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I PART. LIVR. U. CH AP. XVII

Les jongleurs sont .

d’origine romaine.

Preuves empruntées aux documents ecclésiastiques, aux textes des Conciles et des Pères, etc.

Les jongleurs sont d’origine romaine. C’est un legs évident de ce terrible et grand Empire qui avait asservi tous les peuples et s’était laissé asservir par tous les vices. Le monde romain était véritablement devenu la proie des histrions et des mimes, et ces amuseurs publics y étaient tenus en plus d’estime que les Césars eux-mêmes. Les scurræ régnaient. On en voyait dans toutes les villes et sur toutes les places publiques, « qui égayaient les oisifs par des divertissements variés où les tours d’acrobates tenaient autant de place que la musique et le chant1 ». Retenons ce fait : ils chantaient, et c’est par là surtout qu’ils sont les devanciers, j’allais dire les précurseurs de nos futurs jongleurs de geste. Qu’ils aient été, comme le veut un excellent érudit de ce temps, « héritiers en partie des scôpas francs 2 » : je ne saurais me le persuader aisément, et j’aime mieux suivre, à travers les siècles, leurs traces qui sont visiblement romaines. « Des témoignages plus d’une fois recueillis et qui se suivent depuis la tin de l’empire romain jusque bien avant dans le moyen âge , nous font connaître l’existence d’une classe d’individus désignés sous les noms antiques de scurræ , thymelici, histriones , enfin de joculcitores. Ils traversent, sans disparaître, les misères des temps mérovingiens et carolingiens, et nous les retrouvons au xic siècle, florissant par toute la Gaule, mais particulièrement au sud 3. » Voilà bien l’origine, voilà la genèse de nos jongleurs.

Cette origine, cette genèse sont surtout prouvées par

1. Paul Meyer, Romania, 1876, p. 260. — 2. Gaston Paris, La Littérature française au moyen âge, 1890, p. 36. L’auteur ne parle ici que des jongleurs « chantants », et non pas des histrions proprement dits. — 3. Paul Meyer, l.c.

les textes et les documents ecclésiastiques. Ils abon- 1 pcAHYP'.u^ii."

dent et surabondent. - -

L’Église, en effet, qui a le flair de tous les dangers sociaux, ne fit pas accueil à ces saltimbanques et à ces chanteurs de la décadence romaine qu’elle confondit légitimement avec les magiciens et les aruspices, même avec les meretrïces . Les Conciles parlèrent, et ils parlèrent avec une singulière fermeté. Le concile d’Agde, en 506, qui n’attachait pas encore au mot joculator un sens très précis, se contente d’enlever la marque de la cléricature à tous les clercs qui font de mauvaises plaisanteries et ont un parler trop libre 4; mais rien n’égale la vigueur des Conciles qui, durant l’année qui précéda la mort du grand empereur Charles, s’assemblèrent solennellement à Tours, à Arles, à Mayence, à Reims et à Châlon 1 2. A Tours, notamment, on mit en garde les prêtres de Dieu contre ces histrions devant lesquels il leur est recommandé de prendre aussitôt la fuite. Trois ans après, au célèbre concile d’Aix-la-Chapelle, même sévérité, mais encore plus rudement exprimée : « Avant que les thymelici entrent dans la salle d’un banquet, les prêtres, tous les prêtres, doivent soudain se lever et sortir 3. »

1. « Clericum scurrilem et verbis turpibus joculatorem ab ofïicio retrahendum. » (Labbe, t. IV, 1394.) C’est le canon lxx. — 2. « Histrionum quoque turpium et obscœnorum insolentias jocorurn, et ipsi animo efïugere cæterisque sacerdotibus effugienda prædicare debent. » (Concilium Turonense III, anno 813; Labbe, VII, 1262.)

Cf. le concile de Reims, de la même année : « Ut episcopi et abbates ante se joca turpia facere non permittant; sed pauperes et indigentes secum ad mensam liabeant, et lectio divina ibi personet. » (Labbe, VII,

1256.) Cf. le 10e canon du concile de Mayence, de la même année; les 9e et 10e canons de celui de Châlon, etc. — Déjà, dans un capitulaire de 789 (Baluze, Capitularia, 1,230) il avait été spécifié, ou plutôt confirmé, que les histrions ne pouvaient pas être admis à porter une accusation : « Omnes etiam infamiæ maculis aspersi, id est histriones ac turpitudinibus subjectæ personæ, ad accusationem non admittantur. » Ces amuseurs publics étaient juridiquement « infâmes ». —

3. « Quod non oporteat sacerdotes aut clericos quibuscumque spec-

*• Un concile du neuvième ou du dixième siècle, dont

- on n’a pu fixer la date d’une façon plus précise et

qui fut tenu dans la province de Rouen, n’est pas moins énergique et déclare qu’il faut en finir une bonne fois avec tous les ïncantatores , avec tous les histrions. 1 Au reste, les Pères et les Docteurs avaient depuis longtemps jeté l’alarme. Tertullien, dont l’on s’attend bien à trouver ici le témoignage fougueux et qui fut l’ennemi de tous les spectacles 2, saint Cyprien 3 et Lactance 4 s’accordent à flétrir les mimes et à dénoncer les grands périls qu’ils font courir aux âmes. Mais il est un texte de saint Augustin qui eut une influence plus décisive et qui est cent fois cité dans les Sommes et les Pénitentiels du moyen âge : Donare res suas histrionibus vitium est immane, non virtus '% et le grand docteur ajoute : « Ces histrions, c’est la pourriture, c’est la sanie qui a détruit parmi nous les cités et les bonnes mœurs G. » A travers quatre siècles, Alcuin fait écho à saint Augustin et

taculis, in scenis aut in nuptiis, interesse; sed, antequam thymelici

INGREDIANTUR, EXSURGERE EOS CONYENIT ATQUE INDE DISCEDERE. »

(Concilium Aquisgranense, anno 816, Labbe, VII, 1861. Cf. Muratori, Antiquitates italicæ, II, 848.)

