I. Corinth., V
CIIAP. XVII.
Les jongleurs de geste considérés comme formant un groupe distinct,
le seul qui ait été toléré
par l’Eglise.
pas moins sévèrement. Mais enfin, jusqu’ici, l’indulgence, il faut l’avouer, ne s’est guère donné carrière.
C’est au sujet du troisième et dernier groupe que cette charité va enfin trouver l’occasion de se produire. Ce groupe ne se compose que de musiciens et de chanteurs; mais, ici encore, il faut distinguer. Parmi ces musiciens, dit Thomas de Cabham, il en est qu’on ne rencontre guère, hélas! qu’aux tavernes et aux mauvais lieux, où ils font trop volontiers entendre de ces ignobles chants qui font tomber les âmes. Pour ceux-là, pas de pitié ; mais, par bonheur, il y en a d’autres. Oui, il y a (ici l’on respire), il y a des chanteurs qui dicuntur joculatores, et qui ne sont vraiment occupés qu’à chanter la vie des saints et les exploits des héros. Ceux-là sont vraiment faits pour consoler la pauvre humanité en toutes ses douleurs, en toutes ses angoisses. Possunt sustïneri taies. Rien de plus.
Le texte que nous venons d’analyser se retrouve, plus ou moins fidèlement, en plus d’un traité du même genre, et l’on peut affirmer que c’est bien là l’idée, la véritable idée de l’Eglise. Dans un Manuel De septem sacramentis , qui est également du xmc siècle, la même thèse est encore soutenue, mais seulement en abrégé et avec moins de précision l. Les jongleurs « qui déforment en eux l’image de Dieu » sont ici
1. « Circa joculatores distinguendum. Quidam..., cum ludibrio et turpitudine sui corporis, déformantes imaginem Dei, acquirunt necessaria ; de talibus vera sunt quæ diximus: Apostolus omnes taies præcipit excommunicari et ab Ecclesia separari, qui comedunt panem otiosum. Sed si cantant cum instrumentis et de gestis ad recreationem et forte ad informationem, vicini sunt excusationi » (Bibl. nat. lat. 14,859, f° 322, xme siècle). Suit la fameuse anecdote du pape Alexandre, racontée un peu différemment : « Unde cum quidam talis quæsiisset a papa Alexandro an posset salyare animam suam sic quæsitando victum, cum aliter nesciret, nec dédit licentiam, nec prohibuit. » Comme il est facile de le voir, tout ce pas-
opposés à ceux qui chantent de gestis, à ceux qui tra-
vaillent ad recreationem et forte ad informationem. -
Ceux-là, dit Fauteur, sont presque excusables : vicini sunt excusât ioni. On voudra bien remarquer la force de ces derniers mots, comme aussi celle du possunt sustineri taies que nous avons cité plus haut. L’Eglise, en somme* n’a jamais consenti qu’à tolérer les meilleurs jongleurs et à leur accorder le bénéfice des circonstances atténuantes. C’est à tort qu’on a exagéré l’importance de l’approbation qu’elle a pu donner aux jongleurs de geste et même aux chanteurs de Vies de Saints. « On les peut tolérer» : elle n’est jamais allé plus loin, et les casuistes se plaisent, comme dans le Pénitentiel de Thomas de Cabliam, à narrer ici l’anecdote du pape Alexandre et d’un jongleur qui le vint un jour consulter sur la moralité et la légitimité de sa profession : « Est-ce que je pourrai vraiment me sauver « dans ce métier-là, lui demandait candidement le « chanteur. — Avez-vous d’autres moyens d’existence,
« répondit le Pape. — Non, Saint Père. — Eh bien!
«je vous permets de continuer; mais à la condition,
« entendez-le bien, de ne jamais rien chanter qui « fasse du mal aux âmes. » Cette anecdote, (est-elle authentique, ne l’est-elle pas?) vaut tout un traité de théologie, et la bonté s’y mêle à la justice.
Bref, les doctrines des Pénitentiels — qui ont été reproduites en langue vulgaire jusqu’en des œuvres du
xvc siècle comme le Jardin des nobles . — ces doctrines
très sages peuvent passer pour l’opinion courante de la société cléricale durant tout le moyen âge. Quelques casuistes ont été plus sévères, quelques autres moins ;
sage du De septem sacramentis n’est qu’une variante ou un abrégé du texte cité plus haut et attribué à Thomas de Cabham. Il reste toujours à savoir quel est le véritable original.
