QU’ON A DIT DES JONGLEURS
On a généreusement prêté aux jongleurs tous les 1 "• travers et tous les vices, et il est certain qu’ils avaient d’ordinaire ceuxdeleur profession.il nous est resté plu- mauvais jongleur :
. . ii* i i .. 1 son portrait
sieurs portraits en pied du jongleur dépravé: ils ne sont d ap^s aucunement flattés, et nous estimons qu’ils sont vrais, contemporains. Médisant, hâbleur, moqueur, mauvais plaisant, paillard et ivrogne, il ne hante guère que les tavernes et les mauvais lieux: « Tote sa vie est en ordesce, — En puterie et « en viltesce. » Le pis, c’est qu’à force de bassesses et d’importunités, il arrive parfois à être plus riche que les vrais chrétiens : « Li filz à malfé va vestuz — Et li « filz Dieu remaint totnuz l. » Le plus fondé de tous ces
1. « Uns autres sunt ke à lec.hours — Donnent lour dras et lour atours,
— Or et argent, muls et chevals, — Et par tant [se] maintent lour mais ;
— Kar, si Tomme nés donast mie, — Tost lesseroient lour lecherie. —
Tote lour vie est en ordesce, — En puterie et en viltesce. — Les estrumentz David trova — Et à Dieu loer les tourna — ET tabernacle od salmodie : — Touz ont tourné à lecherie... — Veez ke Deu que tôt devise —
Nule lecherie ne prise, — Ainz se plaint de tiels durement — Ki destourbent la bone gent... — Tant blandissent, tant sount engrés, — K’il enportent par lour pecché — Ceo ke deust estre à Dampnedé, — Li filz à malfé va vestuz — Et li fiz Dieu remaint tôt nuz... — Mult est grant honte à chevaler — Quant à lecheür se fet per. » (Le Chevalier de Dieu,
Oxford, Bodl., ms. Douce, 210, seconde moitié du xme siècle. Notice par P. Meyer, Bulletin de la Société des anciens textes, 1880, p. 58.) « Menesterel estoit espert, — Ausinc corne fut lecheor — Et mauparlier et jangleor... (Le livre des miracles de Notre-Dame de Chartres, par Jehan le Marchant, éd. Duplessis, p. 112 et ss.) Etc., etc.
1 pchIp.LIxh. reproches est, à coup sûr, celui qui a le cabaret pour objet l. 11 leur était vraiment bien malaisé, à ces pauvres diables, d’échapper aux séductions de la taverne, étant de vrais bohèmes et qui n’avaient ni feu ni lieu ; mais ils y restaient peut-être un trop longtemps. C’était leur « chez eux », leur lieu de rendez-vous avec tous ceux du métier, et le propre foyer de leur inspiration. Ils connaissaient toutes les tavernes de France, et établissaient entre elles des comparaisons savantes. Ils comparaient aussi tous les vins qu’ils y dégustaient, et ils en dégustaient de tous pays et de toutes sortes. Dès qu’ils avaient quatre ou cinq sous, vite à la taverne : tout leur argent y passait 2. Puis, quand ils y avaient savouré le bon vin, l’hôte s’apercevait qu’ils n’avaient plus un denier vaillant et les jetait à la porte. Encore fallait-il qu’ils lui laissassent en gage leurs souliers et leurs chausses. Et de s’en aller, clopin dopant, pieds nus 3. Au reste, ils étaient les pre-
1. Cf. les Pénitenciels cités plus haut (note 1 de la p. 21, etc.) où l'on oppose aux jongieurs de geste ceux qui fréquentant potacio7ies publicas et lascivas congregationes ut cantent ibi lascivas cantilenas. —
2. Dans un des « Miracles de Notre-Dame de Chartres, » cités plus haut, le poète met en scène un jongleur sceptique et ivrogne qui, au lieu d’aller à la cathédrale devant l’image sainte, reste au cabaret à expérimenter les vins : « Car la parole et le renon — Des bons vins avoit entendu — Qui à Chartres erent vendu... — De boivre estoit plus curieus — Que de vertu voair n’aprendre : — Car trop avoit la bouche tendre — De bons vins et de bons morseaus. — Tôt droit à la taverne ala, — Si com touz jours fere soloit. » {Le livre des Miracles de Notre- Dame de Chartres, éd. Duplessis, p. 112 et ss.) — « Taverne amoit et puterie ; — Les dez et la taverne amoit. » ( Saint Pierre et le jongleur, Méon, III, p. 282.) Etc., etc. — 3. Des voleurs sont sur le point de dépouiller Guillaume au court nez et son valet qui, en ce moment même, lui chantait des laisses épiques. Les voleurs les prennent l’un et l’autre pour de véritables jongleurs, et l’un des brigands dit aux autres : « Pour Dieu, laissez les aller. A mon avis, c’est un jongleur « qui vient de ville, de bourg ou de cité où il a chanté sur la place. » Et il ajoute : « Il n’y a pas gras à gagner 'avec les jongleurs. Je <« connais assez leur usage. Quand un jongleur a amassé trois, qua- « tre ou cinq sous, il va soudain les dépenser à la taverne. Puis,
« quand il a savouré le bon vin, quand l’hôte voit que le jongleur a « tout dépensé : « Frère, dit-il, cherchez ailleurs un gîte, parce qu’il
miers à confesser leurs leurs méfaits : « Donnez-moi I PART. LIVR
de l’argent, disent-ils à leurs auditeurs. Dès que je -
l’aurai, le tavernier l’aura ]. » On peut s’imaginer que, du cabaret aux « lieux diffamés 2 », il n’y avait pas loin, et nos hommes faisaient volontiers le voyage. On les mettait en demeure de chanter leurs plus méchantes chansons, et les femmes leur disaient :
« Faites-nous danser. » Il y en avait qui n’étaient que gourmands et se contentaient d’aspirations culinaires :
« Que je sois au milieu d’un pré fleuri; qu’on m’y apporte des oies, des tartes et du bœuf à la sauce verte, avec un tonneau de bon vin, et je serai plus heureux qu'en pleine mer, sur un frêle bateau. » Mais, en général, la gourmandise ne va pas sans l’ivrognerie, dont elle double le péril. Bref, au midi comme au nord, juglar et jougleor font élection de domicile à la taverne.
Tel est à Toulouse ce Guillaume Figueira qui ne se plaisait qu’<z l’s putanset à T s tavernier s 3; tel est ce Guillaume Magret, qui fut à la fois tavernier et jongleur; et qui despendia malamen en taverna tôt quant ga-
« va venir ici des marchands. Vous me devez de l’argent : donnez « moi des gages. » Et le jongleur lui laisse ses chausses ou son sou- « lier, ou il lui olïre de lui donner sa foi qu’il reviendra, si l’hôte con- « sent à lui laisser quelque répit. Voilà ce qu’il fait, jusqu’à ce qu’en- « fin on le laisse aller. Alors il part, et va chercher ailleurs à recouvrer « son argent près des chevaliers, des prêtres et des abbés. » ( Moniage Guillaume, Bibl. nat. fr. 774, f° 191.)
1. « Et se j’ai vostre argent, vous ne le plaindrez ja : — Car, si tost que je l’ai, le tavernier l’ara. » ( Beaudouin de Sebourc.) — 2. V. plus haut les lascivæ congregationes des Pénitenciels (note 1 de la p. 186) et la puterie du tableau Saint Pierre et le jongleur (note 2 de la même page, etc.) =« Le sieur Vicenot [est] mis à l’amende pour avoir soupé la nuit à heure indue en la taverne avec plusieurs jongleurs et bateleurs, et avoir été ensuite en des lieux diffamés. » (Reg. capit. de Beauvais, Extr. du 19 septembre 1371. Collection de M. Aux Cousteaux, carton 27.) — 3. « Guillems Figuera si.fu de Tolosa, fils d’un sartor, et el fu sartres... E sap ben trobar e cantar, e fez se joglar entre les ciutadins. Non fo hom que saubes caber entre les baros ne entre la bona gen ; mai moût se fez grazir à l’s arlots, et à l’s putans, et à l’s hostes et à l’s taverniers. » (Raynouard, 1. c., V, p. 198.)
1 pî“ za^n9nava 1 ; tel est encore, selon nous, ce jongleur qui est
le principal personnage d’un de nos tableaux les plus connus et dont il nous est dit : « Taverne amoit et puterie ; — Tout son gaaing i despendoit... — Tous jors vousist que il fust teste, — Moult desiroit le diemenche 2. » L’auteur ajoute : « Les dez et la taverne amoit. » C’est qu’en effet, la passion du jeu, plus terrible encore que celle du vin, trouvait trop aisément sa satisfaction au cabaret. Que faire sur ces tables d’auberges, que faire durant de si longues heures? On jouait aux dés, et l’on y perdait rapidement tout son avoir : « Allons, allons, agitez les dés, cher- « chez vos deniers en poche; voici ma mise, où est la « votre? » Tel s’asseoit vêtu sur ces ignobles bancs de la taverne qui au partir s’en liève nuz 3. » Pas n’est besoin de se demander si Ton triche ; ni surtout s’il est possible de conserver, en ces bouges abjects, quelque pensée élevée et généreuse, la foi et Flionneur. On sort de là abêti et sceptique : « Le rire et le jeu, dit Brunetto Latini, voilà la vie du jongleur qui se moque de lui-même, de sa femme et du monde entier4. »
Quand on ne buvait pas aux tavernes et que d’aven-
1. « Guillelms Magret si fo uns joglars de Vianes, jogaire et taverniers, et fes bonas cansos...E fo ben volgutz etcuratz; mais anc mais non anet enarnes,que tôt quant gazaingnava, el jogava e despendia malamen en taverna. » (Raynouard, 1. c., p. 201.) Etc. — 2. Saint Pierre et le jongleur, Méon, III, 282. V. la note 2 de la p. 186. — 3. « Mult ot à la cour jugleors... — Li uns dient contes et fables. — Aucuns demandent dez et tables... — Sovent jurent, sovent s’affichent; — • Sovent boisent, sovent trichent; — Mult estrivent, mult se corrocent... — Li uns as autres sovent dient : — « Vos me boisez, defors getez, — Crolez la main, hociez les dez... — Querez deniers; mettez, je met. » — Tel s’y puet aseoir vestuz — Qui au partir s’en liève nuz. » {Brut cité par l’abbé De la Rue, I, pp. 245, 246). — 4. VI, 35. Cité dans Y Histoire littéraire, XXIII, p. 92. V. dans Lambert d’Ardres (éd. du marquis de Mesnilglaise, p. 289) l’épouvantable histoire d’un jongleur qui boit tout un tonneau de bière et qui est pendu par les serviteurs d’Arnoul le vieil, sire d’Ardres.
