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vent-ils être surtout considérés comme des écoles de guerre. Le jour radieux entre tous, le jour dont un seigneur garde alors le soirvenirle plus vivant et dont la seule pensée lui fait sourdre un flot de joie au cœur, ce n’est pas celui de ses noces, c’est celui de son adoubement , de son entrée dans la chevalerie, et les Romains ne pouvaient certes pas se rappeler, avec une émotion plus vive, le jour, si désiré pourtant, où ils avaient quitté la prétexte et la bulle d’or pour revêtir enfin la toge virile. La « remembrance » des jongleurs était, dans la mémoire d’un chevalier, inséparable de tous les autres souvenirs que cette journée sans seconde lui avait laissés pour toujours. N’est-ce pas un jongleur qui, durant la nuit de sa veillée d’armes, lui avait, pour le tenir en éveil, chanté la Vie de saint Maurice *? N’était-il pas entouré et, pour ainsi dire, enveloppé de jongleurs quand, après la paumée, il s’était jeté à cheval, sans le secours des étriers, pour faire un bel estais devant tout un peuple de barons et de dames 2? Les jongleurs enfin, n’avaient-ils pas, à plein gosier, chanté pour lui tout le reste du jour, durant le long repas, jusqu’à la nuit 3? 11 se rappelle
1. « Et quant la nuis se prist un poi à esconser, — Cascuns fait devant lui un grant cierge alumer. — La Vie saint Morise lor canta uns jogler. — Ceste cançons dura desci qu’à l’ajorner, — Et il furent molt prest d’oïr et d’escouter. » ( Elioxe , cité par G. Paris, Romania, 1890, p. 334). « A la nuit alerent vellier, —Si com drois fu, à sainte eglize... — Devant tous les nouveaus viele — Uns menestereus toute nuit — Pour çou que il ne leur anuit. » ( Jehan de Dammartin et Blonde d’Oxford , par Beaumanoir; éd. Bordier, p. 261.) — 2. « Arnoldus itaque, militaribus vix indutus vestimentis, prosiliit in medium et ministralibus, mimis, nebulonibus, gartionibus omnibusque nomen ejus invocantibus et prædicantibus satisfecit, adeo ut, in remunerationis præmium, laudem eorum consecutus est et gratiam. » (Lambert d’Ardres, éd. du marquis de Mesnilglaise, p. 201.) C’était en 1181. — 3. V. les « Comptes de saint Louis, t. XXII des Historiens de France, p. 589 et la page 24 de la Préface qui est l’œuvre de M. Natalis de Wailly = Sur le nombre des jongleurs présents aux adoubements, cl'. Muratori (. Reruni italicarum
même quelques-unes de leurs chansons, et ne saurait oublier les chanteurs.
Aux tournois, leur place était toute marquée l. 11 y avait là je ne sais quoi de théâtral, qui était fait pour plaire à cette race de comédiens. Puis, on y était généreux à plaisir et l’on n’y comptait pas avec l’argent. Les jongleurs étaient même chargés, concurremment avec les héraults, d’annoncer publiquement les tournois prochains 2, et ces publications convenaient bien à leur vie voyageuse, à leurs habitudes vagabondes. Leur principal office consistait, durant les joutes, à encourager les champions par leurs cris et par leurs chants, et c’est ce que les sermonnaires leur reprochaient le plus vivement 3. 11 ne leur déplaisait pas, à l’occasion, de voir couler le sang.
Mais enfin les tournois, si sanglants qu’ils puissent être, ne sont pas encore la vraie guerre. Or les jongleurs (et c’est là leur meilleur titre de gloire,) ont été aussi à la vraie guerre. A leur départ pour la croisade, et le cœur tout déchiré par les adieux qu’ils venaient de faire à leurs femmes et à leurs châteaux tant aimés, les Comtes et les Rois prenaient soin d’emmener
scriptores, XIV, col. 1141), qui cite les Annales Cæsenates pour l’année 1324. Or, en cette année, die Paschæ rosatæ, c’est-à-dire le jour de la Pentecôte, « multi viri nobiles sumserunt in Arimino cingulum militare... Fuit... multitudo histrionum circa mille quingentos, et ultra ». Plus de quinze cents !