1. « De meretricibus a cunctis locis abjiciendis et de magicis artibus aruspicum cunctorumque incantatorum seu histrionum penitus delendis. » (D. Bessin, Concilia Rothomagensis provinciæ, pars prior, p. 36.) — 2. Tertullien, Apologeticus, cap. xy. — 3. « Pro dilectione tua et verecundia mutua consulendum me existimasti, frater cliarissime, quid mihi videatur de histrione quodam qui, apud vos constitutus, in ejusdem adliuc artis suæ dedecore persévérât,... an talis debeat communicare nobiscum. Quod ego puto nec majestati divinæ, nec evangelicæ disciplinæ congruere, ut pudor et lionor Ecclesiæ tam turpi et infami contagione fœdetur. » (Cyprianus Eucratio fratri, lib. 1, epist. 10, ann. 256.) — 4. « Quid de mimis loquar corruptelarum præferentibus disciplinam, qui docent adulteria durn flngunt et simulatis erudiunt ad vera? » ( Institutionmn divinarum lib. VI, cap. xx.) En tous ces textes, c’est principalement des comédiens qu’il s’agit. — 5. Tractatus C, in Johannis Evangelium cap. xvi : édition des Bénédictins, t. III, col. 749. — 6. « Ilia sanies, Romæ recepta, favoribus aucta, tandem collabefecit bonos mores et civitates perdi-

s’écrie avec une belle indignation : « Celui qui 1 pÎhIp.l,^.u

introduit en sa maison des histrions, des danseurs et -

des mimes ne sait pas quelle foule d’esprits immondes y entre avec eux \ » Déjà Egbert, archevêque d’York, avait proclamé très haut que le seul fait d’avoir prêté l’oreille à un jongleur constituait un péché dont il fallait se confesser et faire pénitence 2. Agobard, qui mourut en 840, s’élève avec une sorte de rage contre les prêtres qui se plaisent aux histrions, aux mimes, aux turpissimi et vanissimi joculatores , alors que les pauvres de la sainte Eglise meurent dans les affres de la faim 3. Hincmar ne tient pas un autre langage dans ses Capitula ad presbyteros 4; mais c’est encore dans les Canons de l’abbé Abbon, mort en 1004, que l’on rencontre l’accent le plus indigné : « En quoi, s’écrie- « t-il, en quoi consiste la justice d’un roi?» Et le moraliste répond : « A punir les adultères et à ne pas « entretenir les histrions 3. » C’est une belle parole.

Par tant de textes accumulés, et qui sont empruntés

dit coegitque Imperatores sæpius eos [histriones] expellere. » Du Cange,dès sapremière édition (1678), cite ces dernières lignes comme faisant suite, dans le Tractatus C, aux mots Donare res suas, etc. L’édition des Bénédictins (1680) n’offre rien de semblable.

I. « Nescit homo qui histriones et mimos et saltatores introducit in domum quam magna eos immundorum sequit.ur turba spirituum » (Epist. cvn; en 791). — 2. « Si quis christianus fabulis otiosis, stultiloquiis, verbis jocularibus risumque moventibus studuerit, quod, secundum Domini definitionem et sancti Pauli, apostoli ejus, peccatum esse dignoscitur, sacerdoti suo manifestet et secundum arbitrium ejus modumque delicti pœniteat. » ( Pœnitentiale Egberti, Eboracensis archiepiscopi, f 766: Labbe, VI, 1604.) — 3. « Inebriat histriones, mimos, turpissimosque et vanissimos joculatores, quum pauperes Ecclesiæ famé discruciati intereant. » {Liber de dispensatione, vers 886; Patrologie de Migne, CIV, 249.) — 4. « Nec plausus et risus inconditos et fabulas inanes ibi referre aut cantare præsumat, nec turpia joca cum urso vel tornacibus ante se facere permittat » ( Capitula ad presbyteros cap. xiv; texte qui, comme les précédents, est cité par Muratori, en ses Antiquitates italicæ, II, 845, 846.) Hincmar est mort en 882. — 5. « Justitia regis est... furta cohibere, adulteria punire, impudicos et histriones non nutrire. » (Ex Canonibus Abbonis abbatis f 1004; Historiens de France , X, 627.)

Enumération

des

différents noms qu’ont portés les ionsrleurs.

Etude

spéciale sur deux de ces noms.