I PART. LIVR. n.
CHAP. xvir.
mais il ne conviendrait pas de s’en étonner à l’excès. Il en a été de même pour l’opinion des laïques, qui a subi, elle aussi, certaines fluctuations. Pour conclure, et en se plaçant au point de vue strictement chrétien, les seuls jongleurs de geste ont été, je ne dirai pas encouragés, mais simplement admis. Si l’on veut rester dans le vrai, il ne faut hasarder rien de plus.
On va se convaincre que l’Eglise ne s’est pas trompée et que sa sévérité a été sage.
Ces jongleurs qui chantaient uniquement la vie des saints et les exploits des héros, ces chanteurs religieux et nationaux qui se consacraient uniquement à Dieu et à la patrie, ils ont certainement existé, puisque les Pénitentiels eux-mêmes, si sévères qu’ils soient, se plaisent à le constater. Ils ont certainement fait bande à part, et n’ont pas ressemblé à leurs tristes confrères ; ils se sont montrés grands et austères ; ils ont été enfin les serviteurs de toutes les belles et bonnes causes. J’ajoute qu’ils ont été particulièrement la gloire des xe, xie et xnc siècles, et que dès le xiiic, leur nombre devait avoir singulièrement diminué ; mais je pense qu’en bonne justice, c’est tout ce qu’on peut accorder. Il ne faudrait point faire un seul pas de plus, et je voudrais réduire à deux propositions la thèse qui me semble juste : « Il y a eu, surtout aux premiers siècles du moyen âge, certains jongleurs qui ont uniquement chanté de geste et ont pu constituer une sorte d’aristocratie et de caste vériblement supérieure aux autres catégories de chanteurs ou d’amuseurs publics ; mais, d’assez bonne heure, on rencontre d’autres jongleurs qui, pour les nécessités de leur métier, sont obligés de varier leur répertoire et d’y faire entrer, à côté des chansons de geste, les romans de la Table ronde, les
romans d’aventure, les fableaux, et même, hélas! les 1 LI™; "•
tours de passe-passe et la danse sur la corde raide. » -
Qu’il y ait eu des chanteurs de geste « à l’état pur » , Histoire
d e la
cru’il v ait eu des jongleurs exclusivement voués à no- grandeur et de
^ ** . J C . la décadence
tre épopée nationale, le fait n’est douteux pour per- de^°“f[®urs sonne, et il est aisé d’en constater la persistance, sous une forme déplus en plus affaiblie et décolorée, jusqu’aux xivc et xve siècles. D’où venaient-ils, ces chanteurs sévères? Faut-il, pour trouver leur origine, remonter à cette source empoisonnée d’où est sortie toute la race de nos histrions et de nos mimes? Il est permis de risquer ici une hypothèse et d’imaginer qu’ils continuaient l’œuvre de ces clercs ambulants des ixc et xc siècles, qui parcouraient les villes et les campagnes en chantant des complaintes pieuses, telles que la Passion et le Saint Léger, ou de petites chansons de geste religieuses, telles que la Vie de saint Alexis. Ces clercs ont dû rapidement tourner au laïque; mais, d’ailleurs, si l’on peut constater entre Y Alexis et le Roland une véritable différence d’origine et d’inspiration, on y trouve à coup sûr le même genre de grandeur, le même souffle de foi.
Encore une fois, ce n’est là qu’une hypothèse, et des érudits fort autorisés ont pu croire, au contraire, que les premiers chanteurs de geste sont sortis des rangs mêmes de la société militaire h Quoi qu’il en soit, ils étaient, au xic siècle, en pleine possession de leurs fonctions, de leur puissance et de leur gloire. A Hastings, une voix, celle de Taillefer, entraîne toute l’armée normande avec quelques couplets d’une première
1. « A l’origine, plus d’un de ces hommes d’armes composait sans doute lui-même et chantait ces chants épiques; mais, de bonne heure, il ,y eut une classe spéciale de poètes et d’exécutants. » (G. Paris,
La Littérature française au moyen âge , p. 36.)