1. « J’ai esté el’ service du preu conte Gaifier; — En plusors leus avons esté por tornoier. » ( Garin de Monglane, Bibl. nat. fr. 24403! anc. Lavallière 78, f° 8. Cf. Enfances Gari^n, Bibl. nat., fr. 1460, f° ^1 v°.) — 2. Dans les Exempla de Jacques de Vitry, le fait est nettement constaté : « [Missi sunt] præcones et histriones qui torneamenta proclamarent. » Il est inutile dAiouter qu’ici, comme partout, le premier rôle appartenait réellement aux hérauts. — 3. Lecoy de la Marche, La Chaire française au moyen âge, 2e éd. p. 482. L’auteur renvoie aux mss. de la Bibl. nat. lat. 15034, f° 108 ; 15970, f° 351, 352 ; 16481, n°* 10, 61 ; 17509, f° 8; 2516a f° 57; mais sans préciser ce qui se rapporte, d’une façon particulière, aux tournois. = Sur les véritables orchestres qui animaient, durant les joûtes, les courages des combattants, es. Foulques Fitz Warin, 1. c<, pp. 26, 27;
1 PART. MVR. II.
aux tournois ;
à la guerre et à la croisade ;
i. part. liyr. h. avec eux (jes jongleurs dont les chants étaient faits pour leur rappeler là-bas tous les souvenirs du pays natal1. Il en était de même dans les grandes luttes nationales ou féodales, et c’était une armée incomplète que celle où l’on n’entendait pas chanter les jongleurs 2. Il est vrai que, depuis le xmc siècle, ces chants n’ont plus rien de primitif ni d’héroïque ; mais il ne faut pas oublier, à la gloire de notre France, que nous avons traversé dans notre histoire une période sincèrement épique, et que certains de nos jongleurs ont été de véritables Tyrtées, comme nos premiers poèmes ont été vraiment des Iliades. Il est certain que les Normands ont gagné la victoire d’Hastings aux sons d’une Chanson de Roland qui n’est point parvenue jusqu’à nous, mais qui devait singulièrement ressembler à la nôtre : « Taillefer qui moult bien cantoit — Sur un ceval qui tost aloit — Devant auss’en aloit cantant — De Callemaine et de Rollant — Et d’Olivier et des vassaux — Qui montrent à Rainchevaus 3. » Ce Taillefer nous apparaît aussi beau que les aèdes de la Grèce; mais il est nôtre, et l’on ne trouvera pas étrange que nous le préférions à tous autres. Tous nos jongleurs auraient dû se régler
1. Quand Thibaut de Champagne, en 1238, part pour la Palestine, deux ménestrels partent avec lui ( Historiens de France , XXII, pp. 595
et 600), etc. — 2. G. Paris, La Littérature française au motjen âge , p, 36, § 20. = Les textes abondent : « Li jugleor ontlor vieles pris; — Grant joie demainent devant le fil Pépin. » ( Chevalerie Ogier, v. 286, 287. Il s’agit de la grande expédition de Charlemagne à Rome et des jongleurs qui suivent l’armée chrétienne.) Cette tradition s’est continuée sans interruption aux xive et xve siècles : « Courtoisies à deux menestreux qui furent à l’ost avec Monseigneur. » (Compte de 1347- 1348; Collection Grenier, xiv, n° 128) « Et se loga le dit conte d’Arondel et son ost sur icelle rivière, si près d’icellui village que, toute nuyt, les dits François et Angloiz ouyrent parler l’un l’autre, et les menestrez les ungz des autres. » (Jean Chartier, Chronique de Charles VII, éd. de la Bibliothèque elzévirienne, chap. 92.) Etc. etc. —
3. Le Romande Rou, éd. Pluquet, 1, p. 214. Texte cent fois cité.
sur ce modèle et carder uniquement ce rôle austère, 1 PART- UVR- ”•
cette mission sainte. Ils ont trop souvent manqué à ce -
devoir.