« Jongleurs »

et

« ménestrels »

d’une part aux Conciles et de l’autre aux Pères, nous n’ayons pas seulement voulu prouver l’origine évidemment romaine des histrions et des mimes, mais encore leur persistance tenace au milieu de la société chrétienne, depuis le nejusqu’auxie siècle, depuis Tertullien jusqu’à Abbon. Rien ne semblera mieux démontré b

Les noms qu’ont portés ces amuseurs à travers les siècles, ces noms seuls suffiraient à attester, une fois de plus, leur origine romaine. Tous ces noms appartiennent à la latinité. La plupart désignent surtout des comédiens et des bouffons : scurræ, mimi, pantomimi, histriones, nebulones, ludiones , scenici, satyrici, choraules, thymelici 2. Quelques autres sont d’une signi-

1. Il y a peut-être quelque exagération dans ces lignes de Gaston Paris : « Nous ne trouvons pas les jongleurs [chantants] mentionnés avant le ixe siècle, et ce n’est qu’à cette époque qu’ils ont pu exister tels que nous les connaissons par des descriptions postérieures. » {La Littérature française au moyen âge , § 20, p. 36.) Paul Meyer (parlant également de ceux qui chantaient des laisses épiques ou des vers lyriques) semble croire que les joglars du midi ont précédé les jougleors du nord : « En Aquitaine, notamment, les seigneurs se plaisent à s’entourer de ces personnages d’abord méprisés et peut-être méprisables, mais qui s’élèvent à proportion des encouragements qu'ils reçoivent. » Les gens du midi que la femme de Robert, Constance, emmena avec elle, et qui scandalisèrent ou étonnèrent la petite cour de France, étaient probablement des jongleurs ( Romania , 1876, p. 260). — 2. Ce mot est celui de tous qui remonte àlaplus haute antiquité, et l’on sait, que dans un théâtre grec, la thymélè était à l’origine un autel de Bacchus. Plus tard, cette sorte d’estrade rendit différents services: « Elle servait d’autel; elle représentait un monument funéraire ; elle cachait le souffleur, etc. » {Dictionnaire clés antiquités romaines et grecques d’Antony Rich.) Le mot a fait fortune et est resté en usage assez tard. Pour n’en citer qu’un exemple célèbre, on lit dans la Vita Hludovici imperatoris de Thegan {Historiens cle FrancefW , 78): « Quando in festivitatibus,ad lætitiam populi, procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad mensam coram eo, tune ad mensuram coram eo ridebat populus : ille [Hludowicus] nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit. » Cf. le concile d’Aix en 816 (Labbe, VII, 1362), etc. — Le mot générique Ixistrio était encore d’un usage courant au xive siècle dans le sens de ménétrier. C’est ainsi qu’en 1302 « Symon, dictus Chevrette, ystrio carissimi quondam domini(le comte de Bourgogne, Othon)» se qualifie dans sa quittance de ménétrier {Mahaut, comtesse d’Artois, par J.-M. Richard, p. 108). Même plus tard, le cas n’est pas rare.

fication plus étroite, et font penser à ce qu’en notre ,p^S.ux^;.n

langue médiocre nous appellerions aujourd’hui des - -

« spécialités » : saltatores, gesticularii, bastaxi, saccularii , fimambuli 1 ou, dans un autre ordre d’idées, citliarislæ , tibicines, lyricines, tubicines, cornicines et, bien plus tard, viellatores. Il en est d’autres enfin que les moralistes du moyen âge ont voulu (le plus souvent d’après l’antique) ajouter à une nomenclature qui était déjà si riche et semblait si colorée 2. Puis, il y a des mots qui indiquent surtout le mépris dont ce vilain monde était l’objet : balatrones, y ar clones , trudani 3.

S’il faut tout dire, les noms qui ont eu le plus de succès dans l’antiquité sont ceux de mimes et d’histrions, et, au moyen âge, ceux de « jongleurs » et de « menes-

1. « Moneantur [clerici] quod nec tafurarias exerceant bastaxi sive jucglars, mimi, etc. » (Concile VIII de Tarragone en l’an 1317, reproduit dans les Constitutions des rois d’Aragon. V. Du Cange, aux mots joculari et bastaxius .) Du Cange rapproche ce dernier terme de notre mot « bateleur » et de l’expression « faiseur ou joueur de basteaus » que l’on trouve mille et mille fois dans les textes du moyen âge : « Aus baastiaus ou à un gieu — Seroient bien demi jor droit », (Gautier de Coinci), « Menestrelz qui font les jeux es places de bateaux ou d’entregiez », etc. (Jehan de Meung, cité comme le précédent par F. Godefroy, etc., etc.) L’étymologie est difficile, et c’est à tort que Littré a dérivé basteau de bastellus, petit bâton, baguette. Il vaut mieux avouer avec MM. A. Darmestetter, Hatzfeld et A. Thomas que l’origine est inconnue, et que l’ancienne forme baastel (cf. le provençal bavastel) empêche d’y voir le même radical que dans bâton. » — 2. Telle est l’énumération très pédante de Jean de Salisbury en son Polycraticus : « Satius enim fuerat otiari quam turpiter occupari. Hinc mimi, salii vel saliares, balatrones, æmiliani, gladiatores, palæstritæ, gignadii, præstigiatores, malefici quoque multi, et tota joculatorum scena procedit. » ( Patrologie de Migne, CXCIX, col. 406, et Acta SS. octobris , IX, p. 700.) On trouvera dans ce tome desBollandistes (pp. 698-700) une Dissertation très topique sur les jongleurs, à laquelle nous nous faisons un devoir de renvoyer notre lecteur. Cf. une autre énumération du même genre, dans le Le septem sacramentis (Bibl. Nat. lat. 14859, xme siècle) : « De omnibus magis, aruspicibus, incantatoribus, ariolis, aruspicibus, inspectoribus gladiorum vel speculorum vel auguribus, sortiariis, funambulis, saltatoribus, joculatoribus, et illis qui decios faciunt et incisiones vestium et caudationes, quorum opéra nihil prosunt humanæ vitæ, sed obsunt » (f° 322). — 3. « Trudani dicuntur erronés, plani, mendici. » V. dans Du Cange, l’article trutanus.

