P. Cahier, Caractéristiques des saints, p
ipart.livr.it. densée en cette exquise légende: l’amour des petits
- et des humbles, des méconnus et des méprisés; la
puissance du repentir; l’importance et le prix de l’humilité, et enfin cette haine du pharisaïsme qui est, pour ainsi parler, la marque principale de toute la loi évangélique.
Eh bien! si belle que soit la légende de Paphnuce, il en est une autre, qui est encore plus profonde et plus touchante. Elle est l’œuvre d’un contemporain de Gautier de Coincy, d’un poète qui vivait dans Elle de France à la fin du xne siècle et qui ne nous a même pas laissé son nom.
C’est la légende, c’est le fableau du Tumbeor Nostre Dame 1 .
« Donc, il y avait, de par le monde, un pauvre ménestrel qui avait longtemps battu tous les chemins et qui, lassé de tant de voyages, estima certain jour qu’un monastère serait pour lui le meilleur lieu de repos. Il ne restait plus qu’à choisir le moutier où il irait abriter ses vieux jours. Il choisit Clairvaux, et ne pouvait mieux faire.
« Or, ce ménestrel n’appartenait pas précisément à la classe la plus élevée de la vaste corporation des jongleurs. Ce n’était ni un musicien, ni un chanteur, mais tout simplement un tombeor , c’est-à-dire un faiseur de culbutes, un saltimbanque, un acrobate de
1. De V tumbeor Nostre Dame, publié par Fœrster. JRomania, 1874, pp. 315-325. L’œuvre est de la fin du xiie siècle. « Si le sujet fait sourire en lui-même (dit M. Fœrster), l’innocence enfantine, là foi ardente, le renoncement absolu à la vie mondaine... surpassent tout ce que peut imaginer l’câme la plus pieuse et prend la forme de la plus charmante poésie. Si c’est un témoignage éclatant de foi, c’est plus encore un vrai joyau poétique. » (. Romania , 1. c., p. 316.) Cf. G. Paris, La Littérature française du moyen âge p. 208. Cette toute charmante légende a, deux fois au moins, inspiré nos poè ,es contemporains, et c’est avec une imitation de notre vieux fableau que le vicomte dé Borrelli a obtenu, en 1891, le prix de poésie à l’Académie française.
dernier ordre. Il était, à coup sûr, le plus ignorant de 1 ^hIVx™.'" tous les hommes, et ne savait ni le Pater , ni le Credo , ni même le Je vous salue Marie. Rien.
« Le voilà cependant installé à Clairvaux où il prend le très sage parti, ne sachant rien, de ne rien dire. Mais enfin le silence n’est pas une occupation suffisante, et notre homme, non sans angoisse, se demande un jour ce qu’il pourrait bien faire pour se rendre utile aux Frères, pour gagner le pain qu’il mange. Il regarde autour de lui, il observe, et voit tout le monde fort occupé, les prêtres aux autels, les diacres aux évangiles, les petits clercs au chant des psaumes : « Moi « seul, s’écrie-t-il, je ne suis bon à rien, » et le pauvre hère se désole à la pensée que demain peut-être, oui, demain, on le pourra jeter dehors.
« C’est alors qu’il lui vient une idée toute naturelle et lumineuse : « Puisque je ne sais faire que des culbutes, se dit-il, je vais offrir mes culbutes à la sainte Vierge. » Aussitôt dit, aussitôt fait : il ôte sa cape, il se dépouille, et là, dans une crypte, loin de tout regard, devant la statue de la douce mère de Dieu, il se met candidement à exécuter tous les tours de son répertoire, la culbute à la française, à la champenoise, à l’espagnole, et toutes les culbutes alors connues. Et, de temps en temps, essoufflé mais heureux, épuisé mais ravi, il jette un tendre et long regard sur la Vierge aimée, à laquelle il offre l’hommage naïf de ses pieds et de ses mains, de son corps et de son cœur. Et plore moût très tenrement — Qui ne sait orer autrement.
« Puis, il reprend ses vêtements et, saluant l’image, lui dit : « Je reviendrai. » Tous les jours, en effet, il revient et, tous les jours, refait très consciencieusement ses cabrioles, en se disant à part soi avec une simplicité d’enfant : I)ex ne demande or ne argent — a
Fors vraie amor en citer de gent. Oh! les beaux vers, et comme ils sont vrais!
« Tout a une fin, hélas! et le mystère de la crypte, le secret du pauvre tombeor ne devaient pas toujours demeurer un mystère et un secret. Il arriva que, certain jour, un moine surprit notre pauvre saltimbanque demi-nu, au moment où il achevait devant la Vierge le saut à la française et la cabriole de Metz. Effaré, scandalisé, stupéfié , le moine courut d’un trait vers l’Abbé et lui dit, hors d’haleine : a II y a
là-bas un frère, qui fait des culbutes, tout seul, dans « la crypte. »
« L’Abbé, prudent et lent comme il sied à un abbé, imposa silence à ce zèle indigné et dit placidement au moine : « J’irai à cette crypte. » Il y alla, et vit en effet tout ce qu’il voulait voir: toutes les variétés de culbutes, toutes les danses sur la tête, tous les sauts périlleux, et le pauvre acrobate couvert de sueur, haletant, pantelant, demi-mort.
« Mais, — comme l’abbé lui-même était sur le point de se scandaliser, — la crypte sombre s’illuminasoudain d’une clarté qui n’avait rien de terrestre, d’une lueur éblouissante et divine. Et, parmi des milliers d’anges et d’archanges, la Mère de Dieu apparut radieuse, et vint très doucement éventer, avec une touaille blanche, le front en sueur du pauvre saltimbanque, du tombeor de Notre-Dame, du ménestrel de la Vierge. . . »
N’est-ce pas, lecteur, n’est-ce pas qu’il vaut mieux en rester là, et ne pas même ajouter un mot de plus à cette trop longue monographie des jongleurs, si ce n’est toutefois pour souhaiter que tous les travailleurs de ce monde reçoivent un jour la même
LES PROPAGATEURS DES CHANSONS DE GESTE. 223 assistance d’en haut que cet humble acrobate de 1 rAUT- utr- »•
Clairvaux, admirable modèle de tous les jongleurs du -
moyen âge, qui tremblait devant Dieu et lui disait avec la foi d’un tout petit enfant : « A mon aide,
Seigneur, à mon aide ; mais surtout n’oubliez pas d’emmener votre mère avec vous. Très clous Dex , car me secorés — Et s* amenés vo mere avoec; — P or Dieu , ne renés pas senoec. . .
En commençant cette étude sur les jongleurs, nous disions « qubls existaient encore » : rien n’est plus vrai. Et croyez bien que, dans ces baraques ignobles de nos fêtes foraines, sous ces oripeaux et ces paillettes, derrière les violentes peintures de ces tréteaux en plein vent, croyez qu’il y a encore plus d’un Hercule de foire ou d’un dompteur, plus d’une écuyère ou d’une danseuse sur la corde raide, plus d’un jocrisse ou d’un chanteur des rues qui espère en Dieu, qui aime la Vierge, et qui ressemble enfin au tumbeor de notre vieux fableau.
Description sommaire du château
et de la « salle »
où est donnée la séance épique.