Au lieu de rester sur ces hauteurs, les jongleurs s’abaissèrent trop souvent à ne songer qu’à leurs intérêts matériels. Ces intérêts étaient compliqués ; les jongleurs étaient nombreux. Il leur fallut donc penser à se défendre et, comme il y avait après tout beaucoup de négoce en leur affaire, ils furent tout naturellement amenés, dès le commencement du xivc siècle, à se constituer en une Corporation, en un Corps de métier, tout comme les selliers ou les orfèvres. Aux Statuts d’Etienne Boileau il ne faut ici rien demander, si ce n’est le joli épisode du jongleur qui s’acquitte « par un ver de chanson » du droit de péage sur le Petit Pont 4. Les vrais premiers Statuts sont ceux du 14 septembre 1321, et l’on ne saurait leur attribuer trop d’importance. Ils ont créé tout un ordre de choses nouveau. « Leur objet se résume en trois points : monopoliser entre les mains des associés les profits du métier; garantir l’honneur du corps et les intérêts respectifs de tous les membres de l’association ; régler enfin tout le gouvernement de la corporation 2. » Les commencements de l’œuvre furent assez modestes. Il ne s’était trouvé à Paris que trente-sept jongleurs et
Les jongleurs se constituent en corps de métier.
Histoire de la
Corporation des jongleurs ou
ménétriers.
1. « Li singes au marchant doit quatre deniers, se il pour vendre le porte. Et se li singes est à home qui l’ait acheté por son déduit, si est quites. Et se li singes est au joueur, jouer en doit devant le paagier et por son jeu doit estre quites de toute la chose qu’il acheté à son usage. Et aussi tôt li jougleur sont quite por un ver de chançon. » (Statuts d’Etienne Boileau; éd. Bonnardot, p. 236. Avec un fac-similé et une figure à la p. 232, d’après le ms. de la Bibl. nat. fr. 24069, f° 204.) — 2. Bernhart, Mémoire sur la Corporation des Ménétriers. ( Bibliothèque de V Ecole des Chartes, III, p. 385.)
iPART.LivR.il. jongleresses pour soumettre officiellement les nou- — veaux Statuts à la sanction du Prévôt de Paris : mais ils avaient à leur tête un ménestrel du Roi, Pariset, et c’était presque un personnage. Le Prévôt, Gilles Haquin, accorda le privilège demandé, et l’avenir appartint à ces Statuts, très modérés et très sages, dont « tous menestreux et menestrelles, tous jongleurs et jongleresses », devaient solennellement, à leur entrée dans le métier, jurer d’observer toutes les clauses l. Il y avait bien encore quelque obscurité dans les onze articles de ce contrat ; mais, peu à peu, la nuit se dissipa, et l’on vit s’accentuer tous les linéaments un peu confus de la constitution primitive. A la tête de la Corporation, voici, comme dans les autres métiers, voici les Prudhommes ou Jurés qui sont élus chaque année par le commun des ménétriers et confirmés par le Prévôt 2 ; mais ces magistrats corporatifs n’ont ici qu’une influence restreinte et un pouvoir effacé. La véritable autorité appartient de plus en plus au « Roi des ménestrels » qui n’est pas un fonctionnaire électif, mais qui, à Paris du moins, est nommé parle Roi... de France. Rien ne sera désormais plus intéressant que de suivre les progrès de cette étrange royauté. Avant 1321,1e Roi des ménestrels semble bien n’être qu’un officier de la maison royale, un chef d’orchestre et qui a tout au plus la police de son orchestre. Mais, après 1321, le voilà qui grandit, grandit, et c’est dans l’examen des candidats à la maîtrise que son pouvoir est surtout mis en relief et puissamment confirmé. Il n’en garde pas moins la direction de
1. V. une analyse détaillée des Statuts de 1321 dans le Mémoire de Bernliart, 1. c., III, pp. 383-385. — 2. Id.,ibid., p. 386. Aux yeux de Bernhart, le « roi des ménestrels » et le « prévôt de Saint-Julien » sont un seul et même office (1. c. p. 395),
son orchestre, et sa royauté ne manque pas de près- IPA[rr- ,,VR- u-
J Air CHAP. XX.
tige extérieur : il se revêt, aux grandes fêtes, d’un - — — -
splendide accoutrement et porte couronne au front J.