, part. livr. h. trels ». jjes premiers s’entendent assez : il faut expli-

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- quer les autres.

Rien n’est plus curieux, rien n’est plus vivant que l’histoire d’un mot, et le mot jongleur nous en fournit aisément la preuve. Le type est jocus qui signifie, dès l’origine, une plaisanterie, voire une raillerie plus ou moins méchante, plus ou moins fine. De là, le verbe joculari qui n’a guère voulu dire que « plaisanter », ou, comme nous serions portés à l’écrire aujourd’hui « faire des mots ». C’est ce qui a donné lieu fort régulièrement aux mots jocularis , lequel a passé dans le provençal juglar, et joculator, joculatorem, qui nous ont donné en vieux français jouglerre et jougleor . Durant de longs siècles, les types latins n’ont d’ailleurs exprimé d’autre idée que celle d’un plaisantin ; mais, entre le plaisantin de salon et celui de profession, il n’y a pas tant d’épaisseur qu’on pourrait le croire, et le vocable «jougleor » est bientôt devenu le synonyme de mime et d’histrion l. On n’a même pas tardé à l’appliquer à toute l’immense famille des chanteurs ambulants, des acrobates et des saltimbanques, de telle sorte que le mot, qui convenait jadis aux seuls jeux de l’esprit et au sel de la conversation, en est venu un jour à signifier principalement ces pauvres hères qui jonglent avec des sabres et, au figuré, ces gens sans conscience qui jouent avec leurs convictions et avec celles des autres. C’est dans Salvien peut-être que l’on trouve pour la première fois le mot joculator avec son sens professionnel; mais depuis Salvien jusqu’à nos jours, à travers plus de

1. On remarquera cependant que, dans le célèbre texte du Pénitentiel de Thomas de Cabham, sur lequel nous aurons lieu de revenir longuement, le mot joculatores est employé dans un sens très favorable. On le réserve à ces chanteurs sérieux « qui cantant gesta principum et vitam sanctorum ».

mille textes, le mot n’a jamais cessé de faire fortune. 11 ne périra plus.

Le nom de « menestrel » ne prête pas à une aussi longue histoire, et c’est en plein moyen âge que, par une évolution fort naturelle, ce vocable a changé lentement de sens. Rien de plus simple, d’ailleurs. 11 y avait en latin un mot des plus classiques, minister, qui avait commencé par signifier un esclave et qui, petit à petit, Dieu et l’Église aidant, avait fini par désigner un serviteur, mais, plus spécialement, un serviteur attaché à la personne même, au service personnel du seigneur. Or, parmi ces ministri, il y en avait qui étaient préposés à sa table, d’autres à son coucher, d’autres à ses chasses; mais il y en eut un surtout, qui se montra aisément plusintelligent et fut peut-être plus recherché que tous les autres. C’était celui qui avaitla charge difficile d’amuser le maître et d’être, en quelque manière, l’intendant de ses menus plaisirs. Il savait jouer de quelque instrument, il savait chanter , et, l’aprèsmidi, après les forts repas de ce temps-là, il chantait ou musiquait devant les hôtes. Son nom, sous la forme d’un diminutif1, ne tarda pas à devenir synonyme de celui de jongleur, d’autant que les seigneurs permirent volontiers à leurs ménestrels d’aller souvent chanter ailleurs. Bref, cette synonymie fit son chemin dans le monde : certaine rue de Paris, qui s’était d’abord appelée viens viellatorum ou joculato rum, puis « rue des jongleurs », finit par s’appeler, vers 1400, « rue des ménestrels », et, vers 1480, « rue des menestriers » 2. Ce dernier mot est celui qui

1. On a la forme simple, menestre : « Liricen, harpeur ou menetre »

{ Glossaire de Salins, cité par F. Godefroy). — 2. V. notre première édition, I, 349, et Pio Rajna, Le origini delV epopea francese, pp. 537 et 538.

1 ™AP.Tvn. nous est resté, et il est encore plus d’une vieille province où l’on voit figurer , en tête du cortège des noces, un ou deux violoneux tout enrubannés et fleuris, et qui s’escriment vaillamment à jouer les vieux airs. Ce sont les ménétriers , descendants de nos anciens ménestrels, lesquels descendaient eux-mêmes des ministri romains et féodaux .

des joueurs. Mais enfin , ces jongleurs, ces ménestrels, d’où LeenîSie?rs venaient-ils? Et, s’il faut ici parler plus clairement, en Angleterre. quel fut, au moyen âge, le pays qui en produisit et considérée en exporta le plus? Il est à peine utile de se le

comme 1 A ,

!e principal pays demander, et la France de nos jours donne ici quel-

de production 7 « 1

et d’exportation. qlie idée de celle d’autrefois.

Sans doute, les jongleurs n’ont jamais manqué en Italie, et nous en voyons qui circulent, la vielle au dos, sur tous les antiques chemins de la Lombardie et de la Toscane. Même il y a, dans l’Ombrie, une ville illustre, Pérouse, qui regarde comme un devoir d’entretenir des jongleurs à ses frais afin de délasser les magistrats de la commune et pour préserver le peuple d’une oisiveté dangereuse1. Les jongleurs italiens, comme ceux de France, sont alors invités à tous les adoubements, à tous les mariages, et il faut qu’en 1286, un concile (celui de Ravenne) défende formellement aux clercs d’héberger ces histrions qui venaient trop volontiers prendre pension chez eux 2.