LES PROPAGATEURS dés CÏÎANSONS de GESTE. ISO
ture on n’y jouait point, on s’y querellait, on s’y battait, 1 ^ on s’y tuait : « Riote de jongleur » dit le proverbe l.
11 va sans dire que le bavardage et la médisance allaient leur train, elles jongleurs étaient, après les pèlerins, les colporteurs ordinaires de toutes les nouvelles. N’en ont-ils jamais répandu que d’authentiques? N’ont-ils pas quelquefois embelli la vérité? Je n’oserais l’affirmer : ils étaient si menteurs! « Jogelers sunt mensungers 2 », c’est encore un proverbe qui avait cours un peu partout ; et notez bien que très souvent ils ne mentaient pas pour tromper, mais seulement pour l’amour de l’art. Têtes légères et cervelles creuses, ils étaient ondoyants et divers, et l’on ne pouvait que rarement compter sur la solidité de leurs résolutions et la valeur de leurs promesses : « J’ai entendu dire à une sage et pieuse personne, observe finement un docteur du xiT siècle, « qu’il y a certaines classes d’hommes qui, à peine reçues dans un Ordre religieux, n’y peuvent rester. Ce sont les peintres, les médecins, les jongleurs et quelques autres qui sont habitués à courir de pays en pays ». Les jongleurs, ajoute-t-il,
« sont légers avant leur conversion, légers pendant, et se retirent tout aussi légèrement qu’ils sont venus 3 ».
1, Proverbes et dictons populaires au xm° siècle , éd. Crapelet, 1831. — 2. « J’escomeni les useriers, — Et les prevos et les voiers, — Vilain qui devient chevaliers, — jougleor qui n’est mensongiers... » etc .(L’Escomeniemenz au leclieor, Bibl. nat. fr. 7218, f° 194, 195; xme siècle.) «Or sai-je bien, fet Morys, que jogelers sunt mensungers. » ( Histoire de Foulques Fitz Warin, Nouvelles françaises du xive siècle , p. 68.) « Joculatores... sæpe mëntïuntur, magis studio delectandi quam voluntate decipiendi. » (Ugutio Pisanus episcopus, ex ms. Bibl. Collegii Navar. Paris, cité par DuCange au mot joculari .) Ce dernier texte con¬
stitue, en faveur des jongleurs, une circonstance atténuante. —
3. « A quodam viro prudente et religioso didici quod sunt quædam diversitateshominumquæ, vixordinatæ in religione,possunt detineri.. Hi sunt pictores, medici, joculatores et quidam alii qui per diversas regio'nes discurrere sunt assueti... Joculatores ante conversionem leves. cum ad conversionem veniunt sæpius usi levitate, leviter recedentes. » {De bestiisetaliis rebus , lib.I, cap.xLv; Patrologie de Migne,t. 177, col.46.)
Le portrait est d’un bon peintre ; mais gardez-vous de croire qu’une telle frivolité préservât nos jongleurs de cet orgueil, de cette fatuité, de ce parfait contentement d’eux-mêmes qui caractérise les artistes de tous les temps, mais particulièrement les chanteurs. C’est à peine s’ils se croient de la même race que les autres mortels. L’un d’eux, reçu chez un pauvre homme, fit acheter à son hôte les éléments de son repas et, comme il estimait que la viande ainsi achetée n’était pas d’assez belle qualité : « On voit bien, lui dit-il, que tu ne sais pas qui tu reçois. Il nous faut, à nous, des mets autrement délicats qu’à vous autres. » Le manant prit fort mal l’observation, couvrit le jongleur d’injures, lui jeta la viande à la tête et le poussa à la porte. La leçon était méritée et, chose bien rare, celui qui l’avait reçue en profita l.
Quant on est si content de soi, on n’est jamais content des autres : tels sont nos jongleurs qui, dès le début de leurs chants, prennent un âpre et malin plaisir à vilipender tous leurs confrères. Il ne leur suffit pas de vanter leur propre marchandise et de la vanter à l’excès : il leur faut encore déprécier celle des autres. Delà, tout ce luxe de récriminations et d’injures que, pour faire plaisir à leurs interprètes, les trouvères ont consenti à étaler au commencement de leurs poèmes :
1. « Item alius [histrio], receptus in domo pauperis, rogavit eurn ut necessaria cœnse ei emeret et præpararet. Qui necessariam, non superfluam comparavit. Videns hoc, victitans de constante nihil satur histrio, scilicet de alieno, ait : « Nescis quos in hospitium receperis. Lautiores et superfluos cibos quærimus; supra id quod sat est vobis et familiæ tuæ compara nobis. » Qui respondit : « In hoc cognovi quod ganeo et leciator es. » Et expulit eum, super liumeros ejus carnes emptas jactans. Qui recedens benedixit ei, dicens se nonnisi unum hospitem virum invenisse, exemplum cujus si alii imitati essent, jarnpridem ab arte ludibriosa recessisset et pœnituisset. » (Petrus Cantor, Verbum abbreviatum , cap. xlix; Pcitrologie de Migne, t. CCV col. 156?)
(( Ces vilains jongleurs ne savent pas vaillant une 1 PART- UVR- >'•
cenele \ ou montance d'un gant1, de la belle chanson que vous allez entendre. Ils en ont laissé toute la fleur 3 et leur outrecuidance est sans nom 4. Ils ont faussé F histoire 5 et ce ne sont vraiment que des apprentis ignorants et menteurs ; disons le mot, des ânes 6. » 11 n’y a là, après tout, qu’un charlatanisme plus ou moins grossier et auquel personne n’attachait d’importance (sans en excepter les charlatans eux-mêmes) ; mais il n’en était pas ainsi dans ce qu’on appellerait aujourd’hui « le domaine de l’actualité». Le moment vint où les jongleurs prirent une part active à la politique de leur temps ; où ils eurent leurs idées, leur parti, leurs passions; où ils se jetèrent dans la lutte et ne craignirent pas, vrais journalistes du temps, de s’attaquer à tous les pouvoirs établis, même au Roi, même au Pape. Gazette vivante, et lue tous les jours, ils colportaient les nouvelles, les commentaient fiévreusement et agitaient les peuples. Il fallut sévir 7 et mettre enfin des bornes à cette liberté de la jonglerie qui avait fini par ressembler un peu trop à notre liberté actuelle de la presse.
A bien voir les choses, ces chanteurs étaient surtout
1. « Cil jugleor en chantent en viele; — Mais tiex en chante et au main et au vespre — Qui n’en sait pas vaillant une cenele. » ( Moniage Guillaume, Bibl. nat. fr. 774, f° 197.) — 2. Gaydon, éd. Simeon Luce, p. 342. Il y aurait ici des milliers de textes à citer. — 3. « Chantet vos ont cil autre jugleor — Chançon nouvelle, mais il laissent la flor. » [Raoul de Cambrai, éd. P. Meyer et A. Longnon, p. 1 :) « Car de l’histoire ont oublié la flour. » [Bueves d’Hanstonne, Bibl. nat. fr. 12548, f° 79.) Etc. — 4. Doon de Maience, éd. A. Pey, v. 9, 10. — 5. Berte, éd. Scheler, p. 1. — 6. Mais tés ne set llner qui bien set commencier... — Ains resanle l’asnon en son versefiier. » [Alexandre, d’après le début des mss. 375 et 792: P. Meyer, Alexandre le Grand, p. 138.) — 7. Nous avons vu plus haut (note 1 de la p. 121) que, par une Ordonnance de 1395, on dût leur faire expresse défense de chansormer le roi de France et le Pape. (V. Bernhart, Bibliothèque de l’École des Chartes, III, p. 404.)
^chap UxxRr‘ besogneux, et cherchaient principalement à enfler leur bourse. Le vers de Floovant : « Juglaours suis mou bons, si vois avoir conquerre 1 » leur pourrait servir de devise à tous. Leur Dieu ce n’est pas Dieu : c’est don Denier 2. Le paysan tond ses brebis : ils sont faits, eux, pour tondre les riches 3, et s’acquittent merveilleusement de leur fonction. Cette avidité estlamarque à laquelle on reconnaît sur le champ un jongleur, même en bas âge. Les tout petits, dès l’âge de cinq ans, aiment l’argent et se jettent dessus, cupides. Lorsque, dans le joli roman de Daurel et Béton , on veut savoir si l’un des héros du poème, si l’enfant Betonnet est vraiment le fds d’un jongleur, la reine de Babylone n’est aucunement embarrassée et tente une épreuve décisive : « Je vais le faire chanter devant ma fille et lui dominerai cent marcs d’argent. Si pren l'aver, donc es füh de joglar 4. » Aussi ce sont des gens qu’il ne faut jamais payer d’avance, si l’on veut qu’ils chantent bien. Il circule, à ce sujet, un dicton en Roussillon qui trahit une certaine finesse d’observa-
1. Ainsi parle Maugalie qui veut se faire passer pour jongleur. {Floovant, éd. Guessard et Michelant, v. 2027.) Cf. un texte déjà cité du Departement des enfans Ainieri, Harl. 1321, f°80 v° et 81 r°. Les jongleurs, y est-il dit, n’aiment pas les pauvres gens : « Mais là o voient la richece doner, — Là vont tuit cil qui sevent déporter. » —
2. « Quidam citharista, Benedictus nomine, non opéré, victum suum cum cithara modulatis vocibus a transeuntibus quæritabat : sed prmdictus citharista non Deo , sed Denario decantabat. » { Mira cula Sancti Eutropii, écrits vers le xive siècle d’après une relation plus ancienne, aujourd’hui perdue : Acta sanctorum Aprilis, III, p. 750.)
— 3. « Item, hystriones tondunt divites, sicut rusticus oves suas, et quandoque bis in anno. » (Bibl. nat. lat. 16515, f° 204 v° ; xmc siècle.)
— 4. Daurel et Béton, éd. P. Meyer, v. 1462 et ss. : « Ditz la Regina : « Ieusz o farai proar. — Ins en las crambas vos l’en mandat intrar, — Que à ma fllha an del’s verses comtar. — .C. martz d’argen lhi farai prezentar. — Si pren l’aver, donc es filh de joglar. » La réponse de Béton, est très hère: «Dona, ditz el,.M. merces e.c. gratz, — Que ieu ai, dona, aur et argen asatz, — Ab solamen que vos be mi volhatz. — Joglar venran, d’estrains et de privatz : — Ad els, ma dona, aquest aver donatz. — Lauzar vos an per estranhes regnatz — Et vostre prêt seran plus issausatz... » {Ibid., v. 1462 et ss., 1513 et ss.)
tion : « Ménétrier payé d’avance fait une triste mu- 1 PART- "VR* " sique l. » C’est toujours vrai, c’est vrai partout.