Tous les jours, ce sont nouveaux progrès. On finira par confier à ce Roi presque tout le gouvernement et toute la police du métier. C’est lui qui jugera en dernier ressort tout ce qui se rapporte à l’exercice de la profession et qui ira jusqu’à permettre cet exercice à ceux-là mêmes qui n’ont pas «juré » le règlement; c’est lui qui, après avoir visité et examiné les candidats, décernera les brevets de maîtrise ; c’est lui qui modifiera la durée de l’apprentissage ; c’est lui enfin qui, comme émoluments de sa charge, percevra le produit de la taxe levée sur tout aspirant à la maîtrise et la moitié du produit de toutes les amendes 2.
L’autre moitié est pour le Roi de France : les deux rois partagent. Au reste tant de droits ne se sont pas constitués en un jour, et c’est après une longue période de formation qu’ils prennent enfin leur forme définitive dans l’Ordonnance de 1407. Approuvés par l’autorité royale, ces derniers Statuts sont, avec ceux de 1321, les deux éléments constitutifs, les deux chartes de la Corporation 3. L’acte de 1407 (il faut décidément
1. « Pour une couronne d’argent que le Roi donna le jour de la Tiphaine au Roi des ménestrels. » (Comptes pour la rançon du roi Jean, cités par Bernhart, 1. c. III, p, 396.) = Les noms de plusieurs de ces Rois sont parvenus jusqu’à nous. Sans discuter ici les problèmes que peuvent soulever ceux d’Adenet, auteur de Berte, et de ce roi Louis auquel on peut attribuer la Destruction de Rome, sans parler de Flajolet, en 1288, et de Robert Petit, un peu plus tard, on peut, après Bernhart, citer sans crainte Robert de Caveron (1338), Coppin de Brequin (1357), Jehan Portevin (1392), Jehan Boisard, dit Verdelet (1420), Jehan Facien et, à un siècle et demi d’intervalle, un certain Roussel, en 1575, etc. — 2. Y. Bernhart, i&î'd.,IY,p. 531.— 3. On ne peut que mentionner en passant l’Ordonnance du 27 octobre 1372par laquelle il est défendu aux ménétriers de donner des bals de nuit et des sérénades, si ce n’est pour les mariages et dans l’intérieur des maisons, et où il leur est également interdit de jouer dans les tavernes après l’heure du couvre-feu. (Berphart, 1. c. III, p. 397.)