1 “Ip.™.’1' Chanson de Roland qui n’est point parvenue jusqu’à
- nous l. Il n’est pas moins certain que, vers le même
temps, la France est sillonnée de jongleurs qui chantent les plus, anciens poèmes consacrés à Guillaume d’Orange 2, (la première version de YAliscans sans doute, le Charroi de Nîmes et le Montage). On ne saurait jurer sur saints qu’ils ne chantassent vraiment que des chants héroïques ; mais le fait est de toute probabilité, et c’est ici qu’il faut invoquer de nouveau le témoignage absolument probant des Pénitentiels ou Sommes de pénitence, et la fameuse phrase : « Sunt autem alii qui dicuntur joculatores ,qui cantant g esta princi pum etvitam sanctorum 3.» Au xiiic siècle, les jongleurs de geste se tenaient encore, très fièrement, à l’écart de tous les autres : « Ceux qui chantent d’Aubri le Bourgoin,de Girart de Viane,de Thierri l’Ardenois, de Guillaume au court nez et de son père Aimeri, ceuxlà, de préférence à tous les autres, doivent par tout le monde bien estre seignori 4. » Aux xive et xvc siècles,
1. On connaît ce passage du roman de Rou, mille et mille fois cité où l’on voit Taillefer, en pleine bataille, entonner à cheval la Chanson cle Roland : « Taillefer, qui moult bien chantout — Sor un cheval qui tost alout — Devant le Duc alout chantant — De Karlemaigne et de Rolant — Et d’Olivier et des vassals. — Ki morurent en Rencevals. » (V. 8035 et ss., éd. Andresen.) — 2. « Vulgo canitur a joculatoribus de Guillelmo cantilena » (Orderic Vital, éd. Leprévost, III, pp. 5 et 6). — 3. V. plus haut, p. 20, note 1. Il est curieux de voir Le Pogge (-{- 1459) parler, presque dans les mêmes termes que ceux des Pénitentiels, de ces cantatores qui gesta heroum ad plebem decantant (Facetie lxxx). — Les sermonnaires du xm° siècle tiennent en la même estime les jongleurs de geste, « qu’ils comparent à l’évangéliste racontant les hauts faits de l’Homme-Dieu ». (Lecoy de la Marche, La Chaire française au moyen âge, 2e éd. p. 482, d’après le ms. de la Bibl. nat. 16481, n° 113.) Ailleurs, les prédicateurs sont appelés « les viellatores Dei ». (Catalogue des manuscrits réunis par Tecliener, première partie, 1862, p. 273. Extrait d’un Recueil de sermons du xme siècle per totius anni circulum ».) — 4. Extrait du Lit des taboureurs, Histoire littéraire, XXIII, p. 108. Les jongleurs de geste se montrèrent fort jaloux de ces taboureurs, de ces musiciens ambulants qui étaient fort à la mode et « qu’on payait d’autant plus qu’ils avaient un plus gros tambour et une plus grosse musette ». Le Lit en question
les mots « chanter de geste » sont encore une exprès- 1 sion courante et qui est comprise de tous «. On en puet bien chanter de geste », dit l’auteur de la Guerre de Metz F Vers le même temps, on réclame encore à Beauvais des spécialistes qui, plusieurs fois par an, « le jour de Noël, le jour de grans Pasques et le jour de Penthecouste, depuis Primes lasquie jusques à tant que en commenche l’evangile et le grant messe », viennent « chanter de geste ou cloistre de l’eglise Saint-Pierre de Beauvès 2 ». Mais hélas! le métier est bien gâté: car, déjà en 1377, on n’est pas assuré de trouver à Beauvais de tels chanteurs. C’est bien pis encore au xv° siècle, et le propriétaire du fief de la jonglerie à Beauvais se peine d’ahan pour trouver un chanteur, un seul chanteur qui soit capable de jouer de la vielle et de chanter historias de gestis. Il va même jusqu’à
est du xme siècle, et l’on y peut déjà constater une certaine décadence des jongleurs de geste que l’on voit également attestée dans un certain nombre de textes de la même époque. Tel est notamment ce début du Siège de Jérusalem (Hatton. 77, xme siècle, f. 1 :) « Seignurs, bien estseü, et n’est pas lungement, — Estoient cil proisié et servi largement — Qui chantoient les faiz de l’ancienne geste — Ke prendre l’om poeit sen et esperiment... »
1. « Si grant meschief ne tel tempeste — N’oy conter trop grant pièce ait: — On en puet bien chanter de geste. » {La guerre de Metz en 1324, poème du xive siècle, publié par E. de Bonteiller, F. Didot, 1875, p. 228, couplet 241.) Le fait et le mot sont encore constants. — 2. « Item, le dit Jehan puet donner la place et faire chanter de geste à Beauvès, au lieu acoustumé, qui que il lui plait, le jour de Noël, le jour de Pasques, le jour de Penthecouste et leurs fériés, sans che que aultres i puist chanter, se n’est par la licence du dit Jehan. Item, le dit Jehan, à cause du dit fief [de la jonglerie], est tenu de faire chanter de geste ou cloistre de l’église Saint-Pierre de Beauvès le jour de Noël, le jour de grans Pasques et le jour de Penthecouste depuis Primes lasquie jusques à tant que en commenche l’evangile et le grant messe, ou cas que il puet recouvrer de chanteur en le ville de Beauvès ou environ. » (Dénombrement du fief de la jonglerie de Beauvez, original, Collection Grenier, t. cccxi, n° 106. La pièce cidessus est du 2 mars 1377.)— Il en était à Abbeville comme à Beauvais, et les Comptes de la municipalité d’Abbeville pourl401 nous offrent en effet cette mention : « A Jehan Torne, chanteur en place,... pour se paine et travail qu’il eut de canter en son roman des estoires de seigneurs anchiens. » (Louandre, Histoire d’Abbeville, p. 226.)
