‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 29 sur 217 · Raynouard, 1. c · texte numérisé non relu

Raynouard, 1. c

Mère de Dieu guérir un pauvre muet plein de foi et 1 rART- UYU- n-

punir, du même coup, un jongleur ivrogne et scepti- — que 1 ; mais il est à croire que les jongleurs ne se

vantaient pas à l’excès

tournait si

peu à leur gloire. Nous avons vu aussi sainte Wilgeforde, la sainte barbue 2, faire largesse d’une de ses pantoufles d’or à un jongleur qui était venu fort candidement à Prague jouer une sérénade devant son image 3. Il faudrait se rappeler aussi ce chanteur qui, durant la veillée funèbre consacrée à saint Remacle, se met soudain à improviser, plus ou moins miraculeusement, tout un poème à l’honneur du Saint4. Mais, dans la France proprement dite, ces miracles n’étaient pas vraiment populaires et n’avaient pas cours dans le peuple. Tout autres étaient les deux prodiges d’Arras et de Rocamadour. On sait comment la mère de Dieu fît un jour présent à deux jongleurs d’Arras de cette fameuse chandelle qui devait guérir le mal, le terrible mal des ardents 5. A

1. Pages 159, 160. — 2. « Elle était fille d’un roi païen de Lusitanie

qui, ayant eu ses états envahis par un roi de Sicile, lui promit Wilgeforde pour épouse afin d’avoir la paix... La princesse, ne sachant comment se soustraire à ce mariage, aurait prié Dieu de lui venir en aide, et une longue barbe garnit subitement son menton. Furieux de cette ressource inattendue qu’avait trouvée la Sainte, le père la fit crucifier. » (P. Cahier, Caractéristiques des saints, p. 121.) —

3. « On dit qu’un pauvre ménétrier, étant venu jouer un air devant la statue de la Sainte, en fut récompensé” par une de ses riches

pantoufles. » {Ibid., pp. 121, 122 et surtout Acta SS. Julii, p. 63.) Cette

scène se serait en effet passée à Prague et, depuis ce jour, l’image miraculeuse n’a plus qu’un soulier d’or. La légende — qui est plus qu’étrange — a d’ailleurs subi de nombreuses variantes. D’après une image populaire reproduite par le P. Cahier ( Caractéristiques des Saints, p. 569), ce jongleur aurait été un condamné à mort, que la Sainte aurait ainsi sauvé du dernier supplice : « Simulachrum ipsius « cytliaredi cujusdam (ad mortem damnati atque ad patrocinium ejus « confugientis) innocentiam, unius ocreæ argenteæ excussione, decla- « ravit. » Un prodige semblable a été également attribué à la Vierge Marie, en un de ses pèlerinages. — 4. « Miracula S. Remacli, auctore Godefredo, Stabulensi monacho, lib. II, cap. xxx. » (Patrologie de Migne, t. CXLIX, col. 324.) — 5. Voy., plus haut, pp. 170 et ss.

i part. livr. iu Rocamadour, autre cierge miraculeux : « Mère du Roi « qui tout créa et Dame de toute courtoisie,» ditunjour à la Vierge le jongleur Pierre de Sygelar après avoir chanté ses plus beaux airs devant la statue miraculeuse, « je vais aujourd’hui te demander grande face veur. Si mon chant a pu te plaire, donne-moi un « des cierges qui brûlent là-haut devant ton image. » Tout aussitôt, ô prodige! un cierge descend lentement et reste suspendu au-dessus de la vielle du chanteur. C’est en vain que le gardien du moutier, une sorte de pharisien, remet le cierge en place et crie au magicien et au voleur : le cierge revient de lui-même, à deux reprises, se poser sur la vielle. 11 faut bien cette fois croire au miracle, et le pauvre jongleur, éperdu de joie, offre à Notre Dame la précieuse chandelle qui fut bientôt célèbre dans tout le midi de la France et au delà. Pierre de Sygelar ne fut pas, comme tant d’autres, oublieux de la miséricorde céleste et revint tous les ans, à Rocamadour, rendre ses actions de grâce à la douce mère de Dieu, jusqu’au jour où il alla jouir au ciel d’une lumière plus éclatante que celle de tous les cierges de la terre \

On aura sans doute observé que ces deux derniers miracles sont à la gloire, l’un des jongleurs du nord, et l’autre de ceux du midi. La Vierge, dans le prodige d’Arras, donne à tous les chanteurs populaires une leçon de concorde et de paix (dont ils avaient souvent besoin), puisque c’est en partie pour réconcilier deux d’entre eux que le cierge miraculeux descend du ciel en terre. Dans le miracle de Rocamadour, Notre Dame récompense la foi et la piété d’un juglar , et encou-

1. « Du cierge qui descendu au jongleur ». ( Histoire littéraire, XXIII,

rage par là tous les autres à faire preuve de la même confiance et cle la même simplicité de cœur. Une dernière leçon restait à donner, non pas aux jongleurs, mais à tous ceux qui les méprisaient d’une façon pharisaïque et disaient orgueilleusement à Dieu : « Je vous remercie, Seigneur, de n’être pas semblable à ces misérables histrions. »

Dès les premiers siècles de l’Église, un des pères du désert, saint Paphnuce, avait reçu à ce sujet un salutaire avertissement. Le saint ermite avait un jour demandé au ciel (ce qui n’était peut-être pas suffisamment modeste) quelle pouvait bien être, devant Dieu, la valeur morale du solitaire Paphnuce. Il lui fut répondu que c’était celle d’un pauvre musicien des rues, qu’on lui nomma. Le saint « médiocrement glorieux de cette comparaison » alla trouver le bonhomme avec lequel il était peut-être surpris de se voir ainsi comparé, et l’interrogea longuement sur toute sa vie. Il apprit alors que ce chanteur ambulant, — un vrai jongleur, — avait jadis été voleur; mais que, depuis longtemps, « il pratiquait de beaux actes de charité envers le prochain, comme d’arracher des femmes aux insultes des libertins, de répondre pour des débiteurs insolvables et de ne jamais refuser l’aumône à un seul pauvre. Paphnuce édifié de cette droiture et de cette charité chez un homme qui ne jouissait d’aucune considération, lui fit connaître ce qu’il avait appris de Dieu à son sujet, et le pauvre musicien, touché de cette révélation, servit désormais le Saint dans son monastère. Il y mourut saintement, et Paphnuce vit son âme portée au ciel par les Anges l. » Il semble, en vérité, que toute la beauté de la morale chrétienne soit con-

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