Si encore les jongleurs n’avaient été avides que de lucre et amoureux que d’argent! Mais leur cupidité ne
1. « Jougla pagat d’avanço fa doulent sou. » (Cité par Mistral en son Dictionnaire provençal.) = Certains jongleurs, surtout les saltimbanques, mettaient trop souvent une singulière âpreté à se faire ainsi payer d’avance, et c’est ce dont témoigne la pièce suivante, des plus intéressantes, que nous trouvons dans un registre du Trésor des Chartes (JJ, 195, f° 104, n° 373). C’est une « lettre de remission » en date de 1470 : « Loys, par la grâce de Dieu roy de France. Savoir faisons etc., nous avoir receu l’umble supplication de Pierre des Champs, escuier, jeune filz à marier, aagé de xviii ans ou environ, contenant que, depuis certain temps en ça, icelluy suppliant, estant au service de nostre amé et féal conseillier le cardinal cî’Alby, lequel estoit alé en Espaigne par nostre ordonnance, icelluy nostre conseillier, en retournant du dit voyage envoya le dit suppliant en nostre ville d’Alby pour aucunes ses affaires, lequel suppliant y estant oyt un basteleur qui aloit parmy la ville pour jouer d’appertise, et aussi pour monstrer certaines bestes de diverses especes. Lequel suppliant, qui est ung jeune filz, désirant à aler veoir les dites bestes, ala à piés disner en l’ostel où estoit loigié le dit basteleur qui se nommoit, comme l’en dit, Balthesar ou « Dieu d’amour, » acompaigné d’un sien compaignon; auquel hostel avoit plusieurs autres personnes qui y aloient afin de veoir les dites bestes, pour lesquelles veoir avoit esté cryé que on en payeroit une tholosanne valent deux tournois. Lequel suppliant et son compaignon entrèrent dedans le dit hostel et, incontinent qu’ilz eurent passé l’uys d’icelluy, la femme du dit basteleur commença à dire au dit suppliant qu’il payast la dite pièce d’argent, ou autrement ne verroit les dites bestes. Lequel suppliant luy respondit doulcement que très voulentiers il payeroit avant qu’il partist du dit hostel, et, avec ce, le compaignon du dit suppliant, qui es toi aussi ung enfant de bien, lui dist : « M’amye, je vous en respons, et le payeray pour luy très voulentiers. » Mais la dite femme n’en fut pas contente et print le chapeau du dit suppliant, en luy prenant avec ce les cheveux, dont le dit suppliant fut desplaisant; mais, nonobstant ce, pour ce que c’estoit une femme, le print en pascience, en disant à la dite femme que, se elle fust homme aussi bien que elle estoit femme, qu’il luy donnast une buffe. Laquelle femme, de ce non contente, combien que elle eustle chappeau du dit suppliant pour gaige, commença à cryer à haulte voix que le dit suppliant vouloit monter pour veoir les dites bestes sans payer. Et ainsi que le dit suppliant et son dit compaignon vouloit monter certains degrez pour veoir les dites bestes, survint le dit basteleur avec aucuns ses serviteurs, lesquelz estoient embastonnez de certains bastons et, combien que le dit chappeau du dit suppliant fust demouré à la dite femme, et que elle fust bien nantye de beaucop plus, neanmoins le dit basteleur ou ses dits compaignons dirent au dit suppliant telles parolles : « Galant, galant, vous n’y entrerez point sans payer. » Lequel suppliant respondy qu’il n’estoit pas fugitif et qu’il demouroit. au dit Alby avec nostre dit conseillier et que voulentiers il payeroit avant qu’il partist du dit
1 n* tournait que trop souvent à la vénalité. Ce sont lesjon-
gleurs de geste qui semblent ici avoir été les plus coupables, et leur honteuse passion s’exerça surtout dans le cycle de la croisade, avec la connivence probable des poètes dont ils chantaient les vers : « Voulez-vous que le nom de votre grand-père, ou celui de votre père, figure dans notre chanson? C’est tant. Payez. » Il y eut sans doute une sorte de tarif, et vous vous rappelez l’histoire de ces belles chausses rouges qu’exigeait un jongleur pour enchâsser, dans les vers d 'Antioche, le nom d’un comte d’Ardres V Pas de chansons, pas de gloire. C’est comme si l’auteur d’un poème sur Sébastopol (vous voyez d’ici le scandale) exigeait aujourd’hui, de la famille d’un de nos plus vieux généraux, je ne sais quelle avance, en nature ou en argent, pour exalter en ses vers le nom de ce victorieux. Les grands et les rois favorisaient volontiers ce petit commerce; ils achetaient ces jongleurs qui étaient à vendre, et leur faisaient chanter leurs éloges pour un prix qui variait suivant l’intensité de la louange. Pour que l’on dît de vous : « Il n’y a pas, « dans le monde entier, un si noble roi, un si vail- « lant chevalier, » il en coûtait cher.
Ces compliments n’imposaient pas de grands sacrifices à la fierté de nos jongleurs, qui n’étaient pas
hostel. Lesquelz basteleur et sa dite femme, ou l’un d’eulx, non content de ce, prindrent de recliief le dit suppliant par les cheveux en le mettant contre terre et, en ce faisant, luy donnèrent plusieurs cops. Lequel suppliant, soy voyant ainsi pressé et l’oultraige que on luy faisoit, fut contraint de tirer une dague qu’il avoit, de laquelle, luy estant ainsi tenu que dit est, frapa certains cops par les jambes du dit basteleur et, pour ce qu’ilz perseveroient tousjours sur luy en le tenant par les cheveux, en soy relevant ou escouant d’eulx, frapa un cop, d’aventure, d’un revers de sa dite dague, le dit basteleur par la gorge, à l’occasion desquelz cops le dit basteleur, certain temps
après, est alé de vie à .trespas . »
1. Lambert d’Ardres, déjà cité (éd. de M. le marquis de MesniL glaise, p. 311.)
fiers. Personne, à ce point de vue, ne les a mieux i part. uvr. «.
connus ni mieux démasqués que Phistorien Rigord. -
Il s’élève ici jusqu’à une éloquence très sincère et qui sort du cœur : « Les voyez-vous, dans toutes les cours des princes et des rois, les voyez-vous, ces bandes, ces tourbes d’histrions! Ils n’y sont venus que pour extorquer de l’or ou de l’argent, des vêtements ou des chevaux, et c’est à qui mêlera le plus de flagorneries à ses chants. 1 » « Flagorneries, » non, c’est « bassesses » qu’il eut fallu dire, et tout autre mot serait trop faible. Quand le roi Louis YÏII offrit aux palatins son premier repas d’apparat après son heureux avènement, il se trouva un jongleur pour lui jeter à la tête, comme nous l’avons vu, des éloges ou, pour mieux dire, des pavés de ce poids : « Inclyte rex regarni, corde gigas, agnusfacie, Laertius astu, consilio Nestor 2. » S’il est vrai que toute cette mythologie ait été ainsi exhumée devant le fils de Philippe-Auguste, j’ai bien peur que le bon roi n’en ait pas compris tout le sel. Il a payé quand même.
On 11e doit pas s’étonner si, avec cette bassesse dont ils étaient coutumiers, nos jongleurs ont été parfois utilisés comme entremetteurs et espions. Dans les Deux troveors ribaus un des deux compères se vante de savoir « porter consels d’amors... à ceus qui d’amor « sont espris 3 ». C’est sous le costume des jongleurs (ces gens-là se faufilent partout) que les espions pénètrent le plus facilement où ils veulent pénétrer,
1. « Cum in curiis regrim seu aliorum principum frequens turba histrionum convenire solet ut ab eis aurum, argentum, equos seu vestes... ab eis extorqueant, verba joculatoria, variis adulationibus plena, proferre nituntur. Etc., etc. » (De gestis Philippi Augustin anno 1185.) — 2. Nicolas de Braye, cité par Du Cange au mot Ministelli. — 3. Œuvres complètes de Rutebeuf, publiées par Achille Jubinal, 2e éd., III, p. 13* Ce petit poème n’est pas de Rutebeuf.
't PART. UVR. II. et la comtesse Mahaut donne un jour seize sous à un
- ménestrel, nommé Coulogne, qui avait été chargé
par elle de la renseigner secrètement sur les manœuvres des confédérés d’Artois l. Ce n’était certes pas un cas isolé; mais, quand on fait ce métier-là, on est capable de faire tous les métiers, et ce n’est pas merveille si nous voyons un jongleur marcher un jour à la tête d’une bande de brigands qui envahissent l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire. Notez, hélas! que c’était un jongleur de geste, et que ce Tyrtée de rencontre conduisait ces gredins au sac d’un monastère en leur chantant res fortiter gestas et priorum bella \ Je gage qu’il leur chantait la mort de Roland, dans le moment même où ils mettaient la main sur les reliquaires et sur le trésor du couvent. Il est malaisé d’aller plus loin.
Ce qu’il y a de certain, c’est que, de toute façon, il les fallait payer, flatteurs ou espions, entremetteurs ou poètes. Ils ruinaient les plus riches familles 3, et ce n’est pas sans raison que les moralistes comparent le jongleur à la sangsue. Suceur d’argent, suceuse de sang. On cite des comtes et des ducs auxquels ils n’ont rien laissé. Arnoul II, comte de Guines, eut la triste faiblesse de leur tout donner, et il ne lui resta que son corps : vïx seipsum sibi reliquit 4. Mais que dire du duc de Normandie, Robert Courte-Heuse, auquel ces jongleurs, avec la collaboration toute indiquée des filles de joie, enlevèrent jusqu’à ses
1. « A Coulogne le menestrel qui avoit été à Conflans par .11. fois, pour dire la ruse des aliés, .xvi. sous. » ( Maliaut , comtesse d’Artois , par J.-M. Richard, p. 111, note.) Les espions se déguisent volontiers en jongleurs. {Foulques F itz Warin, 1. c., p. 66.) — 2. Miracles de saint Benoit, liv. VIII (dont l’auteur est Raoul Tortaire,) éd. de la Société de l’Histoire de France, p. 336. — 3. « Gualterius.... societatem nebulonum familiariter sibi ascivit, quorum nefaria persuasione paternum honorem insipienter dilapidavit. » (Orderic Vital, 1. c. II, p. 445.) — 4. Lambert d’Ardres, éd. de M. le marquis de Mesnilglaise,
braies et à ses chausses : Ad ecclesiam, quia nudus erat, non pervenit l. Les voleurs devaient bien rire.