CHAP. XVII. proposer, dès 1401, cle remplacer ce chant de geste et ce Indus vielle , auxquels il est féodalement tenu, par une simple redevance de quarante sous par an l. Quelle décadence! Mais on n’est pas encore au bout, et voici qu’en 1584, il est nettement déclaré « qu’on ne chante plus les dites gestes et que, partant, le possesseur du dit fief est définitivement deschargé de les faire chanter ou cloistre de la dicte eglise 2 ». C’est la fin, et Beauvais peut ici servir de type pour toute la France.
La belle époque des jongleurs de geste, ce sont, comme nous l’avons dit, les xc, xic et xn° siècles. Ils sont alors, ils sont une véritable puissance, et on les redoute, tout comme on redoute aujourd’hui les pamphlétaires et les journalistes, avec lesquels nos premiers chanteurs n’ont d’ailleurs que ce trait de ressemblance. Ces rudes chevaliers, ces grands gaillards si solidement plantés sur leurs chevaux énormes, ces forts, ces vaillants, ces invincibles, ils sont, au milieu de la bataille, hantés par une idée dont ils ne peuvent se défaire : « Pourvu, s’écrient-ils, qu’on ne chante « pas sur nous de mauvaise chanson! » Telle est leur seule crainte, et c’est dans l’espoir de désarmer les puissants jongleurs, qu’ils se précipitent de nouveau dans la mêlée, terribles. S’ils avaient, s’ils pouvaient avoir peur, la crainte d’être chansonnés leur rendrait soudain le courage. Male çanson nen deit estre vantée 3 : ce vers de Roland se retrouve mille fois dans nos chan-
1. Extraits des Registres capitulaires, AC 27. (1401, 31 octobre; 1402, 13 mars.) Cf. aux Archives nationales (P. 1461), une Déclaration du temporel de Vévêché de Beauvais par l’évêque Guillaume de Hellande, en date du 22 avril 1454, et qui est conçue à peu près dans les mêmes termes que le Dénombrement de 1377. Etc., etc. — 2. « Dénombrement de Pierre Gayant, marchant de Beauvais, du 13 mars 1584 ». (Collection Grenier, t. XII, f° 119 bis. et 120; t. CLXIII, f° 33 v®). — 3. Vers 1466. Cf. v. 1014.
sons de geste l. Il a affermi bien des courages et fait CHAP. XVII. gagner bien des batailles.
L’influence des jongleurs de geste ne s’est pas exercée que sur les champs de bataille. « Ils ont encore, dit Gaston Paris, ils ont joué un rôle capital dans la
formation et le développement de l’Epopée française.