1. Cet usage, qu’on a pu constater depuis le milieu du xiyc siècle, a persisté jusqu’au milieu du xvi°, et il y a quelques raisons de croire que la même coutume existait également à Florence. [Romania, 1875, pp. 296, 297, d’après un très intéressant article de M. d’Ancona dans la Nuova antologia : « Musica e poesia nell’ cmtico comune cli Perugia. ») Nous aurons lieu d’y revenir. —

2. « Cum consuetudo... videatur induci... ut, cum laïci decorantur cingulo militari seu nuptias contrahunt, joculatores et liistriones transmittunt ad clericos ut eis provideant, prout et iidem laïci faciunt

Un saint, Jean le Bon, qui vivait à la fin du xnc 1

siècle, fut jongleur jusqu’à l’âge de quarante ans et, -

avant de se faire ermite, exerça son métier dans tous les pays italiens ‘.On ne saurait donc contester un instant l’existence en Italie de canterïni, de jongleurs indigènes. Il y a plus : ces jongleurs existent encore, ou, du moins, existaient il y a quelques années.

Au milieu d’un auditoire populaire, ils chantaient en plein vent des vers issus de nos vieilles chansons françaises. Trois érudits italiens les ont vus, connus, interrogés: Rajna, à Naples 2 ; Fusinato, à Venise3,

Pitrè, à Palerme 4. On les appelait, on les appelle encore des ccmtastorie, des chante-histoires, et à Naples, des rma/rfi à cause de notre Renaud de Montauban.

Somme toute, le jongleur ((italien» a son existence prouvée depuis sept siècles; mais il ne semble guère moins prouvé que l’idée première et le type original étaient principalement venus de France. Les héros que célébraient ces chanteurs nomades, c’étaient des héros

inter se,... statuimus ut nullus clericorum nostræ provinciæ... a talibus joculatores vel histriones transmissos recipiat. » (Muratori, Antiquitates Italicæ , II, 848.) On pourrait multiplier les textes ; mais il en est un, également cité par Muratori, qui mérite une rectification. Il s’agit du « théâtre de Milan » (au xive siècle!) « super quo histriones cantabant, sicut modo cantatur de Rolando et Oliverio ». Or, Je Chronicon Mediolanense, que cite Muratori (1. c. 844), ne fait que reproduire la Cronica major de Galvano Fiamma, lequel, voulant donner une idée du théâtre antique, dit fort nettement : « In medio erat puplitum altum super quo ystriones cantabant aliquas pulcras et virtuosas ystorias, sicut nunc in foro cantantur de Rolando et Oliverio. » Cette excellente rectification est due à P. Rajna dans un article de YArchivio storico Lombardo (XIV, 1887) : Il teatro di Milano e i canti intorno ad Orlando e Ulivieri ( Romania , 1887, p. 614).

1. « B. Joannes Bonus, eremita ordinis sancti Augustini usque ad annum ætatis suæ quadragesimum, joculator fuit et varias Italiæ partes circumivit. » (Acta SS. octobris, IX, 698.) — 2. Nuova antologia, 15 déc. 1878, article de P. Rajna : I Rinaldi o cantastorie di Napoli, analysé dans Romania, 1879, p. 137. — 3. Giornale di Filologia romanza, n° 9, t. IV, fasc. 3-4, juillet 1883, résumé dans un article de Paul Meyer, Romania , 1885, p. 303. — 4. Romania, 1884, p. 315 et ss., et surtout p. 355, article de G. Pitré : « Le tradizioni cavalleresche populari en Sicilia. »

CH AP. XVJ1. français, Roland, Olivier et les autres. Les cantatores francigenarum , les jongleurs qui chantaient ces héros et dont les plus anciens furent certainement d’origine française, étaient là -bas en possession d’un succès que l’on dut tempérer, et il fallut qu’en 1288, les magistrats de Bologne leur défendissent de stationner sur les places de la ville L Mais qu’est-il besoin de tant de faits? Nous possédons un certain nombre de chansons de geste françaises, dont le texte a été plus ou moins italianisé. C’étaient celles que les cantatores francigenarum chantaient en Lombardie et jusque dans la Romagne, et dont la langue avait été, tant bien que mal, mise à la portée des oreilles italiennes 2. Nous estimons que la cause est entendue.

Certes il y a eu en Espagne des juglares nationaux. J’ajoute qu’ils chantaient en leur langue et que ce peuple très fier n’eut pas aisément consenti, comme les Raliens, à entendre des chants en demi-français. Mais, enfin, l’Espagne avait été certainement envahie par les jongleurs de France qui affluaient au pèlerinage de saint Jacques de Compostelle; mais il n’en est pas moins démontré que les jongleurs d’Espagne, euxmêmes, célébraient à tout instant les héros de nos gestes françaises, et surtout le grand empereur Charles 3. Ce que l’on peut dire atout le moins, c’est qu’ils

1. Tirabosclii, Storia délia letteratura italiana, t. IV, tab. III, cap. m, n° 23; Histoire littéraire , XVIII, p. 699; Histoire poétique de Charlemagne, p. 162 ; Acta SS. octobris, IX p. 699. — 2. Une distinction capitale est ici nécessaire. Plusieurs de ces poèmes « italianisés » venaient certainement de France comme le Roland, YAliscans , VAspremont, etc.; mais d’autres (comme les poèmes du manuscrit français de Venise n° xiii) ont été certainement composés en Italie. — 3. C’est contre ces chanteurs que protestèrent énergiquement les chroniqueurs espagnols: « Nonnulli histrionum, fabulis inhærentes, ferunt Carolum civitates plurimas, castra et oppida in Hispaniis acquisiisse » (Roderic de Tolède -j- 1247, Chronicon Hispaniæ, IV, cap. x). Alfonse X (f 1284) fait, dans sa Gronica general, la même

imitaient leurs confrères d’au delà des Pyrénées L En Portugal, l’influence française se fait plus vivement sentir. Il y eut là comme une invasion de chanteurs français. Français par leur origine, mais surtout par le sujet et par la nature de leurs chants. En H 93, on voit au service de don Sanche Ier un jongleur qui s’appelle Bon amis. Sous le règne d’Alphonse III, en 1245, les coutumes françaises en matière de jonglerie s’implantent décidément à la cour. Il fut même interdit en 1250 de chanter « otros cantares, sinon de gesta ». C’est le triomphe de l’importation française 2.