Au-dessous de ces grands seigneurs qui se laissaient ainsi gruger par les histrions , il n’y avait vraiment que ceux qui les copiaient et se faisaient histrions eux-mêmes. Tel fut ce comte de Poitiers qui s’étudia à être plus bouffon que les bouffons de profession et qui, chose plus triste encore, eut l’heur d’y réussir : Facetos histriones facetiis superans innumerabili bus 2. C’est ce qui se voit encore de nos jours, et nous ne savons que trop jusqu’à quel point s’encabotinent parfois les héritiers et les héritières des plus grands noms de France.
Il est bien peu de textes, surtout ecclésiastiques, où le mot meretrices ne soit associé à cet autre mot : joculatores. Ces deux commerces allaient fort bien ensemble : l’un faisait aller l’autre. A vrai dire, ils se complétaient, et les sermonnaires n’ont guère moins tonné contre l’un que contre l’autre. Il est alors certains prédicateurs quelque peu réalistes, et dont on ne saurait reproduire les sévérités qu’en latin : Verba lasciviæ sunt in joculatorïbus, qui sïmiles sunt porcis. Ils ajoutent que ces amuseurs publics libentius ponunt linguam ad stercora mundi quam ad lapides qjretiosos cœli 3, et l’auteur bien inspiré du Miserere du rendus de Moiliens donne à la même pensée une forme à peu près semblable et aussi énergique, lorsqu’il s’écrie : « Du pain pour un jongleur, fi donc! Il n’a pas droit au pain. P ors est : manjut faine et
1. Orderic Vital, éd. de la Société de l’histoire de France, IV, p. 105. Cf. le texte de Gaydon (éd. F. Guessard et S. Luce, v. 4814, 4815): « Tant jougleor, tante putain sartie — Qui tost auroient grant borse desemplie. » — 2. Orderic Vital, 1. c. IV, p. 118. — 8. Extrait d’un Sermon de Guillaume de Bar. (Bibl. nat. lat. 16476, f° 131, col. 1.) Communication de M, Hauréau.
, part. livr. ». glant 4. » Si rudes qu’elles soient, de telles paroles CHAP' x- — soulagent, et l’on voit que, devant la tyrannie des jongleurs, il y avait encore, grâce à Dieu, des rebelles et des indignés.
Pour se dédommager de tant de désillusions au sujet de nos chanteurs populaires, on pourrait à tout le moins s’attendre à trouver chez ces chrétiens une foi pleine, naïve, pure, et il convient d’avouer que la plupart étaient, en effet, des croyants. La plupart ; mais non pas tous 2. Un abominable courant s’est formé, dès le xnc siècle, dans les idées et dans la poésie françaises. Une école détestable et hypocritement antichrétienne a, dès lors, ébauché parmi nous l’œuvre future de Voltaire. Rien n’est plus voltairien, dans le sens le plus exact de ce mot, que les fableaux, si ce n’est cependant les différentes branches de Renart. Je ne parle pas de ce Roman cle la Rose qu’on n’a
1. « Mais an fol cui je voi joglant — Et qui va de bourdes jenglant, — A chelui est li pains destrois. — Ordement vi en fabloiant : — Pors est, manjut faine et glant. — De pain gouster n’est pas ses drois. » (St. clvii, éd. Van Hamel, II, p. 218.) = L’auteur du Polycraticus, Jean de Salisbury, va plus loin encore (I, chap. viii) et parle de ces misérables qu’on introduisait de son temps dans les meilleures maisons, « etiam illi qui obscenis partibus corporis, oculis omnium, eam ingérant turpitudinem quam erubescat videre vel Cynicus ». Cf. le Pénitentiel de Thomas de Cabham : « Quidam transformant et transfigurant corpora sua per turpes saltus et per tur-pes gestus, vel denudando se turpiter.» (B.Hauréau, Notices et extraits, etc., XXIV, p. 285.) — 2. Il y avait au service d’Hugues le Grand un jongleur qui affichait l’impiété et plaisantait sur les reliques. La colère de Dieu s’alluma, et le malheureux fut soudainement foudroyé. (Orderic Vital, 1. c., III, p. 99.) Le cas est exceptionnel ou, tout au moins, assez rare. Il convient cependant d’ajouter que les jongleurs ont été plus d’une fois accusés de sorcellerie. Les sortiarii , les magi, les incantatores sont placés par l’auteur du Le septem Sacramentis dans la même nomenclature que les funambuli, les saltatores et les joculatores (Bibl. nat., lat. 14859, f° 322; xme siècle.) Cf. la lettre de rémission (septembre 1347) pour Jeanne de Cretot, menestrelle de vielle, accusée d’avoir ensorcelé et envoûté Pierre Coquel, clerc d’Amiens. (JJ, 68, n° 287, fr 444, v°.) Quant aux charlatans qui s’écrient : « Bien sai un enchantement faire » ( Les deux troveors ribaus, dans les Œuvres complètes de Rutebeuf , III, p. 9), il ne faudrait pas s’y tromper, et il ne s’agit ici que de prestidigitation et de magie blanche.
pas chanté et qui n’a guères eu qu’une diffusion 1 PART- UVR- nécrite : la Rose, œuvre plus que païenne, révolte de la chair contre le Christ, livre absolument scandaleux, et dont les deux principaux éléments sont certainement la volupté et le fiel. Si nos jongleurs n’ont pu donner à cette œuvre malsaine la popularité dont ils étaient les distributeurs parfois dangereux, ils ont, en revanche, singulièrement contribué à vulgariser la littérature dite « gauloise » . Avec le Renart, ils ont mis les entendements en défiance contre l’Église et ont fait rire des choses saintes; avec les fableaux, ils ont corrompu les hommes et fait rougir les femmes. C’est trop, c’est cent fois trop.
Tant de griefs légitimes, tant de cynisme après tant de méfaits, ont fini par exciter contre les jongleurs l’indignation de tout ce qu’il y avait au moyen âge de religieux et d’honnête. L’humanité chrétienne s’est en quelque sorte levée contre eux, et leur a jeté l’anathème. Les Papes ont gravé dans le bronze du droit canon leur protestation immortelle : « Tous ceux qui ont la note d’infamie ne sauraient être admis à porter une accusation » et, parmi ces éliminés, les jongleurs sont placés exactement au même rang que les hérétiques, les païens et les juifs l * * * * * VII,. Les Conciles, avec la même sévérité qu’aux premiers siècles, interdisent aux clercs le commerce des histrions 2. Les théologiens sont nécessairement plus explicites, et
1. « Omnes etiam infamiæ maculis aspersi, id est histriones ac turpitudinibus subjectæ personæ, hæretici etiam, sive pagani, sive judæi,
ab accusationeprohibentur. » ( Lecretum , part, n, causa iv, quæstio i.)
Cf. Hauréau ( Notices et extraits de manuscrits, XXIV, p. 286), qui renvoie encore au Décret (part. I, dist. Lxxxvr, cap. vu; part. III,
dist. ii, cap. xlv. Etc., etc.) — 2. « Mimis, histrionibus et joculatori-
bus [clerici] non intendant. » ( Ecclesiæ Cenomanensis statuta, du
milieu du xme siècle, publiés par D. Martène, Amplissima collection
VII, 1394.) Ce Statut résume tous les autres.
I PART. LIVR. II. leurs Sommes nous offrent des condamnations plus
- motivées contra Jiistriones et cantilenas chorearurn ].
Guillaume Perraut s’irrite surtout contre les chansons d’amour et contre tous ces instruments de musique « qui brisent l’âme humaine et qu’il faudrait briser 2 ». D’autres, encore plus vifs, ne veulent pas qu’on donne l’absolution aux jongleurs, à moins qu’ils ne renoncent expressément à l’infamie de leur métier 3. « Leur faire quelque présent, c’est offrir un sacrifice aux Démons 4 ; » à tout le moins, c’est un péché mortel 5. Ainsi parlent les Pénitentiels, les recueils de formules et les encyclopédies épistolaires. Les Sammæ de arte dictandi ne sont pas moins rigoureuses. Les
1. Cf. notamment une Somme du xme siècle, Bibl. nat., lat. 3236, f° 122 v°, etc.— 2. « Sequitur de auditu cantationum amatoriarum et turpiloquiorumetinstrumentorum musicorum. Auditus cantationum valde est timendus... Musica etiam instrumenta multum sunt timenda : frangunt enim corda hominum et emolliunt et, secundum verbum sapientis, essent frangenda. » (Summa de vitiis, Bibl. nat.. lat. 3726, f° 28 r°.) — 3. « Quædam officia sunt quæ ex toto peccata sunt, ut mererticum et histrionum... Cum igitur meretrices et histriones veniunt ad confessionem, non est danda eis pænitentia, nisi ex toto talia officia relinquant, quia aliter salvari non possunt. » (Bibl. nat., lat. 16419, f° 71 ; texte souvent cité.) Cette exclusion, par bonheur, n’a pas été absolue, et nous voyons, en 1480, Caspar, évêque de Bàle, se montrer plus indulgent pour les jongleurs qui voulaient s’approcher des sacrements : « Concessum est vobis et singulis vestrum ut, anno quoque, semel tantum, videlicet in Paschali festo, vobis confessis et contritis et in communione fidelium existentibus, divinissimum Eucharistiæ Sacramentum ministrari possit,... dummodo per quindecim dies ante hujus sacramenti perceptionem, et post illam per totidem alios dies, ab officiorum vestrorum et scurrilium operum exercitiis abstineatis. » (Cité par Vogt, p. 23, n. 33, etc.) = A un autre point de vue, certains casuistes ont affirmé que les jongleurs, en droit, ne pouvaient pas louer leurs services : « Item quæritur de mimis, joculatoribus et hystrionibus et adulatoribus, utrum possint de jure locare opéras suas. Videtur quod non : quia emolliunt et effeminant et sæpe infatuant animos audientium, et ideo emungunt subdole bona eorum. Ergo non licet eis aliquid accipere tali intuitu » (Bibl. nat. lat. 3258, f° 68 v°). — 4. « Item credimus quod, quandocumque aliqui dant liistrionibus quia histriones, non quia hommes sunt, Dæmonibus immolant. » (De septem Sacrctmentis, Bibl. nat. lat. 14859, f° 322, xme siècle.) — 5. «Notandum est etiam quod omnes peccant mortaliter qui dant scurris vel leciatoribus, vel predictis liistrionibus, aliquid de suo. » (Bibl. nat. lat. 16419, fo 71 v°.)
