J- J. CHAP. XX
qui caractérise et ennoblit la Charité d’Arras, c’est qu’on n’y pense pas uniquement aux morts, mais aux malades 4, et il y a ici des détails charmants. Quelqu’un dans Arras est-il atteint du mal des ardents? le maire des jongleurs va sur le champ prendre la sainte Chandelle et la porter au malade. Ces transports de la précieuse « relique » ne se faisaient pas sans solennité et, au xyc siècle encore, les ménestrels y jouaient un rôle important1 2. La Charité d’Arras mérite de passer pour un type qui, par malheur, n’a pas été assez imité 3. De telles œuvres seraient faites pour réhabiliter tous les jongleurs.
Des Corporations et des Confréries : c’était bien, sans doute ; mais, pour une race aussi vivante et aussi occupée que celle des jongleurs, ce n’était pas encore assez; et il leur fallut un jour compléter leur
Les Ecoles de ménestrandie pour
l'instruction des jongleurs.
1. « Et se nus est entechiés de tel mal apelé fu, lues que li maire orra le message, liquels que ce soit, il doit avoir .11. eschevins et plus, q’il viegnent avuec lui et par andeus les clés ravoier dont li candoile est enfremée; et li maire des jogleors, s’il i est, doit prendre la sainte candoile et porter [à malade]... dedens la cité, et alumer (et s’on ne trueve le maieur des jogleors, on [quiert] un de ses .v. eschevins), et en un vaissel plain d’iaue degouter, et de tel eve sor son mesage espardre, et de Y remanant boire, et fermement croire en Deu que par çou iert garis, etc. » (Bibl. nat. fr. 8541.) —
2. Chaque année, le dimanche après la Fête Dieu, une procession
solennelle allait chercher la sainte Chandelle dans la chapelle où elle était conservée et la transportait à la cathédrale où deux cierges de cinquante livres étaient offerts en grande pompe. La Confrérie était là, tout naturellement, et tous les Confrères se donnaient le baiser de paix.» (. Annales archéologiques, X, p. 321 e t ss.) — « A pluseurs menestrez qui portèrent la chandoille d’Arras d’une maison darrière Saint-Vaulx en la maison d’icelle chandoille ou petit marcliief à Arras: vi frans. A pluseurs jones homes qui grant pièce se combatirent de monter sur une pierre assise ou dit petit marchié pour mieux veoir apporter icelle chandoille, .mi. franz. » (Archives de la Côte-d’Or, B. 1454, f° 91 v°.) — 3. Elle fut supprimée, en 1770, par Mgr de Conzié, évêque d’Arras.
1 PART. LIVR. "• organisation sociale en pensant pratiquement aux
- nécessités de leur éducation et instruction professionnelles. De là, leurs Ecoles.
« Il nous faut du nouveau, n’en fut-il plus sur terre » : cette vérité, un peu prud’homesque aujourd’hui et dont on sourit volontiers, fut cruellement comprise par tous les jongleurs. Il leur fallait sans cesse renouveler leur répertoire, et ils avaient parfois affaire à un public difficile qui, dès qu’ils entonnaient le premier vers d’une de leurs chansons, s’écriaient tout d’une voix : « Nous connaissons cela. » Comment faire, cependant, pour satisfaire tant d’auditeurs blasés? Comment se procurer ce « nouveau » dont leur clientèle était si friande? Ils avaient, en général, bien peu de loisirs, ces pauvres jongleurs qui arpentaient tous les chemins et couchaient souvent à la belle étoile ! Se mettre à l’étude durant dix ou vingt jours, c’était fort bien sans doute; mais il fallait, dix ou vingt fois peut-être, se passer de dîner. Il se trouva par bonheur qu’il leur fut expressément interdit d’exercer leur métier durant le carême. Voilà des loisirs tout trouvés, et ils en profitèrent pour courir aux écoles C
Il y avait en France plus d’une de ces Ecoles de ménestrandie, où les jongleurs se donnaient rendez-
1. « Les ménestrels tenaient école en carême, c’est-à-dire pendant le temps où il leur était interdit de se faire entendre en public. C’est alors qu’ils colportaient la chanson nouvelle, la mélodie à la mode; renouvelaient leurs répertoires épuisés; perfectionnaient ceux de leurs confrères qui venaient suivre leurs leçons. Les seigneurs, fatigués d’entendre toujours la même chanson, envoyaient à ces écoles ambulantes (scolæ mimorum, scolæ ministrorum) les ménestrels de leurs maisons. »' (Lavoix, La Musique au xme siècle, p. 199.) M. Lavoix conclut qu’il y avait au moyen âge deux enseignements de la musique: 1° l’enseignement sacré, qui se donnait dans les Cathédrales et surtout dans les Abbayes, et 2° l’enseignement profane, qui était distribué dans les Ecoles de ménestrandie ou de ménestrerie.
vous tous les ans, pour apprendre de nouvelles chan- 1 PAC*TAPLI™- " sons et de nouveaux airs, pour se tenir au courant de tout le mouvement de la jonglerie, pour suivre de véritables cours que professaient les anciens, pour se perfectionner dans leur art et y être enfin passés maîtres. J’imagine qu’on y devait jaser et rire, un peu plus sans doute qu’on n’y travaillait réellement; mais, enfin, il s’agissait de renouveler son répertoire; il s’agissait, partant, d’assurer les bénéfices de l’année qui allait commencer à Pâques, et il y avait là de quoi donner des idées sérieuses aux plus étourdis et aux plus fous. Quel charmant tableau de genre on ferait avec une de ces assemblées de jongleurs à la mi-carême, avec tous ces costumes bizarres, avec toutes ces têtes de cabotins, et les allures tapageuses des jongleresses qui ne devaient certes pas manquer à pareille iete!
Les Ecoles de ménestrandie, scolæ ministrorum, s’appelaient aussi scolæ mimorum, et ce dernier nom nous atteste qu’on y recevait toutes les catégories de jongleurs, depuis les saltimbanques jusqu’aux chanteurs de geste. Il est à croire que l’élément musical y dominait, et « il n’est pas impossible que ces écoles aient été les Conservatoires grâce auxquels la musique profane et populaire nous est parvenue 1 ». Mais il ne faudrait rien exagérer, et le mot « Conservatoire » semblera peut-être un peu forcé.
Nous ne sommes pas en mesure d’énumérer ici toutes les écoles de ménestrandie qui ont été ouvertes en France et y ont prospéré; mais nous possédons de nombreux et lumineux documents sur quelques-unes d’entre elles. L’école de Beauvais, entre toutes, a été un foyer dont il faut tout d’abord constater l’intensité