Ce sont eux qui ont colporté de lieu en lieu les chants épiques qui, dans la société féodale, n’avaient qu’un caractère provincial. Ils se les sont communiqués les uns aux autres ; ils les ont rattachés par des liens de leur invention; ils les ont fondus et unifiés. Ainsi se constitua une immense matière épique qui, vers le milieu du xie siècle, commença à se distribuer en longs poèmes et, plus tard, se répartit en cycles 2. » Ces quelques lignes valent de longues pages, et expriment au vif la vérité. Les jongleurs de geste, qui ont ainsi transporté de province en province les éléments dispersés de notre Épopée française, auraient donc quelque ana-
1. « Soiès preudoume et bon combateour : — Chascun remenbre de son bon ancesour — Je nel1 volroie por une grant valour — Povre chançon en fust par gogleour » (Raoul de Cambrai , éd. P. Meyer et A. Longnon, v. 4140 et ss., p. 142.) Cette pensée se retrouve dans tous nos poèmes, depuis le Roland jusqu’à la Prise de Pampelune où l’on entend Didier crier encore à ses Lombards : « Courage, et que les « jongleurs ne chantent pas sur nous de mauvaises chansons. »
C’est ce qui a fait dire à Gaston Paris, dans son Etnde sur les publications de la Société des anciens textes français: « Toute la vie de ces guerriers est enveloppée de poésie vivante; ils se sentent eux-mêmes des personnages épiques, et ils entendent d’avance, au milieu du bruit de leurs coups de lance et d’épée, la chanson glorieuse ou insultante que l’on fera sur eux ». — 2. La littérature française au moyen âge, p. 37. Cf .Romania, 1,177 : « L’histoire de l’Epopée française présente à peu près les phases suivantes : au début, l’Epopée est locale, pour ainsi dire; elle est provinciale et strictement historique. Les petits cycles provinciaux, nés sans doute vers le xe siècle, vivent de leur vie propre pendant un certain temps; puis, ils commencent à passer d’une province à l’autre, et de là, par une conséquence naturelle, en viennent à se fusionner plus ou moins complètement, plus ou moins généralement. Ce grand travail d’échange et d’assimilation entre les divers cycles poétiques est dû aux jongleurs ambulants. »
C’est ainsi que « la geste Narbonnaise a été transportée au nord »
(Voir aussi Journal des savants, septembre 1886, p. 541.)
Un
certain nombre de jongleurs de geste ne se sont pas bornés à chanter l’épopée nationale et ont dû, plus d’une fois, faire
concurremment tous les métiers des autres jongleurs.
logie avec ces insectes ailés qui sont chargés de transporter la matière fécondante, le pollen des végétaux. Il n’y a là, d’ailleurs, qu’une comparaison à la François de Sales.
Tels sont les vrais jongleurs de geste; tels sont ces chanteurs convaincus qui n’ont jamais voulu admettre de mélange profane dans leur répertoire uniquement épique. Gardons leur un souvenir où l’admiraration tienne autant de place rue le respect, et tournons-nous maintenant vers les autres.
« Les autres », qui sont les plus nombreux, ce sont ces pauvres hères qui se traînent sur les chemins et ont avant tout besoin de vivre. Or, les chansons de geste, ces poèmes monorimes un peu épais et qui n’en finissent pas, n’étaient pas pour plaire à tous les auditoires. Cela passait pour monotone, voire endormant. On souhaitait volontiers quelque chose de plus vivant et, pour dire le mot vrai, de plus égayant. Les bacheliers et les dames se plaisaient davantage aux romans de la Table ronde, et Yseut leur semblait plus poétique que la belle Aude. Les bourgeois et les vilains ne s’intéressaient que médiocrement aux grands coups de lance et d’épée : Renard les divertissait plus que Roland, et cet heureux public riait à belles dents en écoutant les fableaux où il était daubé. Il y avait des spectateurs (un tantinet lourdauds, ceux-là, et peu capables de mettre leur prix aux beaux vers) qui demandaient au jongleur quelque tour d’escamotage après avoir entendu Tristan et quelque jolie culbute après avoir subi Roncevaux. Voilà pourtant, voilà les gens qui écoutaient les jongleurs, voilà ceux qui les payaient. De là, pour ces meurt-de-faim, la nécessité de donner satisfaction à tant d’exigences diverses; delà, enfin, la variété étrange, la déplorable variété de leur réper-
toire, où l’on a décidément fait trop de concessions au 1 pcX.Uxvn.n
mauvais goût du siècle et qui devait scandaliser les -
vrais jongleurs de geste.