1 PchapUxx‘ retenir cette date) confirme et complète celui de 1321 :
- - - — il y ajoute des dispositions nouvelles sur les pouvoirs
des chefs de l’association, sur l’apprentissage \ sur les redevances à l’Hôpital et au Roi des ménestrels 2. C’est une législation à peu près définitive et qui restera le code des ménétriers durant les xvc, xvie et xvn° siècles 3. Toutes ces évolutions, tous ces progrès ont eu Paris pour principal théâtre, et nous n’avons guère écrit jusqu’ici que l’histoire de la Corporation de Paris 4; mais, après la sanction donnée aux Statuts de 1407, l’heure est venue pour les jongleurs de faire un pas déplus et d’étendre à toute la France l’autorité de leur Roi. L’entreprise était hardie, mais préparée de longue date. Elle réussit et, au xvie siècle, la juridiction du Roi des ménestrels avait, ni plus ni moins, les
1. Bernhart publie un Contrat d’apprentissage en date du 6 novembre 1390 entre un Huguenin de la Chapelle et deux ménétriers de Dijon. L’apprenti déclare s’affermer pour trois années consécutives aux deux maîtres qu’il a choisis pour les servir et apprendre la science de quelque instrument. « Ils lui administreront toutes ses nécessitez et ses missions et, à la fin du terme, lui donneront quatre frans d’or et lui achèteront un instrument. » (1. c. IV, p. 529.) — 2. Cette Ordonnance peut se réduire en quinze articles. Les articles 1-4, 8 et 9, 12-15 reproduisent les dispositions des anciennes Ordonnances. En revanche, les articles 5-7, 10-13 contiennent ces dispositions nouvelles dont nous parlons ci-dessus, et qui sont relatives aux conditions d’admission dans le métier, au mécanisme de l’association, aux privilèges du corps, aux devoirs de chacun de ses membres et enfin à l’affectation du produit des amendes et droits d’entrée. Dans l’article 10, il est fait défense à tout ménétrier d’ouvrir école « pour apprendre menestrandise » sans la permission spéciale du Roi des ménestrels ou de ses députés. (Bernhart, 1. c., IV, 525.) Enfin le pouvoir, presque sans limites, du Roi des ménestrels, est définitivement consacré : « Tous menestrelz, — tant joueurs de haus instruments comme de bas — soient estranges ou de nostre royaume, — sont et seront tenuz de aler par devers le dit Roy des menestriers ou ses députez pour faire serement d’accomplir et parfaire toutes les choses cy-après declairées. » — 3. Bernhart, 1. c. IV, pp. 532, 533. La Corporation n’a été supprimée qu’au mois de mars 1773. — 4. « La Corporation des ménétriers de Paris est la plus ancienne et la plus importante de toutes. C’est celle qui ne cesse d’exercer une véritable suprématie sur les Associations des provinces. » (Bernhart, 1. c. III, pp. 377,378 et IV, pp.532, 533.)= En Angleterre, le chef des ménestrels s’appelle « Roi ou Maréchal des ménestrels. » (V. Jusserand, La Vie nomade en Angleterre, pp. 124, 125.)
memes limites que celles du roi de France. Les deux royaumes n’étaient pas toujours faciles à gouverner.
En Angleterre les ménestrels s’étaient organisés en une ghilde qui, paraît-il, ne se soutint pas et disparut; mais certaines circonstances firent regretter aux jongleurs anglais de ne pas avoir su maintenir leur vieille association. L’Angleterre fut couverte un jour de « faux-ménestrels » qui étaient recrutés dans les campagnes et se montraient en général assez ignorants de leur métier; mais qui, malgré tout, faisaient une concurrence redoutable aux anciens, aux vrais jongleurs. Ce fut un véritable péril pour ces derniers, presque une question de vie ou de mort. Ils protestèrent énergiquement et, le 24 avril 1469, le Roi voulut bien exaucer leur prière et autoriser ses serviteurs à reconstituer l’ancienne guild des ménestrels : « Personne, dit-il, ne pourra plus désormais exercer cette profession, quel que soit son talent, s’il n’a été admis dans cette guild. » Enfin un pouvoir inquisitorial fut accordé aux membres de l’association, et ils eurent le droit de faire mettre tous les faux ménestrels à l’amende l. On peut supposer, sans les calomnier, que ces nouveaux inquisiteurs n’ont pas été toujours d’une indulgence excessive pour leurs indignes et infortunés concurrents.
On a longtemps discuté, on discutera longtemps encore sur cette question abstruse: «Les Confréries religieuses ont-elles précédé les Corporations civiles? » Nous n’avons pas à la discuter ici, et ne pouvons que constater l’antériorité de certaines Confréries de jongleurs. La plus célèbre est, à coup sûr, celle d’Arras.
1. Jusserand, La vie nomade en Angleterre , pp. 128, 129, d’après le texte publié dans les Fœdera de Rymer.
I l'ATtT. IJ VU. 1T.
Des Confréries de jongleurs ;t, en particulier, de celle d’Arras.
