‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 25 sur 217 · VU. II · texte numérisé non relu

VU. II

L’Hôpital

Saint-Julien

des

jongleurs.

• prospère. Puis, après le carême, on se disperse aux - quatre coins du monde. Voici l’aurore de Pâques : les vacances du jongleur sont finies l.

Parmi ces musiciens et ces chanteurs, comme aussi parmi nos comédiens du xixc siècle, il y a de braves gens et qui ont un excellent cœur. Les jongleurs d’antan avaient, en outre, une foi naïve, une foi d’enfant, et une charité tout aussi simple et tout aussi ardente que durant les premiers siècles de l’Eglise. Or, il y avait, en 1328, deux ménétriers qui s’aimaient de tendre amitié et ne se pouvaient séparer l’un de l’autre. Comme ils cheminaient un jour à Paris, ils firent une singulière rencontre et qui donna à leur vie une physionomie nouvelle, un but nouveau. Cette rencontre fut celle d’une pauvre vieille femme qui était toute percluse et qu’on traînait dans une petite voiture. Elle faisait peine à voir et, par une ironie du sort, s’appelait Fleurie. Les deux jongleurs furent émus de tant de misère. Comme beaucoup de leurs confrères en tous les temps, ils avaient ce bon cœur dont nous parlions, et le firent bien voir. L’idée de fonder un hôpital leur vint sur le champ à l’esprit et, sans délibérer, ils mirent la main à l’œuvre. A l’abbesse de Montmartre ils achetèrent un terrain qui a pu être

Bresse porte en compte la dépense d’avoine pour les chevaux des ménétriers savoisiens qui étaient venus dans cette ville tenir leur ecole pendant le carême. En 1387 et 1388, le même châtelain prête de l’argent au ménestrel Petreman pour tenir école à Bourg, avec les autres ménétriers du comte de Savoie » etc. (Lavoix, 1. c. p. 200.)

1. « Outre ces vacances, les jongleurs avaient des fêtes qui constituaient pour eux d’autres temps de repos. Il y avait des festa joculatorum, et il faut surtout citer les fêtes de saint Mathurin de Larchant, constatées depuis 1183 jusqu’en 1510 et auxquelles Anne de Bretagne assista en 1505. » ( Annales de la Société historique de Gatinais, t. IV, 1886, p. 267.)

nettement déterminé et répond à la maison n° 96 de I PART. LIVR. H.

notre rue Saint-Martin. Puis, quand leur hôpital fut bâti (au prix de quelles peines et de quels sacrifices!), les braves gens y amenèrent triomphalement leur vieille protégée, la pauvre Fleurie. Ce fut leur première pensionnaire, et Dieu bénit cette maison L Certes, les comédiens et les chanteurs ont toujours plus de chances que les autres hommes de mourir un jour à l’hôpital ; mais il faut cependant se persuader ici que cet hôpital n’était pas destiné aux jongleurs, mais à tous les chrétiens malheureux. On y recevait « les povres passans » etlesmaladesde toute condition.

C’étaient, d’ailleurs, les jongleurs qui pourvoyaient à toute la dépense et qui, à cet effet, faisaient partout, mais principalement aux noces et aux pardons 2, des quêtes plus ou moins fructueuses « pour l’aumône saint Julien ». Ils ne s’étaient réservé pour eux-mêmes qu’une salle destinée aux assemblées delà Corporation 3, et tout le reste avait été généreusement abandonné aux pauvres. Les hôtes du nouvel hôpital y trouvaient d’ailleurs, non seulement l’assistance matérielle, mais encore des consolations plus hautes et plus douces : car les fondateurs de la maison ou leurs successeurs n’avaient eu garde d’oublier Dieu et avaient construit, près de l’hôpital, une petite chapelle pour

1. Voir Bernhart, 1. c., III, pp. 389, 390. — 2. Une moitié des amendes encourues pour contraventions à l'Ordonnance du 24 avril 1407 devait appartenir au roi de France « et l’autre moitié à l’ospital Saint- Julien assiz à Paris en la rue Saint-Martin et au... R,oy des menestrelz ». En second lieu, tous ceux qui passaient heureusement les examens de jongleur par devant le dit Roi des ménétriers « furent tenuz de païer vint solz parisis d’entrée au dit Hôpital et au dit Roy des menestrelz ». Et, enfin, « pour ce que le dit hospital Saint- Julien qui est fondé des diz ménestrels, n’a autres rentes sinon des aumosnes des bonnes gens, yceulz menestrelz sont et seront tenus de demander et cueillir l’aumosne saint julien au[s] nosces où ilz seront louez et pardons acoustumez. » (Ordonnance du 24 avril 1407, 1. c., d’après le registre du Trésor des Chartres JJ, 161, n° 270.)— 3. Bernhart,!. c., III, p.393.

1 PART. LIVR. II. leur chers malades. Les patrons de cet oratoire étaient

- tout indiqués. Aux deux côtés du portail, furent placées les statues de saint Julien l’hospitalier, et du comédien saint Genès L Et les Saints de pierre semblaient dire aux pauvres d’entrer,

Les fiefs II ne nous reste plus, pour achever tout ce qui se Histoire du* ffef de rapporte à la vie sociale des iongleurs, qu’à constater

Beauvais. r.r J ° \ ,

le singulier phénomène de leur entrée dans le système féodal. Il ne faudrait pas cependant s’en étonner à l’excès : tout ce qui produisait un revenu était susceptible de devenir un fief, et telle était fatalement la jonglerie dans une ville de quelque importance. Comme elle était d’un bon rapport, elle fut un jour placée sous la main d’un seigneur ecclésiastique ou laïque. De là, ce « fief de la jonglerie », qui paraît au premier abord une institution si étrange et dont il est si facile de se rendre compte. C’est particulièrement à Beauvais (la ville des jongleurs, par excellence) que Ton peut en suivre, presque année par année, l’histoire toujours curieuse et parfois accidentée. Les documents ne font pas défaut.

C’est seulement en 1330 que nous pouvons, avec quelque sûreté, commencer cette histoire. Le fief de la jonglerie (qu’on appelle aussi le fief Celet) se trouve alors entre les mains d’un certain Jean de Saint-Denis, clerc marié, et de sa femme Jeanne, qui l’avaient acquis durant leur mariage et qui, le 24 juin de la susdite année, jour de la saint Jean-Baptiste, le cèdent et transportent, devant le bailli du roi, à révérend père en Dieu monseigneur Jean de Marrigny, évêque de

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