Nous possédons ici deux types qui représentent en réalité quelques centaines de documents. L’un d’eux appartient au midi, l’autre au nord de la France : ils sont vivants tous deux. La langue d’oc n’est pas la moins bien partagée, et l’on peut dire que la chanson (récemment découverte) de Laurel et Béton a été véritablement écrite pour la plus grande gloire des jongleurs. Oui, les jongleurs ont voulu, eux aussi, avoir leur roman, et ils l’ont commandé sans doute à un poète de bonne volonté qui les a mis en gloire. L’œuvre, d’ailleurs, est peu originale, et l’on y sent l’imitation mal déguisée de plusieurs chansons de nos gestes françaises, et notamment de Jourdains de B lamies et de Garins li Loherains. Un traître (il s’en trouve au moins un dans chacun de nos romans et qui est tout d’une pièce) assassine un jour son compagnon d’armes, son « compagnon juré » et, pour être plus sûr d’hériter du fief de sa victime, s’apprête à égorger le fils, encore tout petit enfant, de ce frère d’armes dont il vient de se défaire. Mais c’est ici que surgit le bon jongleur, qui est vraiment le Deus ex machina : il substitue son propre enfant à l’enfant de son seigneur ; puis, il enlève le pauvre petit damoiseau, il l’emporte avec lui comme un trésor et, pour le mieux mettre à l’abri de tous dangers, le conduit jusque chez l’émir de Babylone, où il le fait élever et où il préside lui-même à toute son éducation avec une délicatesse et une intelligence vraiment paternelles.
Laurel, le pauvre jongleur Daurel, s’élève ici beaucoup plus haut que ce fameux Mentor lui-même, sous lequel se cachait la déesse Minerve : Daurel
n chap. Tvn. grandit, grandit, grandit, et devient réellement le — « premier rôle » de ce drame émouvant et parfois terrible. Il atteint même au sublime, et domine de toute sa hauteur les autres personnages de cette tragédie féodale. Il est le géant : ils sont les nains. Et cependant, ce héros, ce Daurel, quel est-il? Sans doute, c’est un jongleur de geste; c’est un de ces fiers chanteurs de la vieille école, qui seraient morts plutôt que de débiter un fableau; c’est un rapsode antique, presque un clerc. Eh bien! il en faut rabattre. Daurel a tous les talents : il joue du violon, et il est harpiste; il chante des lais d’amour, et se hausse en effet jusqu’aux chansons de geste. Il y a plus : il compose, il trouve , et cet acteur est doublé d’un auteur. Mais enfin, et « malgré tant de talents relevés», Daurel n’en exécute pas moins les tours des plus vulgaires acrobates, les cabrioles, le saut périlleux et le reste l. Voilà qui paraîtra décisif.
Le type que nous choisissons pour la France du nord est certes de nature moins fine, mais ne semblera peut-être pas moins concluant. 11 s’agit de ce petit poème, assez médiocre et fort réaliste, qu’on connaît sous plusieurs titres, mais principalement sous
1. « Nous voyons Daurel réunir tous ces divers talents à lui seul. Dès le début il se présente au duc Bovon en jouant du violon (vers 79), et souvent, par la suite, il manie cet instrument (vers 85, 169, 1074, 1180, 1209) ainsi que la harpe (85, 1074, 1208); il chante des lais d’amour (1074), des chansons de geste (1942); il sait lui-même trouver (1963)... Et cependant (vers 1210) il saute, il «tombe» il fait des culbutes.» (G. Paris, Journal des Savants, 1887 ; p. 33 du tirage à part.) 11 ne faut pas oublier que le roman de Laurel est des dernières années du xiie siècle.) = « Sans aller jusqu’à peler les oignons et à ouvrir les moules, comme il est raconté dans le Dit du Héraut , le ménestrel exerçait bien des métiers qui n’avaient guère de rapports avec la musique. » (Henri Lavoix, Etude sur la musique au temps de saint Louis, dans le second volume du Recueil de motets français des xiie et xme siècles par G. Raynaud, II, p. 373.) Cette observation de M. Lavoix peut tout aussi bien s’appliquer aux chanteurs qu’aux joueurs d’instruments.