jongleurs, à les en croire, appartiennent aux espèces 1 PAC*^U™- 11
viles de la race humaine ; ils s’abattent sur les cours - -
des princes comme les vautours sur les cadavres 1 ; on n’écrit pas de lettres à ces gens-là2. Parmi tous ces juges sévères, c’est encore saint Thomas d’Aquin, avec son vaste entendement et la belle hauteur de son regard, qui est le plus indulgent et se montre le mieux disposé à tolérer les jongleurs, pourvu qu’ils fassent honnêtement leur office 3. Du haut de toutes les chaires, tous les sermonnaires, comme nous l’avons dit, tonnent sans pitié contre les jongleurs. Grâce à d’excellents travaux, nous savons aujourd’hui ce qu’étaient les sermons de ce temps-là, plus courts et plus familiers que les nôtres, pleins de traits et d’anecdotes, alertes et hardis, piquants et vivants. Or, « les critiques des sermonnaires du xiiic siècle, dit à ce sujet l’érudit le plus
1. « Præterea ex omni natione, professione, conclitione quæ sub cælo est, ad curias principum confluunt et concurrunt, velud vultures ad cadaver et velud muscæ sequentes unguenti suavitatem : sci-
licet pauperes, debiles, cæci, claudi vel alias corpore deformati .
joculatores, saltatores, fidicines, tibicines, lyricines, tubicines, cornicines, histrioiies, gesticulatores, nebulones..., public æ mulieres. Prædicti et alia vilium hominum généra, quæ longum est explicare, sunt quasi pergula vulgaris « vix missura cutem nisi plena cruoris hirudo. » ( Sum ma de Arte prosandi, compilata a Cuonrado, cantore ecclesiæ Thuricensis, Constantiensis diocesis, conscripta anno Domini MCCLXXV. » Citée, dans Briefsteller und Formelbucher des Eilften bis merzehnten Jahrhunderts, par Ludwig Rockinger : Quellen zur Bayerischen und cleutschen Geschichte, München, 1863, p. 426.) — 2. « Quibusdam personis non competit mittere vel mitti litteras spéciales... ut sunt persone viles, ignobiles et abjectæ, quæ titulo carent nominis et honoris; quos natura taliter abjecit seu debilitavit, fortuna taliter vilifîcavit seu hurniliavit..., evidentia turpis et infamis vitæ taliter maculavit diffamavitque quod ydonei non sunt ut, inter probos et bonos, eorum mentio habeatur: ut sunt debiles, claudi, cæci, hystriones. » ( Id.,ibid p. 429.) — 3. « Secunda secundæ, quest. 168, art. 3: «Eorum [histrionum] officium non esse secundum se illicitum, dummodo moderat.e ludo utantur; id est non utendo aliquibus illicitis verbis vel factis ad ludum. » = Une bienveillance de même ordre peut être constatée dans la Bimima confessorum Johannis Lectoris (Bibl. Maz., 348, f° 80 v° :) « Quod si aliquis etiam aliis hystrionibus (à ceux qui ne se trouvent pas dans une pauvreté absolue) partem dat ad confirmandam famam suanqne a talibus vituperetur, non credo talem peccare mortaliter. »
i part. livr. h. compétent, s’adressent surtout aux jongleurs, à ces édi-
CHAP. XXI. •*- ' d ÇJ >
- teurs ambulants de nos vieilles poésies », dont ces orateurs populaires condamnent énergiquement « la couardise, l’avidité et le bavardage 1 ». Tous les écrivains ecclésiastiques des xn° et xmc siècles font écho aux orateurs de la chaire, et ces deux ordres de témoignages s’entrecroisent, pour ainsi parler, et se corroborent l’un par l’autre. C’est aux jongleurs, d’après Honoré d’Autun 2, que s’appliquent ces terribles paroles : « Deum non cognoverunt : ideo Deus sprevit eos et Dominas subsannabit eos. » Bernard Silvestre, l’auteur du De gubernatione rei familiaris, déclare, en style imagé, que « l’homme livré aux jongleurs aura une femme qui s’appellera Paupertas et un fils de cette femme qui aura nom Derisus 3. » Lambert d’Ardres, un historien, ne se peut contenir et devient véritablement enragé quand il prononce ce nom de jongleur : O garcionum et ministralium, immo adulatorum injuriosa laudatio 4. Même colère chez Jean de Salisbury qui n’a point précisément pour habitude de tempérer ses invectives : « Il est hors de doute, s’écrie-t-il, qu’il est honteux d’être histrion 5, » et, à ses yeux, comme aux yeux de tous ses contemporains, le jongleur
1. Lecoy de la Marche, La Chaire française, 2e éd., p. 482. —
2. « Habent spem joculatores ? Nullam. Tota namque intentione sunt
ministri Satanæ. De his dicitur : Denm non cognoverunt, etc. Derisores deridentur. » ( Elucidarimn , lib. II, cap.xvm. Patrologie de Migne,CLXXII, col. 1148. Cf. la traduction française (le Luciclaire), Bibl. nat., fr. 7989, f° 228 v°). L’esprit de ce Traité est très sévère : « Quid sentis demilitibus? — Pauci boni. De præda enim vivunt, » etc., etc. = On pourra rapprocher des mots ci-dessus « ministri Satanæ », les autres mots « membra Diaboli » par lesquels Otto de Freisingen désigne les jongleurs. ( Ghronicon , cap. xxxn; cité dans le t. IX des Acta SS. Octobris, p. 700.) — 3. Cité par Du Cange au mot Ministelli. —
4. Éd. Godefroy de Mesnilglaise, p. 311. Cf. p. 201, etc. — 5. Polycraticus, lib. I, cap. vin : Patrologie de Migne, CXLIX, col. 405. Il ajoute encore plus sévèrement : « Sacræ quidem communionis gra-
tiam histrionibus et mimis, dum in malitia persévérant, ex auctoritate Patrum non ambigis esse præclusam.» Cf. Acta SS. octobris, IX, p. 700.
n’est qu’un histrion. Pierre le Chantre se laisse aller à 1 part- LlVR- n-
une indignation encore plus vive : « 11 n’y a pas ici-bas -
une seule classe d’hommes qui ne soit de quelque utilité sociale, excepté cependant les jongleurs, qui ne sont bons à rien et peuvent passer ici-bas pour une véritable monstruosité '.» Ce doux symboliste des premières années du xiiic siècle, Adam de Perseigne, s’emporte contre les chrétiens de son temps qui auraient pu couvrir la nudité de tant de pauvres avec les présents dont ils gratifient les jongleurs 2. Tous, d’ailleurs, écrivains et sermonnaires, regardent nos chanteurs comme les fils, les ministres et les membres même du Diable, et flétrissent surtout le rôle de ces amuseurs dans les bals de ce temps-là : « La vieille, qui n’est plus d’âge à faire la folle, y envoie sa fille ou sa nièce, en belle parure, et lui dit au retour : Chante-moi donc les chansons que tu as entendues là-bas 3. » Mais rien ne vaut peut être l’histoire de ce pauvre homme dont nous avons déjà parlé et qui était obligé, pour vivre, de faire deux métiers, celui de « couturier » pendant la semaine et celui de ménétrier les jours de fête. Le
1. « Nullum genus hominum est in quo non inveniatur aliquis utilis usus contra nécessitâtes humanas, præter hoc genus hominum, quod est monstrum, nulla virtute redemptum a vitiis, necessitatis hurnanæ nulli usui aptum. Si dicas quod aptum est ad laudern alicui comparandam, absit hoc : quia non minus turpe est laudari aturpibus quam ob turpia laudari. »> (Verbum abbreviatum, cap. xlix, Patrologie de Migne, CCV, col. 155.) — 2. « Epistola ad comitissam Perticensem. » (. Patrologie , CCXI, col. 609.) — 3. « Item, quando aliquis princeps videt quoddebet inquietari ab aliquo, facit omnes subjectos sibi parare arma sua. Sic Diabolus, princeps mundanorum, timens predicatores et Ecclesiam assidue portantem baculum et crucern, urget mulieres fatuas et juvenes parare se armis vanitatis ut monstrent se in diebus festivis. Et contingit quod filii Dyaboli talibus diebus currunt per plateas ad choreas, ubi est acies Dyaboli, ubi sunt enses forbiti et sagittæ et lanceæ limatæ, et sicut dominus, non potens vel nolens arma portare, monstrat ilia per gartionem suum; sic vetula, quæ non potest lascivire in vanitatibus, mittit flliam vel neptem faleratam et, in reditu, vult cantilenas audire quas audivit in plateis vel in choreis, » etc. (Bibl. nat., lat. 16515 f° 204. Exempla, xme siècle.)
rAcRHTM>Lxx.' Niable prend un jour sa figure et sa place dans un bal où il dirige les danses avec une animation plus qu’étrange : « Les bals, dit le Démon, c’est un de nos meilleurs profits et bénéfices. Les bals, c’est notre messe, et les ménestrels sont nos prêtres » Le mot est rude.
Le dernier document que nous venons de citer est écrit en fort bon français, et peut nous servir très logiquement de transition pour constater la haine et le mépris dont les jongleurs sont également l’objet dans toute cette littérature en langue vulgaire qui ne ressemble guère à la cléricale, et qui a ses caractères spéciaux et sa vie originale. Aux auteurs des chansons de geste et de tous les poèmes susceptibles d’être chantés par des jongleurs, il ne faut pas demander de critiquer les chanteurs qui les faisaient connaître. Médire des livres qu’il publie, c’est ce qu’on ne peut raisonnablement attendre d’un éditeur, et les menestreus , d’ailleurs, auraient fait lestement disparaître toutes ces satires. Cependant, il y a, çà et là, de ces traits involontaires qui montrent le peu d’estime où toute la race jongleresse était tenue. Parmi ces contempteurs, Chrétien de Troyes est à coup sûr l’un des plus indulgents : il ne reproche guère aux jongleurs (mais malgré tout le cas est grave) que de depecier et de corrompre ses poèmes 2. D’autres sont plus méchants, sans le vouloir. Au début de la Prise d’Orenge 3, le héros du poème se prend, un beau matin de mai, à penser au doux pays de France : « De France issimes par moult grant povreté. — N’en amenâmes harpeor ne
1. Bibl. nat. fr. 1834, f° 68, xve siècle. — 2. « D’Erec, le fil Lac, est li contes — Que devant rois et devant contes — Depecier et corrompre suelent — Cil que de canter vivre vuelent. » ( Histoire littéraire, XV, p. 198 et XXIII, p. 101.) — 3. Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, v. 55
et ss.