Pour l’Angleterre, il ne saurait y avoir aucun doute, et l’on ne peut se figurer les vainqueurs d’Hastings sans les chansons de France, sans les jongleurs qui les leur chantaient. Ils en avaient emmené avec eux, ils en firent venir d’autres, et tous ces gros châteaux de là-bas retentirent, durant deux ou trois siècles, de l’écho de nos romans français chantés par des jongleurs français. Il y eut, pendant la captivité de Richard Cœur de Lion, un régent du royaume, à la fois chancelier du Roi et légat du Pape, qui déployait un faste tout royal et ne se montrait en public qu’avec un cortège de quinze cents chevaliers. Ce Guillaume de Longchamp eut l’idée

protestation indignée : « Les jongleurs chantent en leurs chansons et disent en leurs fables que Charles l’Empereur conquit en Espagne maints châteaux et maintes cités; mais cela ne peut être, si ce n’est qu’il conquit quelque chose en Cantabrie. » (V. notre tome III, p. 422.)

1. « Les juglares ont exercé une grande influence sur la poésie espagnole. La plupart du temps, ils ont simplement répété, en l’altérant plus ou moins, ce que chantaient les jongleurs de France.» ( Histoire poétique de Charlemagne , p. 205.) « Le mot cantares de gesta ne peut être venu que de France. » {Ibid., p. 204.) — 2. Tous les faits qui précèdent sont rapportés (avec preuves à l’appui) dans le livre de Théophile Braga, Epopeas cia raça mosarabe, (Porto, 1871) pp. 224-227-

i j* art. uvr. ». de faire venir de France tonte une cargaison de chan-

CHAI\ XVII. O

- teurs et de jongleurs français. Il est vrai que l’idée du

chancelier anglais n’était pas absolument désintéressée et que, s’il faisait ainsi passer le détroit à ces jongleurs de France, c’était pour que sa gloire fut célébrée en bons termes sur toutes les places publiques du royaume : ut de Mo ccinerent in plateis ad augmentum et famam sui nominis1. Mais enfin ils chantaient en français, mais ils étaient compris.

Il ne faudrait pas, d’ailleurs, aller trop loin en cette voie, et se persuader qu’il n’y avait partout que des jongleurs français. En Italie, en Espagne, en Angleterre, il y a eu, comme nous le disions, des chanteurs nationaux dont l’influence a été vivante et durable. L’Allemagne , qui s’est mieux défendue contre les chants et les chanteurs de France, est fière,à juste titre, de l’originalité et des œuvres de ses minnesingers . Tout ce que nous voulons établir, c’est que le mouvement de la jonglerie est surtout venu de notre France ; c’est que des jongleurs d’origine française se sont répandus dans tous les pays de race latine et en Angleterre; c’est qu’ils y ont chanté en français ; c’est qu’ils y ont célébré la gloire de nos héros français ; c’est qu’ils y ont été goûtés et applaudis; c’est que, pour tout dire en deux mots, les jongleurs du moyen âge, comme les comédiens de nos jours, sont principalement un produit français. Nous n’en sommes pas plus fier qu’il ne convient.

1. « Hic ad augmentum et famam sui nominis... de régno Francorum cantores et joculatores muneribus allexerat, ut de illo canerent in plateis. » (Roger de Hovedene, cité par Du Cange au mot joculator). On a attribué, on attribue encore ce fait au roi Richard lui-même, « bien qu’on ait montré depuis longtemps que ce n’est pas Richard, mais Guillaume de Longchamp qui fit ainsi venir de France des jongleurs pour chanter ses louanges». [Romania, 1885, p. 146; article de G. Paris.)

Le jongleur français, comme on le voit, a tenu une certaine place dans le monde; il y a eu son rôle, son influence, son rayonnement. Mais, lui-même, d’où sortait-il? Dans quelles classes de la population se recrutait cette sorte de caste étrange ? Comment devenait-on jongleur?

Il y a ici quelque distinction à faire entre le nord et le midi de la France, et le jongleur de langue d’oc semble d’une autre envergure que celui de langue d’oui. Chez nous, les jongleurs (je ne dis pas les trouvères) paraissent s’être surtout recrutés dans les classes populaires et moyennes, et on les voit assez rarement s’élever au-dessus ; mais, au midi, c’est autre chose, et le métier de chanteur n’a rien qui déshonore et humilie. Les Biographies des troubadours, dont le témoignage est précieux à tant de points de vue, nous montrent à tout instant des chevaliers ou des fils de chevaliers qui n’hésitent pas à se faire jongleurs. C’est presque toujours, en ce cas, la pauvreté qui est leur raison déterminante, comme elle est leur excuse, et ce n’était pas, en effet, chose peu coûteuse que « de bien maintenir chevalerie ». Il en fut ainsi de Guillem Azemar, dont il est dit « que non poc mantener cavalaria e fes se joglars 1 » ; de Rambaut de Vaqueiras et de Cadenet 3 qui tous deux furent fils de pauvres chevaliers, et de Gaubert de Puegsibot 4 qui était vraiment gentilhomme. Parfois, ces jeunes nobles,

Du recrutement social

des jongleurs. Différence notable entre le nord et le midi de la France.

