‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 31 sur 217 · UNE SÉANCE ÉPIQUE DANS UN CHATEAU · texte numérisé non relu

UNE SÉANCE ÉPIQUE DANS UN CHATEAU

Nous sommes, si vous le voulez bien, sous le règne de Philippe-Auguste, à la porte d’un château qui vient d’être achevé et qui est encore dans sa première nouveauté et fraîcheur. La pierre (nous sommes en Anjou et c’est du tuffeau) fait éclater aux yeux sa blancheur native, qu’elle gardera d’ailleurs très longtemps. D’une colline voisine, on saisit aisément tout l’ensemble de cette belle construction militaire. Ce qui frappe d’abord les yeux, c’est cette admirable précinction de courtines et de tours qui enveloppe le château tout entier, sauf du côté où il s’appuie sur le rocher; ce sont ces murs crénelés et ces douze tourelles qui sont plates en dedans, rondes au dehors; mais c’est surtout cet immense donjon carré qui domine superbement toute cette savante et admirable fortification. L’œil, cependant, distingue sans effort les deux cours, les deux bailles qui composent le château, la « haute cour » où est planté le donjon énorme, et cette autre cour qui ressemble à un village et où l'on voit une église. Devant les murs, règne un beau chemin de ronde qu’on nomme les lices et* devant les lices, une seconde et dernière

fortification, en bois celle-là, et qui s’appelle les bai 1 PART. LIVR. 11.

* L CHAP. XXU.

res. Après avoir contemplé ce magnifique ensemble, — il nous faut, bon gré mal gré, revenir devant la porte, et c’est là, c’est devant ces deux tourelles que nous faisons la rencontre d’un jongleur, lequel est rasé de frais et porte sur son dos sa vielle, sa précieuse vielle, enfermée dans un étui. Pas n’est besoin de dire ce qu’il vient faire en ce donjon, et nous l’entendons qui fredonne : « Plore Guillaume,

« Guiborc le conforta. » C’est la dernière laisse d 'Aliscans. Quelle joie s’il allait nous chanter les autres!

C’est surtout dans les châteaux et dans les palais que les jongleurs aimaient à se faire entendre 4, et c’est là que leur métier, en somme, leur était le plus avantageux et lucratif. Disons tout : on s’ennuyait un peu, on baillait plus d’une fois en ces gros donjons des xiic et xmc siècles. L’annonce d’un jongleur était une aubaine. Salut au chanteur !

Notre ménestrel, au reste, a su choisir son jour.

A vrai dire, il était assez bien informé, avait des intelligences dans la place et n’ignorait pas qu’il y avait aujourd’hui fête au château. Le châtelain avait, en effet, de nombreux hôtes à sa table et ne savait trop comment les divertir. Il y avait vraiment là un prétexte, que dis-je? une excellente occasion pour organiser une séance de chant. Le jongleur s’offrit : on l’accepta 2.

1. « Bertolais dist que chançon en fera... — Chançon en fist, n’oreis milor jamais. — Puis a esté oïe en maint palais. » ( Raoul de Cambrai, éd. Le Glay, p. 87.) — 2. « Aussi longtemps qu’il y eut dans les châteaux le Hall ancien, la grande salle où se prenaient en commun tous les repas, les ménestrels y furent admis. En construisant ces salles, l’architecte tenait compte de la nécessité de leur présence, et il ménageait au-dessus de la porte d’entrée, en face du dais (c’est-à-dire de l’endroit où était placée la table des maîtres) une galerie dans laquelle les musiciens s’établissaient pour jouer de leurs instruments. » (Jusserand, La Vie nomade en Angleterre, p. 126. Texte