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 20o
iugler, — Ne clamoisele por noz cors déporter. » C’est 1 IART- uvli n-
toujours la même assimilation des histrions aux folles -
filles. Ils se gênent encore moins, les auteurs de ces poèmes qui n’étaient pas nécessairement exécutés par les jongleurs. Dans la Vie de saint Gire l, on ne craint pas de rappeler que le Saint ne donnait jamais rien « ne as puteins, ne as jugleurs ». Un poète qui n’a pas encore été mis à sa vraie place et qui est tout spirituel et tout charmant, Gautier de Coincy, désire faire savoir à ses lecteurs qu’il ne ressemble en rien aux jongleurs : « Je ne truis pas por avoir robe — Mais pour l’amour la Bele avoir 2. » Il revient souvent sur cette opposition entre les chansons profanes et les hautes kyrielles, les sequences, les ymnes beles :
(( Laissons les chants qui rien ne valent ; laissons les * mensonges qui avalent l’âme en ténèbres 3. » On est presque étonné de trouver plus de rudesse encore (mais est-ce bien sincère?) dans cet Aucassin et Nicolette dont la première partie peut passer pour un véritable chef-d’œuvre : « Harpeurs et jongleurs vont tous en enfer 4. » L’auteur du Songe d'enfer, Raoul de Houdan, donne à cette dernière condamnation une forme pittoresque : le Roi des enfers montre au poète un livre énorme où sont écrits tous les péchés des hommes, passés et à venir : plus d’un feuillet, hélas! y est réservé à ces méprisables jongleurs 5. Même sévérité dans certains proverbes fort populaires ü, dans
1. V. 271-373. — 2. Éd. Poquet, col. 106. Il est inutile d’ajouter que la Belle ici, c’est la vierge Marie. — 3. Ibid., col. 383. — 4. Cité dans l'Histoire littéraire, XXIII, p. 110. — 5. Le Grand d’Aussy, II, p. 19, etc. Cf. Histoire littéraire, XXIII, p. 101. — 6. « Amours d’enfant, acolée de chevalier, — Serment de marcheant, testament d’usurier, — Pèlerinage de moine..., Los de menestrel, — Larghece de François, loiauté d’Englois, —Vins debarel, fus d’estrains et amour de nonnain — Falent du jour à Lendemain. » (Vers ajoutés à la suite du Liber Britonis, Bibl. de Montpellier, 236 ; xiv° siècle. Cités dans l'Histoire littéraire, XXIX, p. 596.)
i part. uvr. ». certains romans d’aventures 1 et surtout dans un admi-
rable « Poème moral » en quatrains d’alexandrins monorimes, qui fut sans doute composé à Liège dès le dé- * but du xiiic siècle 2. Je ne crois pas qu’on ait jamais rien écrit d’aussi furibond, ni d’aussi éloquent, ni d’aussi vrai contre les jongleurs, et ils n’ont jamais été fouettés par pareil fouet. C’est de la grande satire, et presque du Juvénal. Le poète (il mérite vingt fois ce nom) s’emporte superbement contre ceux qui donnent leur argent à ces musiciens de rencontre, à ces ivrognes, à ces infâmes : « Il faut être bon aux besogneux, c’est fort bien, et saint Paul nous en fait un devoir. Mais à qui devons-nous prêter aide et secours? Serait-ce par hasard à ces gens qui jouent sans cesse aux tables et aux échecs, afin qu’ils puissent, grâce à notre argent, retourner à leur taverne où ils se moqueront de nous et des autres? Serait-ce, d’aventure, à ces gens qui savent jeter leurs jambes en l’air, qui passent la nuit à chanter des rotruenges , qui font sauter et danser toute la maisnie? Tout ce qu’ils font, c’est du vice ; tout ce qu’ils disent, c’est du vice; pardonnez-moi le mot, c’est de la lecherïe . Si je parle de la sorte, je n’en puis mais, et ils sont pires que je ne le dis. En vérité, Dieu condamne, Dieu maudit cette engeance. Ces misérables ne marchent pas et ne rient pas comme tout le monde : ils sautent, ils viellent , ils braient, ils crient. Encore une fois, tout ce qu’ils font, tout ce qu’ils disent tourne au péché : ce sont eux qui détruisent, qui tuent les âmes. N’allez pas vous courroucer d’un mot que je vais dire : ils ressemblent à la truie toute couverte de boue et qui, de gré
1. « Ne melloit nulle jouglerie — A sa haute chevalerie. » ( Ille et Galeron, Bibl. nat. fr. 375, f° 296.) Texte cité par Frédéric Godefroy. — 2. Poème moral, altfranzôsisches Gedicht aus den ersten Jahren des XIII Jahrunderts.., herausgegeben von Wilhem Cloetta, Erlangen, 1866; pp. 230-232,
ou de force, se jette quelque jour et se démène au mi- 1 ^1; "
lieu des gens : tous ceux auxquels elle se frotte ont leur
part de boue. » Et le satirique termine son objurgation
enragée en interpellant tous ceux qui font des dons
aux jongleurs : « Ils sont leurs complices, et je vous
jure qu’ils en répondront devant Dieu. » Voilà qui est
parler.
11 serait vraiment trop aisé de multiplier ces citations et de parcourir ici toutes les littératures du moyen âge, depuis leur origine jusqu’au xvf siècle, jusqu’à cette magnifique apostrophe qu’un Anglais,
Stephen Gosson, lance un jour à tous les jongleurs de son temps. Quelques-uns d’entre eux lui faisaient observer qu’ils avaientdes « licences de juges de paix » pour jouer et exercer leur talent de ménestrels au mieux de leurs intérêts, et Gosson leur répond :
« Maudites soient ces licences qui permettent à un homme de gagner sa vie par la destruction de milliers de ses semblables! » Et, se tournant, terrible, vers ces chanteurs et ces musiciens qui sont à ses yeux la personnification de tous les vices : « Avez-vous une licence de l’Archi-juge-de-paix, du Christ Jésus? Si vous l’avez, soyez heureux; mais si vous ne l’avez pas, vous serez arrêtés par Jésus, le grand Juge, comme rôdeurs misérables et vagabonds du pays céleste et, malgré vos prétendues licences de ce monde, vous serez, dans l’autre, punis d’une mort éternelle l. »
Jamais satire plus vigoureuse n’a été mieux méritée, et si les jongleurs ont jamais entendu cette philippique, j’imagine qu’ils ont dû baisser la tête comme sous un coup de foudre.
1. Jusserand, La Vie nomade et les routes d’Angleterre du moyeu âge ; Revue historique ,, XX, p. 16; (d’après Phillip Stubbes’s Anatomy of abuses , éd. Furnivall).
I PART. L1VR. II. A cette apostrophe à la Bossuet, on ne pourrait
- comparer que l’attitude très fière et très indignée que
de grands rois ont gardée vis à vis des jongleurs : Henri III, en Allemagne \ Philippe Auguste 1 2 et saint Louis chez nous 3. La plupart firent mieux que de les mépriser et de leur tourner le dos : ils leur coupèrent les vivres, et Philippe Auguste jura un jour, très solennellement, qu’il ne ferait jamais présent de ses habits qu’aux pauvres. Quelque dur que fût le roi de. France à tout ce petit monde d’artistes ambulants et faméliques, il l’était encore moins que ce comte de Flandre qui disait un jour fort tranquillement : « Si vous donnez un soir l’hospitalité à un jongleur et qu’il ne veuille pas le lendemain matin quitter votre maison, il vous est parfaitement permis de le jeter à l’eau 4. » Après cela, j’estime qu’on peut se taire. Peut-être même serait-il temps de relever un peu dans notre estime ces infortunés jongleurs, en mon-
1. « Inflnitam histrionum et joculatorum multitudinem non solum muneribus, sed etiam cibo potuque vacuam et mœrentem abire permisit. » Texte déjà cité et qui se rapporte aux noces d’Henri III avec Agnès de Poitiers. ( Ekkehardi Glironicon Wirzeburgense, Pertz, VI, Ekkehardi Glironicon universale, ibid.,Vl, p.196; Annalista Saxo, ibid. VI, p. 187. Cf. Otto de Freisingen, Glironicon, cap. xxxii ; Hermannus Contractus, Historiens de France, XI, p. 19, etc.) —
2. « Christianissimus rex Philippus Augustus, videns omriia ista esse vana et saluti animæ contraria, instinctu Spiritus Sancti reducens ad memoriam quod a sanctis et religiosis viris quandocunque
didicerat quod « histrionibus dare Dæmonibus est immolare, » mente promptissima Domino Deo promisitquod omnes vestes suas, quandiu viveret, intuitu Dei, pauperibus erogaret. Melius est enim nudum Christum vestire quam, adulatoribus vestes dando, peccatum incurrere. Si ista quotidie principes considerarent, non tôt lecatores per mundum discurrerent » (Rigord,déjà cité plus haut; éd. F. Delaborde, p. 71). Cf. le même texte, traduit en Français, dans les Chroniques de Saint-Denis ( Historiens de France, t. XVII, p. 363). — 3. V. la Vie de saint Lotus par Le Nain de Tillemont, V, p. 340. Cf. Natalis de Wailly, Historiens de France, préface du t. XXII, p. 25. —
4. Warnkœnig, Histoire de la ville de Gand, p. 466, cité dans les Acta SS. Octobris, t. IX, p. 699 : « Quicunque scurram hospitalaverit plus quam una nocte, si in crastino abscedere noluerit, poterit eum dominus in aquam projicere sine forefacto. » Il est permis de ne considérer ce texte que comme une manière de plaisanterie.
trant qu’un certain nombre ont été bons, bonne- 1 PART- L,vtl- "•
tes, voire modestes et pieux, et qu’à tout prendre -
enfin, ils n’ont pas toujours été la lie du genre humain.
Tout d’abord, rien n’est plus auguste que la mission Lc du chanteur populaire, si on la considère de haut. son portrait
rpi ? • • *j 7 4 • } j i • j cl après les mctïics
lheorie, si 1 on veut; mais n est-ce donc rien qu une textes belle théorie , et toutes les grandes choses de ce monde n’ont-elles pas leur origine en de saines et nobles spéculations de notre esprit? Donc, aux yeux des théoriciens du moyen âge, le jongleur est destiné ici-bas à quatre nobles besognes et qui sont vraiment chrétiennes : il doit raconter, chanter, immortaliser les faits héroïques; il doit exciter toutes les âmes à imiter vaillamment un tel héroïsme ; il doit flétrir toutes les trahisons et toutes les lâchetés; il doit enfin procurer, par ses chants, quelque repos, quelque joie, quelque soûlas , à tous ceux qui sont fatigués et attristés des combats de la vie. Je ne sache pas qu’on ait jamais eu ici-bas une conception plus élevée de la poésie populaire.