celui-ci, qui est expressif : Les de us troveors ribcmz. 11 LI™; 11
On y voit deux jongleurs s’interpeller à la façon des -
halles et se déchirer à belles dents. Il se peut d’ailleurs que ce soit tout simplement un boniment convenu d’avance entre les deux compères pour amuser et retenir leur public, et j’en ai entendu de semblables sur les tréteaux de la foire. En tout cas, les forfanteries et vantardises n’y manquent pas. Le premier des deux ribauds commence par étaler sa science des chansons de geste, en jouant à dessein sur les noms de leurs héros et en les intervertissant d’une façon assez drôle, mais kqui devait bientôt finir par lasser l’auditoire le plus bienveillant : « Ge sai de Guil- « laume au tinel — Et de Renouart au court nez... —
« Si sai d’Ogier de Montauban, — Si sai de Renaut a le Danois. » Il y en a long, et rien n’est plus pénible, comme on sait, qu’une plaisanterie qui se traîne; mais enfin, ce même jongleur déclare qu’il chante également les Romans de la Table ronde « qui sont à oïr delitable » et les Romans d’aventure. Il confesse, du même coup, qu’il sait jouer parfaitement de la citole, de la vielle et de la gigue. Son répertoire, son vaste répertoire ne s’arrête pas là, et notre homme entre ici dans la vulgarité des boniments les plus grossiers, mais qui ont le don de faire rire les simples d’un rire inextinguible : « Je saigne les chats et je « ventouse les bœufs; je fais des freins pour les va- « ches et des coiffes pour les chèvres, je fais des « gants pour les chiens et des hauberts pour les liè- « vres, etc., etc., etc. » Vous entendez d’ici la grosse hilarité du public. Mais que va répondre l’autre, le confrère, le concurrent? 11 revendique aussi tous les talents et se dit passé maître en tous les genres. Tout d’abord il est musicien, lui aussi, et meilleur musi-
11 chap. “vu. que son compère. La vielle, la muse et la frestele, la harpe et la chifonie; la gigue et Yarmonie , le psalterion et la rote lui sont également familiers. Il est magicien par dessus le marché, et « bien sait un enchantement faire ». La magie n’a plus de secrets pour lui; mais il n’insiste pas, d’ailleurs, sur ce point quelque peu scabreux et, après avoir énuméré grotesquement tous ses prétendus protecteurs et amis, il en vient à dire plus sérieusement : « Gesai contes, ge sai flabeax, — Ge sai conter beax « diz noveax, — Rotruenges viez et noveles — Et « sirventois et pastourelles. — Ge sai le flabel du De- « nier. — Si sai de Parceval l’estoire, — Du prestre qui « menjales meures,» etc., etc. Par une sorte de coquetterie, il ajoute, en façon de contraste, qu’il est également escamoteur, jongleur de couteaux, danseur de corde : « Ge sai joer des basteax — Et si sai jouer des « costeax — Et de la corde et de la fonde — Et de toz les « biax giex du monde. » Puis, avant d’en finir, il veut frapper le grand coup et, sans transition, proclame à haute voix qu’il sait « de totes les chansons de geste ». On peut lui demander l’histoire de Charlemagne et de Roland, celle de Pépin, les Lorrains , Ogier, les Fils Aimon, Girart de Roussillon , Beuves de Commarchis , Reno art, les Saisnes, Or son de Beauvais, Florence de Rome et Ferragu à la grant teste : il ne sera pas un seul instant embarrassé L Que voulez-vous? 11 sait tout, et est toujours prêt 2. Quel homme!
1. V. le texte bien connu et plusieurs fois publié des Reus troveors ribauz ou de la Gengle au rïbaut dans la nouvelle édition des Œuvres complètes de Rutebeuf, donnée en 1875 par Achille Jubinal (Paris, Paul Daffîs, trois vol. in-18). Le « boniment » du premier troveor se lit au t. III, pp. 2-8, et la palabre du second, au même tome, pp. 8-14. L’oeuvre n’est pas de Rutebeuf. — 2. Môme, à se faire entremetteur : « Si sai porter conseils d’amors (?) — Et faire chapelez de Hors — Et çaintures de druerie, etc. » (1. c. p. 13.)
Certes il faut faire ici, et faire très largement la 11 l™; ”
part du charlatanisme et de la réclame ; mais, cette - -
part une fois faite, il reste un certain fond de vérité que d’autres documents confirment. Il est certain qu’on ne s’enfermait pas volontiers dans l’étroitesse d’une seule spécialité, et qu’ils n’étaient pas les plus nombreux, ces jongleurs de haute race qui se cantonnaient austèrement dans les chansons de geste. Il y a, dans Lambert d’Ardres, un texte souvent cité J , mais auquel on n’a peut-être pas donné toute sa valeur.
Baudouin II, comte de Guines (qui mourut en 1205) passait pour égaler les jongleurs les plus célèbres, nominatissimos, et le bon chroniqueur ne craint pas d’affirmer que ce seigneur était également admirable « in nœniis gentilium, in cantilenis gestoriis , sive in eventnris nobilium, sive etiam in fabellis ignobilium ».