C’est le moment de décrire par le menu la salle où " il va chanter, et cette question du milieu est réellement d’une véritable importance. C’est une chambre carrée, comme le donjon qui l’enserre. Elle n’est pas voûtée ; mais, comme certaines basiliques de l’ancien temps, plafonnée en poutres visibles et peintes. On a pris la peine d’orner la nudité des murs, et tout le moyen âge, en effet, s’est plu à laisser partout l’empreinte de son goût délicat et gracieux. Dans la plupart des donjons, on s’est résigné, par économie, à indiquer seulement, en brun rouge, les appareils et les jointures des pierres; mais, dès qu’on avait un peu d’argent, on faisait mieux. Avec de l’ocre jaune et de l’ocre rouge, rehaussées d’un peu de bleu foncé et de noir, on figurait déjà certaines scènes de la vie religieuse, civile ou militaire. On ne se contentait plus de la chambre « 'peinte à flors », de la peinture d’ornement, desfeuillages et des enroulements plus ou moins imités de l’antique : non, on voulait quelque chose de plus vivant, et le baron, chez lequel nous venons de suivre notre jongleur, a eu la hardiesse de faire peindre un tournoi sur les murs de sa chambre. Un tournoi, ou, pour mieux dire, une joûte, et voici Jean de Dammartin (je le reconnais) qui fait entrer sa lance dans la poitrine ouverte d’Étienne de Montigny. C’est à peine si, après ce spectacle émouvant, on peut accorder quelque regard à la belle cheminée en forme de hotte, sur laquelle on a peint le fableau du loup et de l’agneau ; à la sainte image du patron qui pend à un bras de fer et devant laquelle on brûle sans cesse une chandelle de cire; à ce joli carrelage

cité plus loin, p. 229.) Cf. un dessin de cette galerie dans une miniature reproduite par Eccleston. ( Introduction to English antiquities, London, 1847, p. 221.)

émaillé avec ses fleurons blancs sur fond brun. Mais I PART. LIVR. II.

voici peut être une nouveauté, et que l’on est bien loin -

de rencontrer dans toutes les salles des palais ou des châteaux. « En construisant notre salle, l’architecte a tenu compte de la présence des jongleurs, et il a ménagé, au-dessus de la porte d’entrée, une galerie dans laquelle les musiciens peuvent s’établir pour jouer de leurs instruments. » Cet usage vient-il d’Angleterre? On le croit; mais d’ailleurs, notre jongleur se montre assez indifférent à cette innovation des architectes. Il n’est pas musicien, lui : il est chanteur, et peut se passer de toutes les galeries du monde.

Quelques pieds carrés lui suffisent . et son talent.

Quand le jongleur est arrivé, le long repas de midi n’était pas encore terminé, et il a pu en prendre largement sa part; mais voici qu’au milieu des rires et des cris, après un bon nombre de henepées de piment et de claré, le lourd repas s’est enfin achevé. Les convives se sont, par groupes, éparpillés dans la cour ; d’aucuns parlent d’aller jusqu’au verger. Sur l’ordre du seigneur, vite, on enlève les nappes et, après les nappes, les tables elles-mêmes. La besogne, d’ailleurs n’est pas aussi compliquée ni aussi longue qu’on pourrait le croire. Les nappes, qui retombaient en si beaux plis, disparaissent prestement sous la main des échansons et des sergents A, et l’on aperçoit la charpente des

1. « Li serjant vont por les napes oster. » (Auberi, éd. Tobler, p. 68, v. 9.) « Les napes ont ostées boteillier et serjent. » ( Chétifs , éd. Hippeau, p. 203.) « Cil eschançon vont les napes tolir. » {Prise d’Orange, éd. Jonckbloet, v. 557.) « Li escuier vont les napes tolir. » ( Charroi de Nimes, ibid., v. 816.) « Les napes ont ostées serjant et bacheler. »

{Parise la duchesse, éd. F. Gnessard et L. Larcliey, v. 976.) « Quant mangié ont, si font oster les napes. » ( Ogier , éd. Barrois, v. 3506.)

« Lorsqu’ils eurent mangé, le soleil était bas sur l’horizon. Ils firent enlever les nappes et se levèrent de table. » ( Girart de Roussillon, trad. Paul Meyer, p. 61, § 116.) etc., etc. = Quand les nappes étaient ôtées, on n’enlevait pas toujours les tables; mais on les laissait dressées pour jouer aux échecs. (. Prise d’Orange, ibid., v. 558.)

T PART. UVR. II. tables qui consiste uniquement en tréteaux mobiles

- recouverts de planches l. Planches et tréteaux disparaissent à leur tour 2, et la belle salle reste, telle sans doute que Ta rêvée l’architecte, dans sa sévère nudité, avec ses peintures rougeâtres, son carrelage qui miroite et ses fenêtres à plein cintre qui y laissent un peu trop avarement pénétrer les soleillées dejuin.Les convives peuvent revenir maintenant : la chambre est prête et le jongleur aussi. Il a retiré sa vielle de l’étui por faire son mestier 3 ; il a couché l’instrument sur sa poitrine ; il essaie son archet et fait un premier appel à l’attention d’un auditoire qui menace de devenir bruyant.