, taux. i.i vr. ti. Elle a pour origine un prodige touchant et qui fut très
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- populaire dans toute la r rance du INord au commencement du xiic siècle. Un mal épouvantable, et sur lequel les érudits ne semblent pas d’accord, le « mal
des ardents », ravageaitntlors toute cette région. Etaitce, comme on l’a prétendu, une sorte d’érisypèle gangreneux? il importe peu aujourd’hui de le savoir; mais enfin l’épidémie sévissait, et elle était horrible. C’est alors, suivant la légende, c’est le samedi 23 mai de l’année 1105, que la Vierge Marie apparut à deux jongleurs qui s’étaient voué une haine mortelle et dont l’un, appelé Itier, demeurait en Brabant, et l’autre, du nom deNormand, àSaint-Pol surTernoise: « Allez trouver l’évêque d’Arras, leur dit la mère de Dieu, et dites-lui que je lui veux donner un cierge dont la vertu guérira le mal des ardents. » Les deux jongleurs obéirent à la voix céleste , remplirent la mission dont ils étaient chargés et tombèrent aux bras fini de l’autre en se réconciliant pour toujours. Puis, le cierge miraculeux, que l’évêque reçut en effet des mains de la Vierge, fit tous les miracles qu’on en pouvait attendre 1 , et la reconnaissance popu-
1. Nous n’avons donné ci-dessus que les grandes lignes de la légende, mais il ne sera pas inutile d’entrer ici en plus de détails. « Annonce à l’évêque qu’une femme lui apparaitra, au chant du coq, « tenant à la main un cierge de cire blanche. Elle en fera tomber « quelques gouttes dans l’eau qui est destinée aux malades, et ils « seront guéris ; » telles sont, d'après les textes légendaires , les paroles que la Vierge adresse à chacun des deux ménestrels, et ces mêmes textes nous font également connaître la véritable cause de la haine dont chacun de ces deux hommes était animé contre l'autre : l’un d’eux avait tué le frère de l’autre. A la première sommation de la mère de Dieu, ils n’hésitent pas un moment et s’en vont tous deux à Arras, mais n’y arrivent point en même temps, et l’Evêque, légitimement sceptique, se refuse d’abord à croire au récit de Normand, le premier arrivé. Il faut qu'Itier lui confirme ce témoignage, il faut surtout que ces deux ennemis mortels s’embrassent tendrement et se réconcilient sous ses yeux pour que le prélat ajoute foi à leur parole et se rende, dès l’aurore, en son église cathédrale où il est en effet
laire le transforma bientôt en une sorte de relique 1 pART- l,vr- «•
auguste et de palladium de la cité On le conserva -
d’abord dans une chapelle consacrée à saint Nicolas ; puis, quelques années après, en 1214 ou 1215, on fit mieux et l’on construisit en son honneur, sur la place du Petit-Marché, un édifice exquis auquel on voulut donner la forme vague d’un cierge 2, et qui fut démoli (naturellement) en 1791. Tel fut le centre de l’antique Confrérie, ou, pour mieux parler, de la Charité d’Arras. Une Charité! Que faut-il entendre par ce mot admirable qui a été surtout populaire dans notre Normandie et dans le nord de la France 3. Les Charités ne sont autre chose que des Confréries dont tous les membres s’obligent à rendre les derniers devoirs aux chrétiens de leur paroisse, aux associés de leur corporation. L’histoire des Charités reste encore à écrire, et rien ne serait plus beau que de telles
consolé par l’apparition de la Vierge. (V. Guillaume Cazet, Histoire de la sainte chandelle miraculeusement donnée de Lieu, Arras, 1599, in-8, p. 22 et ss.; et surtout un article de M. de Linas, dans les Annales archéologiques, X, p. 321 et ss.) Tous les faits, rapportés plus haut, sont énoncés dans une inscription commémorative de 1581 que les mêmes Annales ont publiée in extenso. (XI, p. 175.)