Ainsi, les chansons de geste, les romans d’aventures et les fableaux, Baudouin, lui aussi, savait tout, et il n’est peut-être pas trop téméraire de croire que le comte de Guines ne faisait en cela qu’imiter les jongleurs de son temps 2. Mais mieux vaut s’en tenir aux documents qui ne laissent aucun doute, et il convient de ne pas aller plus loin.
En résumé, un certain nombre de jongleurs (on
1. LambertiArdensisecclesiæpresbyteriChronicon Gliisnense et Arclense, édition deM. le marquis de Godefroy Menilglaise,p. 175.— 2. Cf. Flamenca, {êd. P. Meyer, y. 686-692) et A.Tobler, Spielmansleben, p.327. Les chansons de geste ici nesontpas l’élémentprincipaldu répertoire des jongleurs. Quatre ou cinq vers, et c’est tout.= Dans la Chronique de Bertrand Lu Guesclin, (éd. Charrière, I, 376) le même répertoire se compose, à peu près par portions égales, de chansons de geste et de romans de la Table ronde : « Qui veult avoir le non des bons et des vaillans, — Il doit aler souvent à la pluie et aus champs — Et estre en la bataille ainsi que fîst Rolans — Et li bers Oliviers et Ogier li poissans, — Les quatre fils Aymon, Charlemaines li grans, — Li ducs Lions de Bourges et Guion de Cournans, — Perceval le Galois, Lancelot et Tristans, — Alixandre et Artus, Godefroi li sachans, — De coi cil menestrelz font ces nobles rommans. » = Au
npART.uvR.n. n’en pourra jamais établir la statistique exacte) cu-
CHAP. XVII. x ° '
- mulaient les fonctions augustes de chanteur de geste
avec les petits talents des prestidigitateurs, des musiciens ambulants et des acrobates, et tombaient par là sous les anathèmes de l’Église qui n’a vraiment toléré que les seuls chanteurs de geste.
Nomenclature Voici, maintenant que le terrain est déblayé et que
méthodique * * i. t K i. r x i
de nous pouvons continuer, en toute surete, notre Clas-
tous les groupes . n . , , . . . -,
de jongleurs silication generale des jongleurs.
qui vont, , , . .
dans les chapitres Nous ne les avons classes îusqu ici qu au point de vue
suivants, u x A
êtred’unbjet C^e casuistique chrétienne de leur temps : « jongleurs
examen spécial. appr0uvés ou jongleurs condamnés par l’Église ».
Mais ils peuvent encore, à plus d’un autre égard, être nettement distingués les uns des autres, et nous trouvons ici matière, non pas à un seul, mais à quatre ou cinq essais de classification.
11 y a, d’une part, les jongleurs laïques, et, de l’autre, les clercs.
Il y a les jongleurs qui exploitent les œuvres d’autrui, et il y a ceux qui exploitent leurs propres œuvres.
Il y a les jongleurs ambulants et libres, et il y a les jongleurs, ou, plutôt, les ménestrels qui sont attachés à la personne , à la maison d’un seigneur ou d’un prince.
Il y a, à côté des jongleurs, les jongleresses qui forment, elles aussi, une famille innombrable et diverse.
Il y a, enfin, les jongleurs-saltimbanques, les jon-
xive siècle, en Angleterre, le répertoire d’un jongleur est formé des éléments suivants : Alexandre; Jules César; Troie; le Brut; Artur; Charles et Roland; Tristan et Yseut;Amadas et Idoine ( Cursor mundi; the Cursur of the world, a Nortliumbrian poem of the XIVth century, éd. R. Morris, 1874, t. V, p. 1651, cité par J. -J. Jusserand, La Vie nomade et les routes d’Angleterre au xive siècle, p. 277).
gleurs-musiciens, et surtout les jongleurs-chantants, n“;™;n lesquels se subdivisent eux-mêmes en plusieurs groupes : jongleurs lyriques, conteors et fableors , jongleurs de la Table ronde et de Romans d’aventure et, enfin, pour suivre une progression ascendante, jongleurs de geste.
Devant ces derniers nous nous inclinerons une dernière fois, en leur demandant de nous chanter, si vous le voulez bien, le début du Charroi de Nîmes ou, plutôt encore, celui du Couronnement Looys : «Roi « qui de France porte corone d’or — Preudoms doit « estre et vaillans de son cors ». Voilà un beau commencement de chanson,... et une belle fin de chapitre.