1. Raynouard, Choisi de poésies originales des troubadours , V. p. 178. — 2. « Rambautz de Vaqueiras si fo filhs d’un pauvre cavayer de Proensa, del’ castel de Vaqueiras, que avia nom Peirols... E Raimbautz se fes joglars » {Ibid., p. 417). — 3. « Cadenetz, si fo de Proensa,... filhs d’un pauvre cavallier... e fez se juglars » (Ibid., p. 111). — 4.« Gaubert de Puegsibot fo gentils hom, e saup ben letras et ben cantar e trobar... e venc... à l1 pros, à 1’ valen en Savaric de Malleo, et il arnesquet lo à joglar de vestir e d’arnes » {Ibid., p. 51). Etc., etc.

* par un reste d’amour-propre, changeaient de nom en

” se faisant jongleurs, et c’est ainsi que Gadenet se fit appeler Baguas G Nobles ou non, d’autres embrassaient cette profession, quand, joueurs effrénés, ils avaient perdu toute leur fortune aux dés, et ce fut le cas de Gaucelm Faidit1 2. Il y en avait d’autres qui étaient fils de marchands comme Elie de Barjols 3, et même clercs, comme Aimeri deBelenoi 4.I1 est certain, d’ailleurs, que le métier était tentant. Les jongleurs faisaient en sorte de s’attacher à la personne d’un prince ou, tout au moins, d’un grand seigneur qui leur donnait une sorte de consécration ou d’adoubement, qui les habillait 5, les nourrissait et les hébergeait. Puis, ils couraient le monde avec lui, allant de ville en ville, de cour en cour, de triomphe en triomphe, cherchant les aventures et en trouvant parfois qui ne leur faisaient pas honneur ; courtisant malhonnêtement toutes les femmes, avec cette sorte de méchant mysti-* cisme amoureux qui nous a fait tant de mal ; légers et frivoles, mais enfin admirés, fêtés, adulés de tous. Oh! le beau métier! On s’y jetait avec amour, et l’on avait souvent la joie de s’y élever un jour jusqu’à la dignité de poète. C’était la grande ambition, c’était la gloire.

La profession, au nord de la France, était certainement moins attirante, plus obscure, plus humble ; mais, là encore, il y avait de bonnes aubaines, et cette vie de bohème n’est pas faite, on le sait, pour déplaire

1. « Fez se juglars, e fazia se apellar Baguas? » {Ibid., p. 111). —

2. « Gaucelms Faidit fes se joglar per ochaison qu’el perdet tôt

son aver à joc de datz » {Ibid., p. 158). — 8. Ibid., p. 140, etc. —

4. Ibid., p. 4, etc., etc. — 5. « N’Uc de Sant Cire... gazagnet l’amistat d’en Savaric de Malleo, lo cals lo mes en arnes et en roba » {Ibid.,

p. 223). C’est le même Savari qui « arnesquet lo à joglar de vestir e d’arnes » {Ibid., p. 51. Il s’agit, en ce dernier texte déjà cité, de Gaubert de Puegsibot.) etc.

à tout le monde. Au reste, il ne s’agit ici, bien entendu, que des jongleurs qui chantaient « de geste et d’amour »; et non pas des danseurs de corde et des montreurs d’ours. Mais cette distinction, nécessaire à préciser, nous avertit qu’il est temps d’établir une classification lucide entre toutes les classes de jongleurs, depuis celui qui chantait le Roland ou F Aliscans jusqu’à ceux qui dansaient sur la tête et faisaient la cabriole.

Une telle classification serait aujourd’hui malaisée; mais, par bonheur, elle a été tentée avant nous, et dans le temps même où vivaient les jongleurs, où ils couraient le monde, où ils faisaient leurs culbutes, où ils jouaient de la vielle, où ils chantaient nos vieux poèmes. Il y a plus : cette même classification est due aux observateurs qui, en ce temps-là, connaissaient le mieux l’âme humaine, pour l’avoir le mieux étudiée : elle est due à des confesseurs, à des casuistes, à des prêtres. Enfin, nous la trouvons dans un de ces Pénitentiels, dans une de ces Summæ pœnitentiæ, où toutes les conditions de la vie humaine sont successivement passées en revue, minutieusement pesées et finement jugées. Ouvrons, si vous le voulez bien, le Pénitentïel de Thomas de Cabham qui fut écrit vers la fin du xiiic siècle, et dont on n’a peut-être tiré jusqu’ici qu’un parti insuffisant b

1. Le Pènitentielàe Thomas de Cabham est en effetdelafinduxm6 siècle et se trouve dans les mss.de la Bibliothèque nationale lat. 3218, f° 32, v° et 3529% f° 40. Il a été étudié et identifié par B. Hauréau : Notices et extraits de manuscrits, XXIV, pp. 284, 285. — L’auteur du Pènitentiel a été sous-doyen de Salisbury et archevêque de Cantorbéry en 1313, et son œuvre paraît avoir eu un certain succès. De toute façon, ce texte est trop important pour n’être pas cité intégralement : « Tria sunt histrionum généra. Quidam transformant et transfigurant corpora sua per turpes saltus et per turpes gestus, vel

Essai d’une Classification générale des

divers groupes de jongleurs.

