romans de chevalerie tenaient la plus large place. Les Revues et les journaux faisaient chorus aux conférenciers et aux professeurs ; les premiers librai-

T res de France donnaient à leurs livres sur la lit-

Les peintres

et les musiciens, térature chevaleresque la parure d’une illustration dont les éléments étaient tantôt demandés au génie

1. Discours de M. Berton au Lycée de Nevers, le 4 août 1879, etc. etc. — 2. 1867, t. I. En 1870 parut le premier Appendice de ce Catalogue sous ce titre : Essai de classification méthodique et synoptique des Romans de chevalerie inédits et publiés.

des peintres contemporains, tantôt aux monuments 1 PART- L1VR- m-

figurés du moyen âge ; Luc-Olivier Merson esquissait, -

de son plus tin crayon, les principales scènes des chansons de geste pour un livre dont je ne puis louer que les images ; mais ces images sont des tableaux, et il en est, comme la « Mort de Vivien » et les « Quatre fils Aimon reconnus par leur mère », qui peuvent légitimement passer pour des chefs-d’œuvre. Plus d’un peintre glanait dans le champ où Merson moissonnait, et nous avons eu successivement plusieurs « Morts de Roland » qui, je dois l’avouer, ne valaient guères mieux les unes que les autres. Les auteurs de ces honnêtes tableaux nous ont parfois consulté, mais c’était toujours quand leurs toiles étaient achevées et quand ils n‘y pouvaient plus rien modifier. Nous nous sommes d’ailleurs demandé pourquoi les sculpteurs et les peintres ne s’inspirent pas plus souvent de nos chansons épiques où les beaux sujets foisonnent. Les musiciens ne se montrent guères plus empressés, et nous n’avons guères obtenu, en toute notre vie, qu’une sorte d’oratorio sur Aliscans, qui n’a jamais vu le jour et dont nous avons sans doute été l’unique auditeur. Et cependant quel livret d’opéra, quel poème on pourrait écrire avec cet Aliscans qui est presque aussi beau et qui est plus humain que le Roland ! La grande défaite des chrétiens à Aliscans en formerait le premier acte, avec la mort de l’enfant Vivien sous le grand arbre feuillu. C’est aux portes d’Orange que se passerait le second acte et qu’on verrait entrer en scène Guibourc,la femme héroïque de ce Guillaume qui vient d’être battu par les païens et s’enfuit devant eux, mais que Guibourc ne reconnaît point, parce qu’il est vaincu, hélas! et qu’elle ne peut supposer que son mari ne soit pas vainqueur. Le troisième acte aurait

I PART. LIVR. HI. pour théâtre (décor superbe) le palais de ce fils de

- Charlemagne auquel le grand vaincu d’Aliscans vient

demander aide et secours contre les païens : Guillaume, le pauvre Guillaume est mal reçu par cet Empereur qui lui doit sa couronne; il est bafoué par tous les courtisans; il est repoussé par flmpératrice elle-même qui est sa propre sœur, et, fou de colère, il se jette soudain sur cette ingrate et va la tuer, quand tout à coup apparaît, dans la lumière, une jeune fille, une enfant, toute blanche, toute pure, toute charmante, qui se jette aux genoux de Guillaume et lui demande, de sa très douce voix, la grâce de sa mère. Cette enfant, c’est sa nièce, c’est Aélis : Guillaume la regarde, pleure et pardonne... Je ne sais si l’enthousiame nous égare; mais nous nous imaginons qu’il y aurait là des thèmes superbes pour un musicien qui n’a pas encore paru, et que nous attendons.

Le théâtre. Entre l’Opéra où nous voudrions voir représenter Aliscans et le théâtre du « Chat Noir », la distance est longue, et cependant, dut-on se scandaliser d’une telle audace, nous avons le devoir de signaler ici un Oratorio en trois tableaux, intitulé Roland , dont nous avons le texte sous les yeux et qui a, en effet, été exécuté sur la scène du Chat Noir au mois de janvier 1891. Les personnages, avons-nous besoin de le dire, étaient en bois et en carton : c’étaient des marionnettes, pour tout dire; mais qui n’étaient pas plus ridicules après tout que ces marionnettes italiennes qui, à l’heure même où nous écrivons ces lignes, jouent à Naples ou en Sicile de petits drames tirés de nos chansons, Ogier ou Renaud. Les paroles du Roland étaient de Georges d’Esparbès et la musique de Charles de Sivry. La belle Aude, tout naturellement, y tient autant de place que Roland lui-même,

et il y a dans cet étrange livret bon nombre de notes 1 fausses. Mais, somme toute, il y reste encore quelque grandeur, et nous ne haïssons pas le dénouement. Dans l’instant où Roland meurt, sa fiancée a soudain le pressentiment de cette mort qui la tue et jette de loin ces adieux à son fiancé : « Bon chevalier, monte vers Dieu: — je t’accompagne sur la route. » Puis, le récitant s’écrie au moment où la toile baisse :

« Ce fut grand deuil pour la mort de Roland. » C’est littéralement un des vers de notre poème du onzième siècle, et l’on ne pouvait, ce semble, mieux finir.

Le même soir, on représentait au Chat Noir la Phryné de M. Maurice Donnay. Voilà qui nous gâte Roland.

Par bonheur nous avions, pour nous consoler, les beaux vers d’ Autran en sa Légende des Paladins 1 qui est consacrée tout entière au drame de Roncevaux. Cette œuvre distinguée est loin d’avoir conquis la gloire à laquelle elle a droit. Il y faut voip, comme dans les vers de Laprade, une noble protestation contre le découragement qui avait alourdi certaines âmes après les désastres de 1870. Autran était un revigoureur , et dans l’évolution rolandienne dont nous essayons d’écrire l’histoire, son nom ne pourra plus être oublié.

La Légende des Paladins ne convient qu’à un public très lettré, à des lecteurs d’un goût aristocratique et raffiné. Ce qu’ Autran avait fait pour ces quelques centaines d’esprits délicats, le baron d’ Avril fa voulu réaliser pour des milliers d’intelligences et de cœurs populaires. Tel est le but qu’il se propose dans cette « Nouvelle bibliothèque bleue » dont plusieurs petits volumes ont déjà paru. C’est Girart de Roussillon qui

PART. LTVll. III.

La poésie.

Les livres populaires.

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