Tandis que les barons répondent plus ou moins rapidement à ces appels réitérés d’un chanteur qui ne veut pas perdre son temps et qui déjà a commencé son Or faites pais ; tandis que chacun prend sa place autour de lui, nous aurons le loisir d’étudier quelques questions qui se rapportent précisément à cette Séance épique dont il vient de donner le signal.

a quelle heure A quelle heure les jongleurs chantaient-ils? Et n’y

la séance épique *a*i i a <

a-t-eiie lieu, avait-il, aux châteaux, que cette audition apres le

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de cette séance, principal repas de la journée?

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des chansons Sans aucun doute, cette heure était la plus habituelle,

«deux journées»? c’était celle aussi qui plaisait le mieux aux barons.

Lorsque le jongleur, qui chante Haon de Bordeaux,

1. C’est dans un texte de Percerai que nous trouvons peut-être la plus claire description de ces tables mobiles : « Doi valet vinrent — Qui aporterent deus estaches... — Sor ces estaches fu asise — La table, et la nape sus mise » (v. 4444, 4445 ; 4453, 4454). — 2. « Les tables ostent serjantet bacheler. » ( Amis et Amiles, v. 3318.) « Quant il orent lavé, varlet de sale osterent — Les tables vistement et à terre versèrent. » ( Brun de la Montaigne, v. 1826, 1827.) Etc., etc. — 3. « Quant on ot fait la table et lever et sacier, — Ai je pris ma viele por faire mon mestier. » {Brun delà Montaigne, v. 1826, 1827). Etc., etc.

donne à ses auditeurs un rendez-vouspourle lendemain, il ne manque pas de leur dire en termes très exprès : « Si revenés demain après disner b » Tel est, en effet, le commencement ordinaire de ces séances; mais leur fin n’est pas si nettement précisée : « Notre chanson « sera finie avant Yanuitier 2, avant que le soleil se prenge à abaissier , avant l’heure de complie 3. » Le chanteur ajoute en certains cas : « Ne cuit qu’elle vous faille desi à la vesprée 4. » En réalité, la séance ne se prolongeait pas toujours jusqu’à la nuit tombée, et le jongleur parfois demandait grâce : « Près est de vespre, et je sui moult lassé 5. » Puis, il y avait le souper, qu’on n’oubliait pas volontiers et qui pouvait, lui aussi, mettre un terme à ces trop longues aprèsmidi 6.

Pour être la plus importante et la plus usuelle, cette séance du soir n’était pas la seule. Il est certain qu’il y avait aussi, dans les donjons et dans les cloîtres, une séance du matin et qui se terminait à l’heure du dîner. « Hier matin, atierce, nous avions un jongleur, et voici qu’aujourd’hui nous avons deuil et tristesse 7: »

CH AIJ. XXII.

1. Huon de Bordeaux, éd. F. Guessard et C. Grandmaison, p. 148, vers 4951 et 4957. — 2. Ansëis fils de Girbert, fr. 4988, f° 284. — 3. Bueves d’Hanstone, Bibl. nat. fr. 12548, f° 79 v°. — 4. Siège de Barbastre, Bibi. nat. fr. 1488, f° 110. Cf. encore les textes suivants : « Com vos orreiz ainz le soleil cochié. » ( Coronement Looys, éd. Jonckbloet, v. 1367.) « Com vos orroiz ainz qu’il soit avesprez. » {Ibid., v. 1373. Il ne reste plus ici à chanter que 1306 vers.) « Com vous orés ains que jours soit finis. » {Ansëis fils de Girbert, Bibl. nat. fr. 4988, f° 264,) etc., etc. — 5. Huon de Bordeaux, 1. c., p. 148, vers 4948. — 6. « Peracto autem prandio, ascendebat dominus rex in cameram suam cum prælatis, magnatibus et proceribus prædictis, et deinceps magnates, milites et domini aliique generosi diem ilium, usque ad tempus cœnæ, in tripudiis, coreis et solempnibus menestralciis præ gaudio solempnitatis illius continuarunt. » (Charte de 1377, dans Rymer, t. VII, p. 160.) C’est par exception, je pense, que les jongleurs faisaient leur office après souper. {Hervis de Metz, Bibl. nat. fr. 19160, f° 21 v°.) — 7. Jourdains deBlaivies, éd. Conrad Hoffmann, vers 140, 141. La fin d 'Ansëis de Carthage est encore plus décisive : « Mais alons boire, qu’il est bien mie dis. »

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