Donc, notre casuiste anglais, qui semble s’y connaître et a vraiment l’esprit large, partage entre trois

denudando se turpiter, vel induendo horribiles larvas, et omnes taies damnabiles sunt, nisi reliquerint officia sua. Sunt etiam alii qui niliil operantur, sed criminose agunt, non habentes certum domicilium; sed sequuntur curias magnatum et dicunt opprobria et ignominias de absentibus ut placeant aliis. Taies etiam damnabiles sunt, quia prohibet Apostolus cum talibus cibum sumere, et dicuntur taies scurræ vagi, quia ad nihil aliud utiles sunt nisi ad devorandum et maledicendum. Est etiam tertium genus histrionum qui habent instrumenta musica ad delectandum hommes, et talium sunt duo généra. Quidam enim fréquentant publicas potationes et lascivas congregationes, et cantant ibi diversas cantilenas ut moveant hommes ad lasciviam, et taies sunt damnabiles sicut alii . Sunt autem alii, qui dicuntur joculatores, qui cantant gesta principum et vitam sanctorum, et faciunt solatia hominibus vel in ægritudinibus suis vel in angustiis, et non faciunt innumeras turpitudines sicut faciunt saltatores et saltatrices et alii qui ludunt in imaginibus inhonestis et faciunt videri quasi quædam fantasmata per incantationes vel alio modo. Si autem non faciunt talia, sed cantant in instrumentis suis gesta principum et alia talia utilia ut faciant solatia hominibus, sicut supradictum est, bene possunt sustineri talés, sicut ait Alexander papa. Cum quidam joculator quæreret. ab eo utrum posset salvare animam suam in officio suo, quæsivit Papa ab eo utrum sciret aliquod aliud opus unde vivere posset : respondit joculator quod non. Permisit igitur Papa quod ipse viveret de officio suo, dumrnodo abstineret a prædictis lasciviis et turpitudinibus. » Tel est le Pénitentiel de Thomas de Cabham; mais il resterait à savoir si cette Somme n’est qu’une compilation d’oeuvres antérieures, ou s’il y faut voir l’original de plusieurs autres Sommes de pénitence, comme celle du ms. de la Bibliothèque nationale, latin 16419 (ancien fonds de la Sorbonne, 1552; f° 71, v°, col. 1), que M. Guessard a citée le premier en l’attribuant au milieu du xme siècle, et que nous avons eu lieu d’utiliser après lui (lre éd., I, 312); comme encore le Tractatus de confessione de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, (D. 1. 12, fin du xme siècle, f° 34, v°). Tous ces Pénitentiels sont textuellement copiés l’un sur l’autre, et il est malaisé de déterminer à coup sûr le type original. Il importe cependant d’ajouter que le « Pénitentiel de Thomas de Cabham », tel qu’il est cité par M. Hauréau d’après les mss. 3218 et 3529 , paraît être le texte le plus complet, ou, pour mieux dire, le seul complet. = D’après cette classification qui embrasse réellement toutes les espèces d’amuseurs publics, il y en aurait eu trois classes principales : 1° les acrobates ; 2° les vagantes, et c’est sans doute sous ce nom que notre casuiste désigne les goliardi; et enfin; 3° les musiciens et les chanteurs qui se subdivisent eux-mêmes en deux groupes ; les lascivi d’une part, et, de l’autre, les joculatores proprement dits « qui chantent les exploits des princes et la vie des saints ». Cette classification a été, pour ainsi dire, adoptée par tout le moyen âge, et nous la retrouvons servilement reproduite en français, dans le Jardin des nobles du xve siècle (P. Paris, Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi, t. II, pp. 144-163, d’après le ms. fr., 6853, f<> 342). Etc., etc.

grandes catégories tous les jongleurs de son temps, 1 pcAHnATp L™- ,T

et cette classification, comme beaucoup d’autres au -

moyen âge, a je ne sais quel caractère de grandeur.

Dans un premier groupe, Thomas de Cabham enrégimente du premier coup tous les acrobates, tous les clowns, tous les saltimbanques de son temps, et tous ces malheureux enfin qui transfigurant corpora sua per turpes saltus et per turpes gestus. Pour ceux-là, pas de miséricorde. Ils sont condamnés sommairement et en bloc : Omnes damnabiles sunt, nisi reliquerint officia sua. C’est peut-être un peu dur.

Le second groupe, s’il faut tout dire, est assez mal défini, et j’estime que notre casuiste n’a pas voulu, en cet endroit, se montrer aussi net qu’il aurait dû l’être. Il s’agit, suivant lui, de tous ces histrions nomades, de tous ces bohèmes qui n’ont pas de domicile connu, mais qui suivent volontiers les grands et passent leur vie à calomnier les absents. Il va sans dire que ces misérables ne sont pas moins rudement traités que les pauvres acrobates et bateleurs, et notre auteur les écrase sous un mot de saint Paul L Mais quels sont, en définitive, ces scurræ vagi qui allument si vivement la colère du casuiste anglais? J’imagine que ce sont, non seulement ces jongleurs ambulants qui chantaient de si vilaines chansons en langue vulgaire , mais plutôt, mais surtout ces abominables clercs, ces manières de « défroqués » dont nous parlerons plus bas, ces goliardi enfin qui vomissaient alors tant d’injures latines contre le Pape, contre l’Église romaine et contre toutes les institutions catholiques de leur temps. Ces tristes sires ont mérité cent fois la rudesse d’un tel anathème, et nous ne les condamnons

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