Les sermonnaires et les théologiens se sont chargés de mettre en relief ce qu’il y a de plus élevé dans ce rôle des jongleurs: « De même, disent-ils, que les évangélistes ont eu pour mission de raconter la vie de l’Homme-Dieu ; de même, les jongleurs sont faits pour vulgariser les exploits des grands hommes d’épée.
Entre les prédicateurs et les jongleurs, il y a, ajoutentils, plus d’une ressemblance : les jongleurs chantent les gestes des vaillants chevaliers, et les prédicateurs, qui sont les vielleurs de Dieu, viellatores Dei, disent et redisent les gestes et les exploits, des
, part. livr. ii. Saints l * * IV,. Tout le moyen âge l’a compris de la sorte, et
- si on l’a vu se suspendre aux lèvres des jongleurs qui
chantoient les faiz cle V ancienne gent , ce n’est pas seulement parce qu’il trouvait du plaisir à ces récits aventureux, mais parce qu’il y apprenait sens et esperiment 2. Du reste, et fort avant dans les temps modernes, tous les hommes de guerre ont redouté le pouvoir des jongleurs, comme on redoute aujourd’hui celui de la presse, et se sont efforcés d’ajuster leur vie de telle sorte « qu’on ne chantât pas sur eux de mauvaise chanson 3 ». Enfin, les hommes d’Église eux-mêmes ont reconnu et proclamé qu’il est souverainement légitime d’entendre de beaux vers et de bonne musique afin de nous donner un peu de ce repos, de cette « récréation » — le sens étymologique de ce mot est vraiment superbe — dont nous avons si profondément besoin dans les lassitudes et les affres de la vie : ad recreationem, non ad voluptatem 4*
1. « Laudat.e Dominum in Sanctis ejus. » Viellatores gesta pro-
ËORUM MILITUM, UTPOTE KAROLT, ROLANDI, SOLENT LIBENTER NARRARE I
quanto magis, prædicatores, qui sunt viellatores Dei, gesta Sanctorum quæ sunt laudabiliora in infinitum debent narrare. » ( Sermones per totius anni circulum : Description des mss. réunis par Techener, première partie, Paris, 1862, p. 273.) Les bons jongleurs « sont comparés ailleurs à l’Evangéliste qui raconte les faits de l’Homme-Dieu ». (Bibl. nat. 16,481, n° 113. Cité par Lecoy de la Marche, La Chaire française, 2e éd., p. 482.) — 2. Siège de Jérusalem, Hatton, 77, f° 1. Cf. les textes suivants : « Qui viers de rice estore viut entendre et oïr — POR PRENDRE BON EXEMPLE DE PROECCE AQUELLIR...» (. Alexandre , éd.
Michelant, p. 1, v. 1, 2.) — « A ceste estoire dire me plest entendre — Où l’en puet molt sens et essenple aprendre » [Aimer i de Narbonne, éd. Demaison, II, p. 1.) « Qui la chanson volentiers entendra — Mains bons essanples escouter i pora. » [Bataille Loquifer , Bibl. nat. fr. 1448, f° 290, v°.) Etc., etc. — 3. Chanson de Roland, v. 1014, etc., etc. — 4. « Possumus tamen licite audire versus jocundos de lionesta materia et instrumenta musica ad recreationem, sed nullo modo ad voluptatem ». [De septem Sacramentis, Bibl. nat. lat. 14859; f° 322; xme siècle.) Cf. le texte déjà cité des Leges palatinæ de Jacme II, roi de Majorque : « [Joculatorum] officium tribuit lætitiam quam principes debent summe appetere et cum honestate servare, ut per eam tristitiam et iram abjiciant et omnibus se exhibeant gratiores. » [Acta SS. Junii,
IV, p. xxiv). = On connaît les textes publiés par d’Ancona sur les can-
Les jongleurs, je le veux bien, ne se sont pas toujours conformés au type splendide que l’Église avait créé pour eux ; mais enfin, quelques-uns 11e Font jamais perdu des yeux, et il en est qui Font vraiment réalisé. Il ne faudrait tomber ici en aucun excès. Les jongleurs de geste, à l’état pur, n’ont peut-être pas été si nombreux qu’on avait pu se l’imaginer, et il est trop certain que beaucoup de nos chanteurs épiques ont admis, dans le choix de leur répertoire, toutes sortes de tempéraments et d’accommodements. Mais enfin, il y a eu, grâce à Dieu, de belles persévérances et de nobles entêtements et, jusqu’au xvic siècle, nous rencontrons un certain nombre de ces chanteurs d’ancien régime qui, très résolument et très fièrement, ne chantent que « de geste. » Nous avons constaté que l’Église leur a toujours fait une place à part, non pas seulement dans son indulgence, mais, plus d’une fois, dans son estime. Le Pénitentiel de Thomas de Cabham, où cette doctrine est exprimée avec toute sorte de réserves, a fait un beau chemin dans le monde. Reproduit ou imité en je ne sais combien de Sommes et de Traités, il conserve encore, au xvc siècle, une certaine actualité dans le Jardin des Nobles. Les jongleurs uniquement épiques ont peut-être eu en Italie un succès plus durable qu’en France, et l’on connaît la charmante anecdote que raconte lePogge. «Un bon
terini de Pérouse qui sont entretenus par la Commune dans un but de moralité publique. Comme nous l’avons vu plus haut, la Commune espère que, par l’effet de leur parole « multissimi cives Perusini morigerati effici poterunt... et, diebus festis, propter cantum [illorum] otiosi non efficientur ». (D’Ancona, Nuova Antologia, cité par Romania, 1875, pp. 296, 297.) = « Car Diex sens leur donne et savoir — Des gentilz homes soulacier — Pour les vices d’entr’eus chacier — Et pour les bons noncier leurs fais. — Pour ce sont li menestrel fais — Que partout font joie et déduit, etc. » (Watriquet Brasseniex, cité par Freymond, 1. c. p. 29.)
I TART. IJVR. II. bourgeois de Milan s’arrête par hasard, un jour de
- - fête, devant l’un de ces chanteurs qui gesta heroüm
populo decantant. Le jongleur chantait la mort de Roland, et voilà notre bourgeois qui fond en larmes (nous en aurions fait autant à sa place) et qui rentre chez lui plongé dans une telle douleur que sa femme et ses enfants ont grand peine à le consoler l. » La même émotion pouvait encore, au même temps, être aisément constatée dans le pays de Roland, et, bien qu’à la fin du xvc siècle, on eut quelque peine à trouver à Reauvais des chanteurs de geste, il est certain qu’en pleine Renaissance cette étonnante puissance des antiques jongleurs était encore vivante. Un fantaisiste de beaucoup d’esprit, Noël du Fail, rappelle en ses Contes d'Eutrapel 2 le souvenir de certain ménestrel qui, a en chantant la vie de ce preux chevalier Ogier le Danois, forçoit les cœurs des jeunes hommes et renflammoit celui des vieux à imiter le bon Ogier ». Comme il avait raison, Noël du Fail! Et que penser de ceux qui disaient alors et répètent encore aujourd’hui : « R est ridicule de pleurer un Olivier et un Roland qui sont morts depuis onze cents ans? » Ce sont de petits entendements et qui ne connaissent pas la vraie largeur de l’âme humaine.
Il est donc certain que le « bon jongleur » a existé, et il n’est pas impossible de le reconstituer, puisqu’il a bien voulu nous laisser lui-même son portrait, quelque peu flatté. Les jongleurs, en effet, qui ont chanté tant de poèmes, — parvenus jusqu’à nous ou perdus, — ont un jour souhaité d’avoir un poème qui leur servît à la fois de justification et d’idéal 3. De là, cet aimable roman de Daurel et Béton , que nous
1. Facetie LXXX. — 2. Les Contes et Discours d'Eutrapel ont paru à Rennes en 1585. — 3. Voy. plus haut, p. 33.
sommes amené à analyser ici pour la seconde fois, IPACRHTAPU^;
sous une autre forme, et dont le héros n’est pas un -
comte ni un baron, mais un simple joglier, que fo paubres d'aver, ma beis saup deportier. Le drame est des plus émouvants et s’ouvre, en guise de prologue, par un abominable crime. Le duc Beuves d’Antone est assassiné à la chasse par un traître, par Gui d’Apremont, avec lequel il était uni par les liens étroits du « compagnonnage » féodal. Le misérable convoitait depuis longtemps les biens et la femme de sa victime : il se les fait donner par l’Empereur. Le voilà triomphant, le voilà riche ; mais il lui reste une angoisse au cœur. Le duc Beuves laissait un fils, un tout petit enfant qui venait de naître et s’appelait Béton. Où est cet enfant? Où est cet héritier légitime qui pourra un jour surgir comme un vengeur et châtier enfin le traître? Gui veut le savoir, cherche l’enfant, finit par le trouver, et Béton va mourir. Alors apparaît le libérateur providentiel, et c’est précisément le bon jongleur, c’est ce Daurel qui a été jadis couvert des libéralités de Beuves d’Antone et ne veut pas être ingrat. Daurel voit le danger que court Béton, et comprend qu’il n’y a qu’un moyen de le sauver.
Il n’hésite pas un seul instant et, avec le consentement (plus invraisemblable) de sa femme, fait passer son propre enfant, son cher petit Daurelet, pour le fils de son ancien seigneur. Le traître y est trompé : il saisit le pauvre petit par les pieds et lui brise la tête contre un pilier. Daurelet est mort, mais Béton vit.
Il vit, mais il faut le soustraire aux soupçons du traître ; mais il faut le nourrir d’une façon qui soit digne de son père et de lui, et le jongleur, abandonnant soudain sa femme et ses enfants, son pays et tout ce qu’il aime, prend bravement l’enfant entre ses bras
I PART. LIVR. TI. et l’emmène, comme nous l’avons dit, jusqu’à cette CH-— XM' — lointaine Babylone, où il ne craint pas de le confier à l’Émir, au roi des « païens ». Il n’y a pas d’ailleurs de petits soins, de tendresses, d’attentions délicates que Daurel n’ait sans cesse pour cet enfant bien aimé qui lui doit la vie : il le suit des yeux et du cœur, il l’enveloppe de son amour et c’est presque une mère... jusqu’au jour où, devenu soudain terrible et implacable, le jongleur retourne en France avec son fils adoptif et se venge enfin du traître Gui qui avoue son crime et dont le corps est honteusement traîné, à la queue d’un cheval, dans toutes les rues de Poitiers. L’innocence triomphe, mais elle ne triomphe que grâce à un jongleur 1 .