I. V. dans les mêmes - Annales (X, p. 321), la reproduction du magnifique étui en argent niellé , œuvre du commencement du xme siècle, qui servait à préserver le cierge miraculeux. = On connaît les adieux que Jean Bodel, en son Congé , adresse au Cierge saint :
« A vo candoille pren congié — Que donastes aus jugleours. » —
2. Ce petit monument ne fut, en réalité, terminé qu’au xve siècle, comme Didron n’a pas eu de peine à l’établir d’après le dessin qui nous en est resté. ( Annales archéologiques , X, p. 326.) On trouvera une reproduction de ce dessin dans ce même article des Annales, et dans le Saint Louis de M. Wallon. (Tours, Marne, lre éd.,fîg. 14, p.47.)
= 11 est utile d’ajouter que c’étaient les deux Mayeurs de la Confrérie qui avaient « les clés du saint luminaire ». (Bibl. nat. fr. 8541.) —
3. « Les Charités sont des espèces de confréries dont les membres se soumettent à des règlements particuliers, et s’obligent à rendre les derniers devoirs aux habitants de leur paroisse. Dans l’exercice de leurs fonctions, les associés sont revêtus d’un costume qui n’a guère dû varier pendant plusieurs siècles. » (Léopold Delisle, Étude sur les classes agricoles de la Normandie au xme siècle, p. 732.) On pourra rapprocher de la Charité d’Arras la « Charité des sueurs » de Béthune, ( Mahaut , comtesse d’Artois, p. 91.)
<>• annales : car, sous d’autres noms, la même insti-
— tution, profondément chrétienne, a fleuri un peu partout sur la fécondité du sol catholique, et l’Italie a connu, comme l’Artois, ces très nobles confréries de la mort. A Arras 1 ; l’établissement de la Charité est lié fort étroitement au miracle de la sainte chandelle. Ce sont des jongleurs qui ont été l’occasion de ce miracle, et la Charité n’est, en définitive, qu’une confrérie de jongleurs où, par une sorte de condescendance, on a laissé un jour pénétrer les bourgeois. On a donc pu la désigner correctement sous ce titre officiel : « Le cari té Nostre Dame des jogleors et des borgois » ; mais il est évident que les jongleurs y tiennent la première place : « Geste carités est estorée de jogleors, et li jogleor en sont signor. Sor jogleors n i a nus signori. » Nous ne saurions entrer dans l’analyse de ces très minutieux Statuts, où l’on se préoccupe avant tout de la réglementation des obsèques de ^chaque confrère et, en particulier, des amendes qu’auront à payer tous ceux
1. Le document le plus précieux à consulter sur la Charité d’Arras est certainement le Règlement de la dite confrérie, tel qu’il est conservé dans un précieux manuscrit de la Bibliothèque nationale (fr. 8541). Nous estimons que le début, à tout le moins, mérite d’être ici placé sous les yeux du lecteur : « Ceste carité tient on de Deu et de me dame sainte Marie. Et savès por coi ele fu estorée? por les ardens qui ardoient de 1’ fu d’infer. Ele ne fu mie establie por lesclierie ne por folie; ains i fist Dex tels miracles que le jor qu’ele fu estorée ardoient set vint et quatre ardant en le cité d’Arras. Et puis que en le Carité est entrés li confrère, ja puis ne il, ne ses enfes qu’il ait, n’ardera del’ fu d’infer, ne ne morra de mort subite, s’il foi et creance i a. » = Les ressources de la Confrérie consistaient : 1° Dans les entrées et amendes de ses membres; 2° dans les aumônes des fidèles. = On a conservé après la démolition de 1791, le quatrain suivant du xme siècle (?) qui était encastré sans doute en un des murs du « saint luminaire » : « Qui à la carité la mere Dieu veut faire — Offrande ou aucun don, clii en droit se doit traire, — Et dedens ceste toelle le doit mettre et porter — Au mayeur des bourgois, s’il s’en vuet aquiter. » ^P. Paris, Histoire littéraire, XX,
qui n’assisteraient pas à tel ou tel rite funèbre. Ce 1 PA"T- : L1VR- "