Certes le poème que nous venons de résumer peut à bon droit passer pour un recueil de lieux communs, et il est aisé de constater ici, une nouvelle fois, qu’il a été composé, à la façon d’une marqueterie ou d’une mosaïque, avec des pièces empruntées assez servilement à Bueves d’Hanstone, à Jourdain de Blaivies, à dix autres chansons. Mais, malgré tout, il a son originalité qui est précisément la glorification des jongleurs. Avec quelle joie ils le devaient chanter !
Les jongleurs s’élevèrent rarement, pour tout dire, jusqu’à l’héroïsme de Daurel ; mais c’est sans doute parce qu’ils n’en eurent pas l’occasion. Il en est qui eurent vraiment d’aimables vertus, et tout d’abord le bon caractère et la belle humeur : « C’est chez eux une bonne coutume de chanter aussi bien quand on leur donne seulement de quoi manger que si on leur fait présent de quarante marcs 2. » Avec cela, de
1. Daurel et Béton, éd. P. Meyer, pour la Société des anciens textes. Cf. le résumé très exact donné par l’éditeur au commencement de son Introduction (pp. cxi-xix.)— 2. « Bone costume ont certes li jugler : — Ausi bien chante quant il n’a que digner — Com s’il eüst .lx. mars trovez.» ( Moniage Guillaume, Bibl. nat. fr. 774, f° 191.) Texte déjà cité*
l’esprit, et du meilleur, comme dans ce tableau un peu 1 PART- L,VR- "•
17 7 l CHAP. XXI.
irrévérencieux, mais charmant, de saint Pierre et du - -
jongleur « où Ton voit un pauvre jongleur gagnerait jeu les âmes des damnés et dépeupler l’enfer ». La conclusion de ce petit conte était encore à l’honneur de Incorporation, et l’auteur déclarait, d’un air convaincu, que le Diable avait trop peur des jongleurs pour en laisser un seul pénétrer dans l’enfer L
N’être pas reçu en enfer, c’était fort bien; mais les jongleurs ne recevaient pas toujours un bon accueil sur terre, et ne s’en vengeaient d’ordinaire que par d’innocentes plaisanteries. Elle est bien jolie, l’histoire de ce ménestrel qui demande un jour l’hospitalité chez des moines trop riches et trop épris des biens de ce monde. L’abbé, qui était fort avare, avait pris soin de choisir un frère hôtelier qui était aussi avare que lui : c’est assez dire comment les hôtes étaient traités, et notre jongleur en fit l’épreuve ce jour-là, en l’absence de l’Abbé. De mauvais visages, du pain noir, des légumes à l’eau, un lit sale et dur : c’est tout ce qu’il obtint. Le lendemain, il s’enfuit au plus vite de ce mauvais gîte et, rencontrant dans la campagne l’Abbé qui s’en revenait à son couvent, il lui dit d’une voix câline : « Que de compliments, j’ai à vous faire de votre , bon frère hôtelier. Il m’a servi un repas splendide, d’excellent poisson avec du vin fin, et tant de plats, tant de plats qu’en vérité je n’en sais plus le nombre. Ajoutez à cela qu’il n’a pas voulu me laisser partir sans me donner cette paire de souliers, cette courroie, ce couteau. On n’est pas plus généreux. »
1. Le Grand d’Aussy, Fabliaux et contes des xiic et xme siècles. Paris, 1779-1781, t. II, p. 36; Barbazan, Fabliaux et contes, éd. Méon. Paris, 1808, III, p. 282. Cf. un excellent résumé dans l'Histoire littéraire,
XXIII, p. 110 et ss.
i part. livb. h. L’Abbé pâlit et, indigné contre ces prodigalités de son
- hôtelier, le destitua sur l’heure. Et le jongleur de
rire L
Les jongleurs ne faisaient pas montre tous les jours d’un esprit aussi délicat et, parmi leurs plaisanteries, il en est plus d’une qui paraîtra simplement grossière. Telle est l’histoire de cet écuyer forain (on lui donne le titre de jongleur) qui avait habitué certain cheval à se jeter à terre dès qu’il lui disait : Flectamus genua et à se relever dès qu’il lui criait : Levate. Notre homme voyait-il un laïque ou un clerc se présenter chez lui pour acheter un cheval, il lui offrait aimablement celui-ci, et priait le moine ou le bourgeois de le monter sur l’heure, afin d’en faire l’essai loyal. Puis, il lançait la bête et [e cavalier dans une véritable plaine de boue et, quand il les voyait bien au milieu : Flectamus genua , criait-il. Sur ce l’homme et le cheval roulaient dans la boue noire, et le jongleur était ravi 2. Il va sans dire que ces amuseurs « faisaient des mots », et l’on peut dire que c’était un de leurs métiers. « Pourquoi avalez-vous tant de salaisons, » demandait-on à un jongleur qui était sur mer et dont le vaisseau était rudement secoué par la tempête. Il répondit tranquillement : « J’aurai tant à boire tout à l’heure que j’en profite maintenant pour dévorer ce que je trouve de plus salé 3. » J’aime moins cette réponse frivole d’un jongleur qui cherche un gîte, et frappe un jour à la porte d’un château : « Avec quel seigneur êtes-vous, lui demande le por-
1. Exempta de Jacques de Vitry, Bibl. nat. 17509, f° 59 v°. Récemment publié dans Tlie Exempla or illustrative stories from tlie Sermones vulgares of Jacques de Vitry ; edited witli Introduction, analyses and notes by Thomas Frederik Crâne. London, Nutt. (Publication de la Folk-lore Society.) — 2. Ibid., f° 43 v°. —3. Ibid., p. 129 : « Multum liabeo bodie liibere : ideo carnes salsas oportet me comedere. »
tier. — Avec le bon Dieu. — On n’entre pas. — Eh 1 UYR- "•
•l CHAP. XXI.
bien donc, repartit le jongleur, avec le Diable. — -
Donnez-vous la peine d’entrer b »
L’esprit, quoiqu’on en ai dit, ne fait pas toujours tort à la vertu, et nos jongleurs étaient parfois de braves gens. Il y en avait qui abandonnaient le métier, en se mariant1 2, et n’avaient pas tort ; il y en avait d’autres qui cheminaient correctement avec leurs femmes. Un plus petit nombre étaient de ces vrais chrétiens, qui auraient pu prendre pour devise les deux beaux vers de Gautier de Coincy : « Faisons le bien ; il n’i a tel, — Et puis après si l’enseignons 3. » Mais enfin la grande miséricorde de Dieu était là, qui avait pitié de ces pauvres bohèmes, de ces errants, de ces traînards, et qui leur ménageait tendrement une conversion sincère avant la fin de leur vie. Ils n’étaient pas méchants, après tout, et ils étaient si malheureux ! Ils étaient nés parfois sur une grand’ronte et avaient été élevés dans une voiture de saltimbanques. Dieu avait pitié, et les jetait doucement sur le chemin du ciel. Dans le midi, ces conversions ont une physionomie plus vivante et plus brusque, et c’est presque à toutes les pages de l’histoire des troubadours et des joglars que l’on trouve ces mots, par où se termine leur biographie : « Un tel
(Guillaume ou Hugues), se rendit à tel couvent .
e lai definet 4. » 11 y a de ces conversions qui sont
1. Thomas Wright, Latin stories of thirteenth and fourteenth cen¬
turies, p. 126. — 2. Ainsi fit Hugues de Saint-Cyf, qui était non seulement troubadour, mais jongleur : « Tolc moiller e fez enfans... Pois qu’el ac moillier, non fetz cansos. » (Raynouard, 1. c., t. III, p. 223.) —
3. Éd. Poquet, col. 321. — 4. « N’Elias de Barjols fetz se joglars... e... s’enamoret de la comtessa ma dompna Carsenda, moiller de V comte [Anfos de Proensa].... Et el s’en anet rendre à l’hospital de Saint- Beneïc d’Avignon, e lai definet. » (Raynouard, 1. c., III, 140). « Guil-
lems Magret . tôt quant gazaingnava, jogava e despendia malamen
en taverna... Pois se rendet en un hospital en Espagna. » (Id., ibid., p. 201.) « Guillem Azemar... fes se joglars... et, quant ac lonc temps
i part. livr. h. véritablement dramatiques. Telle est celle deGaubert
de Pueycibot qui a la joie d epouser la femme qu il aime et part un jour en Espagne, la laissant à la maison. A son retour, plusieurs années après, une entremetteuse lui signale un jour, dans une ville qu’il traverse, une belle fille qui est à tous. Il l’aperçoit : c’est sa femme. Le malheureux la conduit sur le champ dans un monastère et dit adieu pour toujours à V trobar e à V cantar L II v aurait là matière à un beau drame, mais terriblement réaliste.
Ce n’était pas seulement pour les convertir que Dieu intervenait ainsi dans la vie des jongleurs ; mais c’était parfois, s’il faut les en croire, d’une façon plus glorieuse encore et pour leur rendre un témoignage public de la satisfaction céleste. Les jongleurs, disions-nous tout à l’heure, possédaient une Chanson de geste, une à tout le moins, qui était bien à eux et pour eux : ils ont possédé aussi toute une « légende dorée », oui, tout un recueil de miracles où ils jouent, après le ciel, les premiers rôles. On en ferait un volume. Nous connaissons déjà le miracle de Notre-Dame de Chartres, ce récit naïf et charmant où l’on voit la
vescut, el se rendet à Torde de Granmont, e lai mori. » ( Ici .. ibid.,
p. 178.) « Hugues Brunecs . entendet en una borzeza d’Orlhac que
avia nom ma dona Galiana; mas ela non lo vole amar ne retener, ni far degun plazer en dreg d’amor, e tan qu'ela avia fag son drut de T comte de Rodes, e donet cumjat à ’n Uc Brunec. Et adonc ’n Uc, per la dolor que el n’ac, mes se en Torde de Cartosa, et aqui el mori. » ( Id ., ibid., p. 218). Cf. (Raynouard, 1. c., p. 21), le récit fort dramatique de la mort de Guillaume de la Tour. Ce jongleur perd sa femme, et ne peut se consoler: « Don el la laiset dez dias e dez nueigs sobre T monimen. E, chacun ser, el lavava lo monimen, e trasia la fora, et gardava per lo vis baisan et abrasan, et pregan qu’ella li parles. » On l’éloigne de cette tombe, et un mauvais plaisant lui fait croire que sa femme ressuscitera, s’il dit le Psautier tous les jours avec cent cinquante Pater, e t s’il fait l’aumône à sept mendiants avant ses repas. Le pauvre veuf fait très strictement, durant un an, tout ce qu’on lui demande ; puis, voyant que sa femme ne revient pas à la vie, el se desesperet et laisset se mori.